« Le rêve est partout / où la vie renaît / il nous inscrit / dans ce que laisse / d’inachevé la vie / nous sommes dans ce qui est / l’absence l’inachevé » Dès l’ouverture de ce recueil, la création apparaît ainsi comme une réponse à l’absence, au deuil, à ce qui n’est plus. Une réponse en forme d’élan vers ce qui n’est pas. Pas encore. Nous vivons et créons par le manque et « toujours il nous manquera un présent », ainsi que le dit le premier et long poème s’achevant pourtant sur le mot lumière, cher à l’auteur (voir le compte-rendu de « Gisements de lumière »).
La lumière est celle du monde, de ses appels multiples (Amina Saïd est une grande voyageuse), qu’elle évoque à travers des lieux très variés – Djibouti, Gorée, Durban, Amsterdam, Manille, Caracas, Edimbourg, Heidelberg, etc. - en une célébration de la diversité et des espaces ouverts, avec des images simples et efficaces comme celles des « croissants de lune noirs des pirogues sur les eaux » ou des « sourcils étonnés des ponts d’Amsterdam ». Et avec pour leitmotiv, trois vers à chaque fois répétés :
« idiomes des paysages et des hommes
inscrits en signes éphémères
chaque terre est notre terre et une autre terre »
Ce monde est là, ce monde se traverse, et pourtant nous en demeurons séparés (« Il est inacceptable que la distance soit telle » disait René Char, cité en exergue), requis que nous sommes aussi par nos fantômes, nos failles, nos nostalgies, nos hivers intérieurs : « toujours un manque / - l’envers de notre exil / ou son autre nom ? »…
Entre les mondes du dehors et du dedans, ce balancement nourrit le chant d’Amina Saïd, et son rêve d’unité : « Etre un avec le monde / habiter les quatre dimensions de l’espace / et l’infini de l’instant / source d’étoiles ».
Voilà donc une approche de l’existence, et une poésie, qui n’ont pas renoncé à l’équilibre, quand bien même nous nous heurtons à un sens énigmatique ou improbable.
« dans le silence de ma langue
je vous parle d’un monde
où nous tentons de garder une lampe allumée
toujours marchant toujours cherchant
un équilibre entre lumière et ténèbres. »
Même si le recueil se referme sur ces lueurs vacillantes environnées d’ombre que sont les mères en deuil « chaque jour courbées davantage par le poids dérisoire de la mémoire », il me semble que dans la vision que nous donne cette poésie, tout reste ouvert. Dynamique en tout cas :
« le regard fixé sur ce qui nous dépasse
nous naissons progressivement à la mort
avec la soif ardente de vivre. »
Une soif que nous communique la belle et sobre écriture d’Amina.
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