Il faut dire que Marc Alyn n’en était pas à son coup d’essai. A dix-sept ans, à l’âge de son prestigieux aîné un certain Rimbaud, il avait crée sa revue Terre de Feu où il avait publié sa première plaquette « Liberté de voir », puis trois autres opus : « Chemin de la parole », « Rien que vivre », « Demain l’amour » .
Ce ne devait pas être un feu de paille. Une œuvre considérable, poèmes, proses, récits, essais sur la poésie se sont succédé pendant plus de cinquante ans. Aujourd’hui, nous lui rendons hommage à l’’occasion de la parution d’un magnifique et monumentale ouvrage : « L’anthologie poétique amoureuse » qui court du XIIème siècle à nos jours.
L’anthologie poétique amoureuse
Paradoxalement, en cette époque où la poésie se voit de jour en plus marginalisée, négligée, pour ne pas dire méprisée, par les grands vecteurs médiatiques (presse nationale, magazines, y compris la plupart de ceux dédiés à la littérature, télévision), des anthologies de poésie fleurissent régulièrement et se vendent, semble-t-il, très bien ; les dernières en date : la monumentale (1080 pages) "Anthologie de la poésie française" , de Jean Orizet, Larousse, 2007 ; "La poésie française contemporaine" , du même Jean Orizet, le Cherche Midi, 2005).
Aujourd’hui, c’est Marc Alyn qui nous offre un merveilleux cadeau avec son épaisse anthologie de la poésie amoureuse, Editions Ecriture (2010 - 22€) et qui fera date par son très bel écrin sa qualité d’impression, son très beau papier et surtout par ce qu’il nous offre à lire : un immense panorama extrêmement fouillé et presque exhaustif des poètes ayant chanté l’amour depuis le haut moyen-âge jusqu’à aujourd’hui. Plus de 200 poètes, dont les plus grands, couvrant onze siècles de notre histoire poétique, y figurent avec deux poèmes, quelque fois trois, reproduits, chacun d’entre eux étant précédé d’une courte mais très complète notice biobibliographique.
Cette anthologie, et ce n’est pas là la moindre de ses qualités, fait une large place aux auteurs vivants (près de 70), aux poètes francophones et à la poésie féminine, de Louise Labé à Andrée Chedid et mise à l’honneur cette année par Le Printemps des Poètes.
L’amour avec les mots
L’amour avec les mots, c’est le titre de la très belle préface de Marc Alyn. On peut y lire, entre autres, sous sa plume de poète :
« En toi je vis, où que tu sois absente », disait Maurice Scève à Délie. A son image, les poètes n’ont cessé de considérer l’amour comme la suprême illumination, l’orage désiré, la minuterie transcendante susceptible de « rendre clair leur cœur obscur. ». Bernard de Ventadour n’affirmait-il pas : « Celui qui aime plus doit aussi le mieux chanter » ? Et Louis Aragon, huit siècles après : « Toute parole à ma lèvre est une pauvresse qui mendie… et c’est pourquoi je dis si souvent que je t’aime faute d’un cristal assez clair, d’une phrase que tu mettrais à ton cou. »[…]
Pour l’auteur de « Mourir de ne pas mourir » , Paul Eluard, la femme consubstantielle à la poésie, occupe la place centrale au cœur de sa vie « même si ce n’est jamais la même » précise-t-il à l’époque de « Capitale de la douleur » .
Un poème est la plus efficace des déclarations. De l’amour courtois à l’amour tout court, des nuits fauves de Baudelaire aux regrets d’Apollinaire, des passions éperdues de Nerval aux flamboyantes déclarations surréalistes, cette anthologie amoureuse invite à prêter l’oreille au chant profond du cœur. Voix de ce qui, en chacun de nous, constitue la part la plus précieuse, la plus fragile et la plus indestructible : tel se voudrait ce florilège.
Est-ce le hasard, cet Hasard objectif cher à André Breton, où la volonté de notre auteur traqueur de symboles d’ouvrir ce florilège avec un poète féminin du XIIème siècle, en l’occurrence Marie de France, et de le clôturer avec la plus jeune poète contemporaine du XXI ème siècle, mais en même temps une des voix les plus affirmées d’aujourd’hui, Linda Maria Baros, - Roumaine francophone - que le jury du Prix Apollinaire dont je fais partie, enthousiaste, a couronnée en 2007 pour "La maison en lame de rasoir" (Cheyne Ed.) ?
Quelle plus belle manière d’honorer la poésie féminine qui connaît aujourd’hui un essor qu’elle n’a jamais connue auparavant par le nombre croissant de ses auteurs et la force roborative et décoiffante de leurs voix ?
Le poète, prosateur, essayiste Marc Alyn
La sortie de cette magnifique anthologie nous donne l’occasion de donner un bref coup de projecteur sur l’œuvre littéraire considérable et multiforme de cet écrivain modeste dont l’entrée en fanfare dans le Landernau poétique à l’âge de vingt ans ne lui a pas été fatal comme il le fait régulièrement avec des écrivains couronnés de grands prix qui, curieusement, les rendent ensuite aphasiques ou bridés dans leur inspiration.
Tout au contraire, échappant aux pièges de la notoriété, de l’image du jeune poète prodige, qui aurait pu lui coller à la peau comme la tunique de Nessus, il tourne très tôt le dos aux pièges clinquants de la vie littéraire parisienne pour un exil émerveillé au cœur de la vielle ville d’Uzès avec sa compagne d’alors.
Réfugié dans sa Thébaïde du midi, il puise dans sa vie quelque peu ascétique une ardeur créatrice qui ne se démentira jamais.
Parallèlement à la composition, de 1959 à 1985, de cinq recueils, dont "Infini au-delà" (1972), couronné par le Prix Apollinaire, il va diriger la collection de poésie de Flammarion, donner des articles à Arts et Le Figaro Littéraire et publier plusieurs essais poétiques. Il retourne à Paris en 1987, publie une de ses œuvres de poésie majeures : "Les Alphabets du feu" pour laquelle il reçoit successivement Le Grand Prix de Poésie de l’Académie française et celui de la Société des Gens de Lettres (SGDL).
Auteur d’une poésie marquée par l’exigence, une inspiration à la fois nocturne et solaire, Marc Alyn se définit ainsi dans ses propres vers :
Je n’invente rien, j’incante
Sous la dictée, la contrainte
D’un inconnu qui m’habite
Et se repaît de mes craintes.
Marc Alyn ou la quête spirituelle par le cheminement obstiné de l’écriture poétique lui qui a écrit :
Le poème ne s’adresse pas à l’homme social mais à la part profonde et nue en nous qui recèle quelque nostalgie de l’absolu.




