Si l’auteur est d’abord poète, un poète de haut lignage comme on pourra le constater à la lecture de ce livre de plus de 650 pages de textes poétiques, corpus suivit d’une centaine de pages rassemblant des études sur son œuvre signés des plus grands noms de la poésie contemporaine, il a parallèlement construit une œuvre en prose considérable à laquelle il faut ajouter la publication d’une quinzaine d’anthologies poétiques dont la dernière et non moins remarquable : "Anthologie de la poésie française" , a été recensée le 21 juin dernier par Michel Baglin dans Texture.
Jean Orizet, le voyageur impénitent
« Pèlerin de l’indicible, témoin de l’ineffable », tel que Jean Orizet se définit dans sa préface, sera hanté dès sa jeunesse par l’éphémère de la condition humaine, fasciné par le cortège ininterrompu des civilisations qui ont jalonné les siècles de leurs créations artistiques, et qui n’offrent plus à nos regards que le mystère de leurs ruines vouées au silence définitif. Dès lors, le poète n’allait cesser d’arpenter le monde de l’orient au ponant, du nord au sud, obéissant en cela à l’injonction d’Hölderlin : « Il faut habiter la terre en poète. »
Jean Orizet, en infatigable pérégrin du globe, explorera la plupart des sites autrefois sacrés, avec ce qui ressemble fort à un cheminement initiatique. Il ramènera de tous ces voyages des impressions si fortes que ce palimpseste va nourrir continument l’œuvre du poète, une œuvre d’une beauté et d’une force d’évocation peut communes. C’est en cela que « Le regard et l’énigme » , est non seulement un incomparable et foisonnant carnet de voyage poétique, mais un chant continu d’un lyrisme à nul autre pareil. Il y a du Malraux, celui de « La Métamorphose des dieux » , et de « La tête d’obsidienne » (Gallimard ;1974) dans cette traversée multiculturelle des siècles passés, cette acuité du regard pour déchiffrer les mystérieuses correspondances qui à travers le temps et l’espace relient les créations artistiques des hommes, avec ce sens aiguë du sacré qui les sous-tend.
C’est là que le titre de cet immense corpus poétique prend tout son sens comme Jean Orizet lui-même s’en explique dans sa belle préface : « Pourquoi « Le Regard et l’Enigme » ? Parce que le regard du créateur (le poète) se nourrit de sa propre énigme et que l’énigme, à son tour, suscite d’autres élans. »
En lisant ce parcours poétique qui traverse l’épaisseur et la temporalité d’un demi-siècle, c’est un chant continue que l’on entend et qui, tel un grand fleuve amérindien, charrie des images luxuriantes, pleines d’âcres senteurs d’aventure mais aussi parfois ces visions insoutenables de la misère et de la pauvreté régnant sur une grande partie du globe, sans compter les pays livrés à de sanglantes guerres intestines , comme le poète l’évoque dans le bref et magnifique poème qui clôture son recueil "Hommes continuels" (1994) :
Il est des pays terribles
où les gens qui vont au marché
ont sur le visage, imprimée
une cible.
Ce « traceur de signes »,comme Jean Orizet se définit lui-même, ne cessant de rêver aux rives lointaines où se déploient « d’autres géographies passagères », ce bourlingueur des cinq continents, fils spirituel de Ségalen, Morand et autre Larbaud justifie ainsi sa frénésie de voyages et le sens qu’il leur prête :
« Des forêts pétrifiées d’Amérique aux temples précolombiens du Mexique, du Cap à Buenos Aires, de Lisbonne à Singapour, j’ai été à la recherche d’une identité cosmique, mais j’y ai découvert une beauté mêlée à l’horreur, les merveilles architecturales de Jaïpur ou du Tadj Mahal étant vite chassées de mon esprit par la misère insoutenable de ces faubourgs de Calcutta, le charme de la plage de Copacabana, la solennité du Mur des lamentations ne pouvant me faire oublier le regard des enfants affamés des favelas de Rio ou celui des jeunes Palestiniens du camp de Gaza. »
Ce goût irrépressible du voyage, vient de loin chez Orizet, en fait de sa prime jeunesse, témoin son premier recueil regroupant des poèmes écrits entre 1958, à l’âge de vingt ans, et 1962 – et qui a pour titre fondateur Errance , avec un appel au voyage dès son poème inaugural intitulé : Vagabondage !
