Il faut souligner que peu de poètes contemporains, je songe ici à Jean Follain, à René Guy Cadou, et aujourd’hui à James Sacré, n’ont été, comme Georges Drano, aussi profondément ancrés dans leur terreau natal pour y puiser l’essentiel de leur inspiration. Hommes de la terre, chantres inspirés d’une nature, où hommes et animaux tissent en secret des rapports mystérieux, avec son ample respiration végétale, son cycle immémorial des saisons, ils ont en commun de n’avoir jamais cessé d’arpenter en tous sens leur territoire d’élection si éloigné du vain tumulte des villes.
Georges Drano, le poète enraciné
Lorsque l’on naît, comme Georges Drano en Loire-Atlantique, à Redon située à quelques encablures de la Brière et du bourg de Louisfert où fut instituteur, comme Drano le sera lui-même, René Guy Cadou, on peut comprendre aisément qu’une parenté secrète ait pu nourrir l’œuvre de l’un et l’autre. N’ont-ils pas sillonné les mêmes territoires, ceux de cette Brière où la géographie topographique rejoint la géographie mentale du poète, l’œuvre en devenir devenant l’équivalent spirituel du pays qui l’a vu naître ?
Celui qui traverse l’extrême platitude de ce pays formé uniquement de marécages et de roseaux où nichent de grands oiseaux criards, où l’immensité du ciel, le plus souvent chargé de nuages gris venus de l’Atlantique, semble écraser une terre gorgée d’eau et ses quelques maisons basses aux toits de chaume, éprouvera le sentiment troublant de voir ressusciter, à travers leur chant poétique personnel le même territoire géographique.
Mais l’identification entre Cadou et Drano s’arrête là. Si ce dernier a des sources d’inspiration identiques à celles de son grand aîné, il va les exprimer dans un registre et une tonalité bien à lui. Si Cadou était un merveilleux poète lyrique, au point que l’on puisse éprouver, en le lisant, le sentiment – peut-être trompeur – que le chant poétique lui était donné d’emblée, il en va tout autrement de Drano, qui est d’abord un poète d’interrogation, un poète qui ne cesse, avec humilité, mais avec une profonde ténacité, de « sculpter le silence » selon la belle définition de Guillevic . un poète qui ne cesse de labourer la terre natal, de la scruter, de la questionner, d’en extraire l’essence dont s’empareront les mots du poème :
Nous dispersons les mots dans
la confusion de la terre
et d’un autre lieu qui nous
les rend visibles
Et nous, qui nous voit ?
Tout ce qui prend silence
Les feuilles, les branches, les pierres
et les murs comme des mots
sortant des mots, nous fixant
sur terre où nous sommes le corps
des années regagnant la surface
Où encore dans Salut talus :
La parole est ce qui avance dans le corps.
Retient-elle la terre en peu de mots
Comme le talus ?
pas plus haut que les mots.
Un mur de pierres sèches
La rupture que j’ai évoquée plus haut prend tout son sens avec la quarantaine de poèmes écrits en 2005 par Georges Drano mais dont la parution intervient postérieurement à « Premier soleil sur les buissons » paru chez Rougerie au début de cette année et dont Michel Baglin à déjà rendu compte récemment dans Texture.
Il a beau s’agir là d’une mince plaquette, celle-ci renferme à mes yeux les poèmes peut-être les plus beaux qu’ait écrit le poète dans leur elliptisme, leur brièveté, avec des variations subtiles sur le même sujet : le mur et sa relation symbolique avec l’homme, le tout dans une forme épurée à la limite du silence et qui renferme une force d’évocation aussi puissante qu’une déflagration verbale à l’instar de celle que peut engendrer un aphorisme, tel qu’ici :
Le mur ne retient
ni la lumière
ni la nuit
Il est le corps de l’ombre
Il sépare ce que nous savons
de ce que nous sommes.
Et plus loin :
Un mur de pierre sèches
pour ne pas rester
dans la crainte de tout perdre.
Se retrouver sans bruit, à l’écart
De l’autre côté avec ce qui manque,
La terre, le ciel, le feu qui va reprendre.
La symbolique du mur riche de significations multiples : le mur qui protège, le mur qui dissimule l‘intimité de la maison, le mur qui sépare les hommes, le mur qui se referme sur le prisonnier, la plupart de ces thèmes, lorsqu’ils sont abordés ne le sont qu’allusivement, et allégoriquement et c’est en cela que le miracle de la transmutation par le verbe poétique, transcende magnifiquement la parole de Georges Drano. Poésie à l’état pur qui ne se laisse aborder qu’à la marge des mots et du silence.
Le recueil s’achève sur un poème en prose qui laisse ouvertes toutes les interprétations tel un message énigmatique gravé dans la pierre d’un très ancien mégalithe :
"Ainsi le mur dans ses pierres est-ce un motif pour dire où nous en sommes. Elévation des pierres et des mots. La langue creuse les fondations, l’herbe reprend notre mémoire Nous écoutons ce qui rassemble en nous d’autres lieux et d’autres temps où rien ne fut inscrit."
Il faut écouter la voix du poète dans le silence des commencements, cette voix qui éclaire un instant, telle une lampe fragile, notre obscur parcours. Celle de Georges Drano est de celles-là dans l’humble dénuement de sa parole poétique.
Lire aussi :
Portrait de Georges Drano
Lecture de quelques recueils
Lecture de "Tant que Terre" par Max Alhau
Lecture de "Un mur de pierres sèches" par Bernard Mazo
Lecture de "Premier soleil sur les buissons"



