J’ai connu Jacques Canut il y a une trentaine d’années, dans sa bonne ville d’Auch où je venais d’être muté pour mon journal. C’était peu après ses premières publications, dont j’avais apprécié le ton et la fantaisie. Quelques temps encore et je publiais à l’enseigne de Texture une petite plaquette de lui, « Transhumances » (1982) et préfaçais l’année suivante « La vie en blues », recueil publié par les éditions Ressacs (lire ici la préface).
Depuis, Jacques Canut a beaucoup publié puisque sa biblio compte près d’une centaine de recueils et plaquettes ! Elles sont parfois bilingues (français-espagnol), généralement illustrées (par Claudine Goux, le plus souvent). L’ensemble compose une œuvre riche, d’une écriture serrée, souvent marquée du sceau de la dérision et de l’humour, où l’érotisme est l’exorcisme de l’angoisse et le jeu de mots un contrepoint à l’émotion.
Parmi ses dernières publications, que je viens de recevoir, des évocations de l’Espagne et des Pyrénées, de scènes de rue et de vie (rugby, corrida, etc.) sous le titre « Courtes p®oses » (Rafael de Surtis). Mais aussi le vingt-neuvième fascicule ( « Rencontres » ) de ce qu’il nomme depuis des décennies ses "Carnets confidentiels" et où ses poèmes prennent souvent des allures d’aphorismes ou de petites notes prises sur le vif.
Quelques Poèmes
Tics
Théâtre d’ombres
de l’âme
La foi défigure le monde
Les cortèges font croire
qu’on ne meurt jamais seul
Qui m’emplit le cœur
saura me survivre
*
Ciel de Castille Bloc-
notes bleues
Méditation suspendue aux
musiques d’étoiles
j’attends que l’infini
se taise
Le silence adoucit les mots
Un fruit, solstice,
va mûrir
Été
Le plus beau temps
du verbe être
*
Maison natale
enracinée dans ses lares
Les canaris piaillent
sous la cage floue du soleil
Le chien tressaille, enroulé
dans le labyrinthe d’un rêve
Au réveil il lèche ma main
pour mieux se reconnaître
*
S’accabler des pénates
d’une médiocre vie
Les objets prennent des libertés
pour lesquelles on fustige les enfants
Ils ont fait un long,
légitime voyage Mes parents
Je leur ressemble
sans avoir cru les imiter
La symétrie du ciel tend miroir à la mer
Les falaises s’égrènent, voiliers de jambes lestes
Les flèches du vent débrident les cicatrices de leurs sillages
Pensées apprivoisées
on poursuit des mouettes dans les cirques du ciel
Marbre lucide
*
Accorde tes jeux à cette offrande
de source
Nue
Elle déshabille le miroir des ères
polit la courbe des silex et grave,
microsillon de sonates et d’ondes,
les résines denses de ta chair
Nous n’avons de port à nous promettre
sinon l’effeuillement réciproque du cœur
Dont nous partagerons l’héritage<br/>
Trains ensevelis
dans le secret du tunnel à tiroirs
une sonnerie hurle à toute alarme
L’escalade d’un rêve
dépasse mes mots
Je relance l’avion sommaire
de mon cœur au gré de ses ruades
Le ciel est beau après l’éclair
(Comment pouvais-je vivre
avant de t’avoir inventée ?)
*
Dans l’interstice des volets
une ampoule veille
avec-une infaillible
conscience
Quelqu’un dans une part de souvenir
persiste
à survivre de nos caresses
*
Parler pour emmailloter
le temps
Le linge en manches de chemise
met le feu au soleil
Des noms d’oiseaux retentissent
par l’intimité
des fenêtres ouvertes
La conversation de tes doigts
sème la tiédeur
d’un tricot
sur le déroulé des épaules
Musiques de chambre.
Sait-on ce qu’est ronronner ?
Juste un sourire de soleil
pour ce corps écartelé
entre l’hésitation
et le don dévastateur de soi-même ?
L’homme-orchestre déchiffre,
engloutit le crescendo
de la partenaire.
Pas de compliments après l’amour.
J’ai laissé mon âme en son sexe.
Reposons-nous l’un de l’autre.
*
À l’heure où l’aube se nourrit
de la paisible fraîcheur des champs,
elle parle d’actes futiles
de travaux
de la chance pour les géraniums
d’échapper aux dernières gelées
de l’espoir d’une rémission
pour les quotidiennes misères
de l’anodine félicité de retrouver le soir
l’unisson dans l’étreinte.
*
Milonga exilée des pampas
elle tressaute
au carrefour des rues.
Buenos Aires.
L’âme nostalgique des violons
en fit un tango…
Au delà des bateaux
l’Aéropostale est venue
pour qu’on rêve de là-bas
plus vite.
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