Luce Guilbaud est à la fois peintre et poète et son dernier recueil (paru chez Tarabuste éd.) témoigne de ce double registre de création. Par son titre, « Feuillée de verts avec retouches » , et par son écriture me semble-t-il, qui est aussi imagée que dense et polyphonique, juxtaposant des fragments (pas de ponctuation, mais des blancs dans les vers suggèrent rythmes et ruptures) et des motifs aux tonalités variées.
Cette poésie profuse – représentant sans doute une nouvelle quête chez Luce Guilbaud – ne livre pas tous ses secrets, ou ses clefs, et j’avoue m’y enfoncer comme en une forêt luxuriante, d’autant que des vers en italique esquissent ici et là des contrepoints ou une autre parole, plus directe, plus crue, dont je ne saisis pas vraiment le fil d’Ariane courant de page en page… Reste que si, comme elle le dit, « on peint pour mieux voir », il est possible aussi qu’on écrive pour mieux se perdre en soi et dans sa propre biographie. Luce Guilbaud parle du « temps de rendre compte ». Elle parle aussi de « palimpseste d’un passé que l’on recouvre toujours un peu plus de fragments de déchets d’alluvions nourrissantes… » Des lieux (la Guyane, où elle a vécu son adolescence), des personnages comme sa grand-mère, son père, des prédilections (la mer et ses thèmes, la forêt et ses feuilles, la mangrove, l’arbre), le vert (« le vert silence froissé d’odeurs de boue et d’ombre ») sont les éléments récurrents du démêlé avec l’intime et de cette tapisserie qu’elle réalise sous nos yeux.
La vie s’écrit, bien sûr : « puisque je suis l’effeuillée / dans les livres où je me perds », dit-elle ici, et ailleurs : « j’habite sur la page d’un livre écrit déjà et pourtant blanc ». La vie s’écrit avec des matières, du sang, des couleurs, des blessures, le « sourd tapis d’appréhension » sur lequel s’avance l’enfance, l’imaginaire légué par le « père souvent perdu / dans la forêt du conte »…
Le constat est là : « on pèse si peu sur la terre ». L’écriture de Luce Guilbaud me semble être une tentative éperdue pour réparer cette frustration, réincarner la vie par le grand fleuve des mots, pour enfin « la tenir à pleins bras ».
De quelques recueils
« La moindre des choses / na pas avoir peur des mots / les dénicher là où ils se cachent » écrit Luce Guilbaud en ouverture d’un recueil publié en 2002 par Le dé Bleu et Ecrits des Forges, « Rouge incertain » , à travers lequel elle décline, en poèmes brefs, toutes les connotations du rouge, sang, amour, cœur, mort…
L’année suivante, les mêmes éditeurs publiaient « Poèmes du matin au soir » , plus particulièrement destinés aux enfants.
Pour ma part, j’avais aimé et chroniqué quelques années plus tôt « Le cœur antérieur » . Voici ce que j’en écrivais :
Ce recueil de Luce Guilbaud, empreint de mélancolie, « penche du côté de l’ombre pensive et belle » (Hubert Haddad, que l’auteur cite en exergue), comme la mémoire qu’il interroge. Parce que nous vieillissons « avec en nous / autant d’îles et d’écueils / que de passerelles et de seuils », il y a toujours à sauver, mais « pour retrouver les mots à vivre / les mots à transférer / il faudra réparer la mémoire / la séparer de nos espoirs ».
Passé et présent dialoguent, les poèmes d’apaisement se mêlent à ceux de la nostalgie ou de la douleur (« Je suis en route pour l’au-delà de moi »).
Mais Luce Guilbaud peut se montrer « désaccordée / délabrée / rajustant les mots / nommant le sombre du soir / et le poids des rafales », elle n’en prétend pas moins habiter le jour, « cette écriture du vide à nourrir ». Et elle le nourrit en revivifiant le passé avec des « mots portés haut pour ouvrir le regard / éclairer les fenêtres », car, affirme-t-elle encore, « je ne laisserai pas la parole s’assagir ».
Luce Guilbaud présente son travail
« C’est la réception sensible de la réalité quotidienne, qui provoque l’écriture et quelquefois aussi la difficulté à en comprendre les émotions… Une sensation de départ, des mots et l’écriture arrive qui prend la forme qu’elle décide. Le déroulement du poème enrichit cette sensation et l’éclaire. C’est en écrivant que je reconnais ce que je suis capable d’éprouver. Cette écriture simple, c’est celle que je peux proposer à la lecture des enfants.
« Une autre écriture surgit, tombe en moi, comme une parole échappée de l’entre-deux de la conscience. Ce qui s’écrit à partir de là me résiste. C’est une fouille organisée d’où je tire un texte qui n’a pas encore de forme et sur lequel je vais travailler longtemps. C’est cette parole parfois obscure et déroutante, même pour moi, qui ouvre ma curiosité et me force à écrire. »
Luce Guilbaud peintre
Luce Guilbaud a participé à diverses expositions en France et en Allemagne.

- Un tableau de Luce Guilbaud
Elle a réalisé les illustrations de revues et de recueils de poésie pour : J.G.Cosculluella. J. Bremond. P. Perrin. J. Charpentreau. Clod’ Aria. JP..Georges. CH. Delcourt. J. Held. C. Andriot. A Boudet. J.D.Chéné.
Catherine Mafaraud. A.M. Wilwerth.
Elle a également participé à des livres d’artistes. Sur un poème de Patrick Joquel accompagné de monotypes de Luce Guilbaud : « calendrier d’arbres ».
« Tresser les heures » poème de Luce Guilbaud , photos de Cristina de Melo.
