« Ignorez-moi passionnément ! »
Jacques Dupin fait partie de cette génération où l’on retrouve quelques voix majeures de notre temps : Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Edouard Glissant, Pierre Oster. Ils avaient tous vingt ans au sortir de la seconde guerre mondiale. La France était en reconstruction là où subsistaient, encore fumantes, les ruines des villes martyrisées.
« Pour différents qu’ils soient, écrivait Jean Paris dans le liminaire de son Anthologie de la poésie moderne (éditions du Rocher ; 1956), ils sont nés de la guerre ; une même enfance les accable ; en un âge où il serait convenable de rêver à la muse, ils ont vu crouler des villes, flamber un monde, chanceler une civilisation. »
De son côté, Gaétan Picon, dans une étude consacrée dans Le Mercure de France à cette anthologie, soulignait « que ces poètes partaient d’un vide initial, de ce moment où toute parole fait défaut. » On ajoutera qu’ils prenaient d’abord leurs distances avec leurs aînés. Ainsi Jacques Dupin, lui, proclamait-il fièrement :
Notre désespoir n’est pas le leur, qui ne connaît que son mouvement propre. Il est ironique et tranquille, sûr de soi, parce que conscient de reposer sur la base vivifiante du vide.
« La base vivifiante du vide. », l’œuvre en devenir de Dupin était en germe dans cette image elliptique. Déjà campé dans sa fière solitude d’Ardéchois, il ajoutait dans "Cendrier du voyage" (ibid.) : « Ignorez-moi passionnément… » Déjà, le jeune poète, avait explicité dans un de tous ses premiers texte son désarroi et celui des poètes de sa génération :
Nous avons poussé trop vite, au hasard des intempéries, chardons parmi les ruines, herbes folles entre les tombes. Dans nos yeux orphelins, pour éveiller le risque et la lueur, un vent précoce se leva [….] . Nous n’avons pas triché, mais sous le deuil notre innocence a vu…Tellement nous avons grandi mes frères ! Et nos maîtres n’ont rien appris.
« Le mot est l’absence de la chose »
Comment dès lors assumer son statut de poète, comment réinventer un langage sur les cendres de celui que les décombres encore fumants de la guerre avaient disqualifié ? Alors, la parole poétique naissante de Jacques Dupin allait s’édifier sur la contestation même des pouvoirs du langage
« L’expérience initiale de la séparation entre la parole et le monde prend la forme d’une critique fondamentale du langage. Le mot est l’absence de la chose… » (Gaétan Picon, ibid.).
Hanté par le désastre et l’inanité de la parole, Jacques Dupin, bâtira, avec une sorte de rage dans l’expression, son œuvre poétique, forant de ses mots acérés et coupants comme le piolet de l’alpiniste l’univers minéral, celui des pierres et des torrents asséchés, celui des fractures des montagnes et de leurs cimes déchiquetées, avec cette voix rauque, cassée, abrupte inimitable pour s’adresser à « un lecteur absent, mais impatiemment attendu »
En un mot, c’est une poésie de perpétuelle rupture qui s’organise chez lui, une poésie fière, austère à l’image de son Ardèche natale.
Lucide quant aux pouvoirs limités de la parole poétique, Dupin oscillera sans cesse entre la formulation elliptique et la tentation du silence. Il décrira cette lutte permanente dans un texte admirable figurant dans "L’Embrasure" (supra) :
« Expérience sans mesure, excédante, inexpiable, la poésie ne comble pas, mais au contraire approfondit toujours le manque et le tourment qui la suscite. »
Lorsque je lui ai demandé, dans l’entretien qu’il m’a accordé pour ma série Voix majeures de ce temps, que je lui ai consacrée en 1998 dans la revue Poésie 1, si, à la lumière d’un parcours poétique s’étalant sur près de cinquante ans, il avait un tant soit peu comblé ce manque et ce tourment, la réponse a jailli sans hésitation :
« Dans les livres qui sont écrits, dans les pages qui s’additionnent il n’y a jamais de gain, de progrès, de terrain conquis, mais un creusement que l’angoisse approfondit. Nous sommes, chaque jour, au premier coup de pioche qui soulève et qui défriche […]. L’écriture a toujours été pour moi un travail de sape, de débroussaillage, d’éclaircissement. Il s’agit d’aller, de creuser, de frayer un chemin parmi l’enchevêtrement des racines. »
Se souvenait-il, à cet instant de notre entretien, de ce qu’il avait écrit sous le titre superbement glacé de "Moraines" qui figure dans "L’embrasure" (supra) :
« Le poète n’est pas un homme moins minuscule, moins indigent et moins absurde que les autres hommes. Sa violence, sa faiblesse et son incohérence ont pouvoir de s’inverser dans l’opération poétique, et, par un retournement fondamental, qui le consume sans le grandir, de renouveler le pacte fragile qui maintient l’homme ouvert dans sa division, et lui rend le monde habitable. »
Ballast « et la fin de tout poème/ et son recommencement sans fin »
Le titre lapidaire du livre qui vient de paraître n’a pas été, sans doute, choisi par hasard par Jacques Dupin car il éclaire la volonté jamais démentie du poète d’assimiler les mots du poème à ces cailloux fragmentés que l’on tasse sous les traverses des voix ferrées, humbles mais indispensables minéraux qui permettent d’amortir le poids des trains dans leurs courses vers les lointains.
On retrouve plus que jamais, dans les poèmes écrits par l’auteur tout au long de ces vingt dernières années, la minéralité qui sous-tend le chant obscur de la langue de Jacques Dupin, sa force irréductible d’énonciation et ses violentes brisures, à l’exception notable d’une suite admirable de proses intitulées "Fragmes" , une suite placée comme dans un écrin au cœur de "Echancré" (P.O.L. 1991) et qui est une longue et envoutante interrogation sur l’écriture poétique comme dans ce poème en prose, l’un des plus beaux de "Fragmes" :
« Ecrire depuis toujours, pour quelqu’un, pour personne, écrire pour les pierres… écrire pour un inconnu, pour un aveugle, un inconnu aveugle… âcre le résidu de ce brasier, de cette fumée, de ce jet de pierres vers l’autre, vers l’ombre de l’autre, vers cet inconnu qui attend, qui est là, qui était là, depuis toujours…"
Je ne peux clore cet article sans citer un texte de Jacques Dupin qui me semble emblématique de son œuvre, un Jacques Dupin dont il faut écouter dans la plus pure disponibilité, et cette insomnie perpétuelle de la poésie qu’évoquait René Char, cette voix qui nous interpelle du plus loin de sa solitude :
« Il y a quelque part, pour un lecteur absent, mais impatiemment attendu, un texte sans signataire, d’où procède nécessairement l’accident de cet autre ou de celui-ci, dans le calme, dans l’obscénité, dans le dédoublement écarlate, silence trait pour trait superposable à ce qui, du futur sans visage, déborde le texte et dénude sa foisonnante et meurtrière illisibilité »