Dès lors ces pérégrinations irrigueront d’une manière récurrente l’oeuvre du poète et singulièrement à partir du recueil "Le Voyageur absent" datant de 1982 où les poèmes en prose deviendront la forme préférée du poète, comme si l’ampleur du chant et de ses sources d’inspiration nécessitait une respiration infiniment plus ample.
Ainsi, ce déploiement de la langue poétique allait permettre à Jean Orizet de faire entendre une voix universelle, une voix qui n’allait cesser de transcender non seulement les clivages culturels et ethniques mais les inscrire dans ce flux ininterrompu de créations artistique de l’humanité depuis que l’homme sortant de la protohistoire s’est découvert mortel et a voulu à travers ses premiers balbutiements conjurer les dieux.
Ailleurs, dans l’un de ses plus beaux textes en prose, fulgurant comme l’éclair, de son recueil "Hommes continuels" (1994), il écrit :
"Chaque homme est une étoile où s’enflamme le fossile de l’univers. Nous sommes les enfants d’une lumière morte (…)"
Le précaire et l’intemporel
Mais au-delà de cette véritable quête initiatique sans fin Jean Orizet est par ailleurs perpétuellement écartelé entre le précaire et l’intemporel car pour lui : « Le seul défi humain qui vaille est la lutte contre le temps » et de l’illustrer dans Le voyageur absent (1982) :
"Tendu à la face des saisons
Je veux être homme comme un arbre
Au front précis, fruit de dix mille années
Pour guetter la mort"
Lutter contre le temps, guetter la mort sont effectivement les thèmes récurrent qui jalonnent le cheminement poétique de Jean Orizet, témoin ce poème composé en 2003 :
"L’univers nous échappe
Et je vois sans regrets
Ce siècle s’éloigner
Vers d’incertaines galaxies.
Je sens que la mort me guette
Comme elle guettait Montaigne,
Autre fidèle ami.
Comme lui je voudrais qu’elle me trouve
« plantant mes choux, mais nonchalant
D’elle, et plus encore de mon jardin imparfait ».
Histoire de l’entretemps
La tonalité presque apaisée de ce texte, comme si le poète avait pris son parti de sa trajectoire éphémère et renoncé à son combat perpétuel contre l’usure du temps s’explique sans doute par la véritable révélation intervenue au mitant du parcours poétique d’Orizet, avec sa découverte d’un paradigme qu’il a nommé « L’entretemps » et qui, dès les années quatre-vingt, a non seulement bouleversé sa vision ontologique de l’univers mais infléchit complètement son rapport à l’écriture comme ses sources d’inspiration. Cette véritable révélation - quasi mystique – allait s’avérer comme une sorte de clé lui ouvrant les arcanes d’un mystérieux rapport entre l’espace et le temps.
Il s’en est d’ailleurs longuement expliqué dans l’entretien qu’il m’avait accordé dans le numéro d’hommage qui lui avait consacré la revue Autre Sud dans son numéro 6 daté de septembre 1999 dont voici quelques extraits significatifs :
« Dans "Histoire de l’entretemps" (La Table ronde ; 1985) je me suis efforcé de donner à voir ce que pouvait recouvrir ce mot, d’un point de vue plus poétique que philosophique. L’entretemps exprime bien autre chose que la simple notion d’intervalle entre deux faits ou deux actions, maillon habituel de notre existence. On y accède en franchissant le mur du temps et de l’espace.(…). L’entretemps pourrait bien être quelque chose comme un moment suspendu de l’éternité qu’est chaque vie d’homme, ou encore ce temps immobile, au-delà de l’espace et du temps ordinaire, où la mémoire et la conscience jouent leur rôle essentiel, et qui est l’instant fragile où le poète trouve sa marque. (…) En définitive, l’entretemps n’est peut-être rien d’autre que la recherche d’une mythique unité primordiale. »
Comment conclure sinon en invitant nos lecteurs, à partager à travers la lecture attentive d’une œuvre d’un foisonnement à donner le vertige, la quête spirituelle d’un poète qui n’a cessé, de vouloir décrypter cette trajectoire aveugle qui emporte l’humanité dans le tourbillon du temps et d’en scruter l’énigme insondable.
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