
- Photo Georges Monti
Avec « Les larmes de Spinoza » , en sept nouvelles, Pascal Commère revisite en quelque sorte les soubassements de son écriture, ouvrant la galerie de portraits de femmes et d’hommes qui l’ont conduit, obscurément, à ses cheminements d’encre depuis leurs origines. « Nous ne sommes pas seuls. Des êtres nous accompagnent sur la page, marchant à nos côtés depuis les premiers balbutiements, alors que le geste d’écriture n’est pas encore sorti du brasier qu’il nourrit. Les raisons qui le motivent demeurent lointaines. Et obscures. Pour le lecteur, aussi bien que pour le narrateur — tout jeune garçon d’abord, avant qu’il ne découvre qu’écrire questionne précisément ce mystère », lit-on en quatrième de couverture.
« Cet avant des livres… »
La nouvelle qui donne son titre au recueil et le clôt, met ainsi en scène un homme qui demeure silencieux, dans une buvette perdue quelque part en un Pays de l’Est d’avant la chute du mur. Un ouvrier agricole surnommé Spinoza parce qu’il se prénomme Baruch comme le philosophe. Jeune alors, et au milieu d’une bande de copains ayant fait le voyage pour mener à bien des traductions de Petöfi, le narrateur contemple cet homme fruste, visiblement ému de pouvoir rester un moment avec « cette jeunesse rieuse et prête à tout, qui parlait tant de langues cet été-là que la sienne propre resterait terrée derrière les mots » - et croit le voir s’essuyer les yeux.
Ainsi en va-t-il de ces « histoires », évocations de personnages ayant marqué l’auteur des "Commis" depuis son enfance. Anecdotes racontées pour revenir au commencement, « à cet avant des livres qui n’existeraient pas sans ceux qui en payèrent le prix. Eux qui ne les liront pas par la suite, si ce n’est à leur façon, avec ce respect accordé aux choses qui ne nous sont pas naturellement destinées. »

Part d’ombre
Le livre s’est ouvert sur le portrait, tendre et touchant, de Maria, l’humble servante du château du village - dont le seul souci est son fils Mimile, employé de métairie quand l’alcool le laisse encore se lever - et à laquelle le narrateur enfant accordait tellement de confiance qu’elle fut la première lectrice de son premier poème. On y évoque ensuite les profs, l’entrée dans une librairie, l’apprivoisement des bouquins et des mots (et leur « pouvoir de nous enfanter une seconde fois »), un rockeur de campagne, un bucheron, toutes figures du cercle « des premiers compagnons dont nous apprîmes tout. » Des pauvres souvent, des blessés, des obscurs, des taiseux du monde paysan, qui n’a rien ici de bucolique.
Pascal Commère en brosse le portrait avec pudeur et force, tout son art lié au fait que « les mots gardent en eux cette part d’ombre dont ils usent pour dire plus noir qu’eux-mêmes ».
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