
- Sylvie Germain au Festival Lettres d’automne, à Montauban. (photo Guy Roumagnac)
N’eût été le festival « Lettres d’automne » de Montauban dont elle était l’invitée principale, je n’aurais probablement pas lu ces temps-ci Sylvie Germain, dont je ne connaissais jusqu’à présent que le nom. Mais convaincu par les lectures de quelques-unes de ses pages, magnifiques, données lors de la soirée d’inauguration du Festival, j’ai acheté plusieurs de ses livres et je viens de terminer « Opéra muet » , tout à fait convaincu par cette écriture qui explore jusqu’au vertige les paysages mentaux de ses personnages, les imageries obsédantes et les mémoires enfouies.
Un paysage mental se décompose
L’image est le thème central de ce court roman, « Opéra muet » publié en 1989 et repis en Folio (2248). Non seulement parce que le principal protagoniste est un photographe courant les mariages et les baptêmes, mais encore et surtout parce que tout commence avec la destruction d’un portrait, se poursuit avec une succession d’évocations oniriques ou de tableaux d’enfance, pour s’achever sur les paupières refermées de la mort, de « l’arrêt sur image ».
Gabriel, depuis des années, contemple sur la façade aveugle de l’immeuble en vis-à-vis de sa fenêtre une immense fresque publicitaire ancienne pour un dentifrice et représentant le « docteur Pierre ». Le roman débute quand le chantier de démolition du mur commence, et avec lui l’effondrement moral de Gabriel, désorienté par cet effacement. Car « il avait vu l’usure du temps œuvrer sur cette face. Auprès de ce visage, il avait appris la patience. »
La tombée d’un masque
La solitude et les fêlures intimes de Gabriel se révèlent peu à peu, comme celles de personnages secondaires, telle Enkidu, croisée dans un bar et que l’amour perdu a rendu folle. Gabriel, lui, contre la douleur n’a pas choisi le ressassement mais l’oubli, fuyant les traces. Peine perdue, sans doute, car il ne cesse de « revoir » mentalement sa femme Agathe, qui un jour l’a quitté, et surtout des figures de son enfance, sa grand-mère, des paysages anciens, des demeures et des lieux familiers mais devenus inaccessibles.
L’effacement du visage du docteur Pierre est comme la tombée d’un masque, une rupture de l’habitude qui adoucit mais aveugle. Gabriel se découvre soudain floué : par les images consolatrices, par le temps qui l’a exilé de lui-même. « Il avait fallu que le masque de scène fut arraché, qu’il tombât dans la boue, se brisât, pour qu’un peu de texte se mît à bruire. »
A perte de vue
Tout alors pour lui se défait, « à perte de vue ». L’imbrication du monde et des paysages intérieurs donne cet opéra muet qui met en scène le vide, la douleur de la perte, des disparitions liées à la fuite du temps. Avec des humains condamnés à « osciller entre une disparition toujours inachevée mais incessamment à l’œuvre, et l’absolu de l’absence. »
Cette lente et troublante introspection est traversée d’images plus ou moins fantasmatiques, le désert, l’enfant chargé d’oranges riant dans le soleil, l’étang tantôt paisible et tantôt asséché… qui ne font que rendre plus probante cette décomposition du monde, s’achevant paradoxalement dans une « lumière pure », par un sourire…