
- Philippe Berthaut sur la scène de la Cave Poésie (photo Guy Bernot)
« Je ne peux parler qu’en poème / c’est ma langue de cécité. »
Ce poème, le Toulousain Philippe Berthaut l’a souvent chanté aussi, après l’avoir mis en musique. Auteur, compositeur, interprète, c’est même ainsi qu’il a commencé en 1972, avec ses propres textes, puis avec ceux des autres. Ainsi a-t-il produit récemment un CD où il a mis en mélodie des poèmes de poètes disparus comme Paul Éluard, R.-M. Rilke, Guillaume Apollinaire, Roberto Juarroz, Eugène Guillevic, Thierry Metz mais aussi des poètes vivants, habitant en région Midi-Pyrénées comme Claude Barrère, Gilbert Baqué, Peter Diener, Gaston Puel, Henri Heurtebise.
Philippe Berthaut est ce comédien/lecteur qui porte volontiers sur les planches les textes de poètes comme Guillevic ou Reverdy, autour desquels il a bâti des spectacles (lire ici). Il est aussi un infatigable animateur et formateur d’animateurs d’ateliers d’écriture. Mais ces activités et ces créations multiples ne doivent pas occulter l’œuvre imprimée, essentiellement composée de poèmes et de récits.
J’ai rencontré Philippe Berthaut à l’époque où celui que les Toulousains connaissaient comme chanteur publiait aux éd. Tribut de l’ami Serge Pey « Le Chant Flipper » . Bien plus tard, j’ai assisté à certains de ses spectacles dont celui qu’il créa avec Guillevic pour le Printemps de Bourges de 1987. Entre temps et depuis lors, nous nous sommes souvent croisés et retrouvés pour des actions communes dans cette ville de Toulouse où il anime avec quelques autres la fameuse Cave Poésie créée par le regretté René Gouzenne. J’aime ses textes, mais je suis toujours heureux de le voir renouer avec ce chant, qu’il sert d’une belle voix grave et profonde.
« Les Chants de la nuitée »
Voilà ce que j’écrivais dans « La Dépêche » à propos de ses « Chants de la nuitée » , un CD réalisé en 1997, avec Bruno Reichmann au piano :
Voici un CD, « Les Chants de la nuitée » , où les inflexions chaudes de la voix, la musique parfois mélancolique, parfois accrochée à un tempo de jazz, où le récitatif et le lyrisme alternent et se mêlent pour servir une suite de textes qui, en fait, ne composent qu’un seul et même poème. Celui-ci, avec ses thèmes récurrents, ses mouvements, ses eaux souterraines qui l’irriguent d’un bout à l’autre, est varié, riche comme un oratorio profane. L’ensemble est dédié à « la nuitée » (qui est nuit, obscurité, mais aussi creuset, secret), avec pour thème majeur celui « d’une parole errante que rien n’a su fixer / (qui) chemine à mots couverts dans la langue immobile ».
Parole que la poésie veut apprivoiser pour mettre à jour quelques bribes de l’éternel mystère d’être au monde, de l’habiter parfois avec un sentiment d’exil (cette « marque intérieure »), quand « on se demande où est le monde (...), où est le cœur ». Parole qui voudrait déchiffrer dans le paysage « quelque chose d’une écriture » et qui est celle même de l’homme se cherchant et cherchant les autres : « Peut-être que chacun de vous détient un morceau de mon chant », avance Berthaut. Pour, dans le même mouvement, se demander : « Comment vas-tu écrire un monde qui nous soit un peu moins lourd ? ».
Car la nuitée est un lieu de fraternité en même temps qu’une sorte de pause, un retour sur ses pas pour ceux qui veulent « arpenter sans abri la peau du monde » sans cesser de l’interroger, de le maintenir toujours présent, vivant, par des mots et des chants. La parole errante est aussi celle du nomade qui, en nous, se sent toujours un peu à l’étroit.
La parole errante est plurielle – comme être là, quel que soit le lieu, est ambigu (« même partir ne chasse pas rester ») – et les accents de ces chants sont multiples, imprégnés souvent d’une nostalgie (« Le Sentier des châtaigniers ») qui révèle les déchirures, par exemple quand le chanteur confie, comme en sourdine : « se consume un chant dans ma gorge / qui n’aura pas su m’apaiser. »
« Paysage déchiré »
« Le paysage est un passage démultiplié / par où entrer ? » se demande Philippe Berthaut, qui a travaillé sur des lieux citadins (Empalot, notamment, avec Serge Pey), qui a écrit ses « voyages dans des bibliobus » et qui anime des ateliers d’écriture dans les villages. Il s’est penché sur les paysages avec le CD, « Les Chants de la nuitée » , et son recueil « Paysage déchiré » publié aux éditions N&B en constitue un peu un soubassement. Les variations du « Paysage déchiré » reprennent en effet les mêmes thèmes, notamment celui d’une parole errante accrochée à des lieux, tentant de les investir, de faire glisser dans le chant ce « reflet capturé du monde ». Dans le chant, c’est-à-dire aussi dans une forme de célébration, où la langue se cherche pour épouser son objet, où la phrase s’enchevêtre aux vallons, aux arbres, aux sentes.
« Mode d’emploi de la parole sur le paysage : ouvrir des pistes, des regards. » Ceux-ci conduisent au monde, à sa « métamorphose immobile », mais encore à soi-même, tel un miroir (« chaque fois que tu vois un paysage / essaie de voir en toi / quelle place il occupe »).
Le paysage renvoie en quelque sorte à l’énigme première : qu’est-ce qu’être là ? Être présent à ce qui nous entoure sans cesser de percevoir l’écart, la distance qu’instaurent le regard et la parole ? « Le territoire. L’enclos. Le pays. Comment le regardons-nous ? Comment en parlons-nous ? Par toutes les fenêtres de chaque corps, le pays se donne à lire. Chacun y coulisse sa vie, dans le grand vide de ne pas savoir où l’on s’achemine. » Avec la question subsidiaire : quelle parole, quel poème inventer pour réduire l’écart, descendre dans la paysage ?
« Le Pays Jonglé »
Avec les « Récits du pays jonglé » publiés en 1995 par Patrice Thierry à l’enseigne de l’Ether Vague, c’est un livre de prose que proposait cette fois Philippe.
La « diagonale d’Espalion à Lavaur » (et au-delà, à Toulouse et à toute la région) coupe et recoupe un territoire, un « petit lieu » à explorer, qui « parle » à l’auteur autant qu’il nous parle de lui.
Là se superposent comme des strates, sans cesser de dialoguer, ses terres d’enfances et ses passages ultérieurs. D’une ville à l’autre, ces récits sont donc autant de traversées de paysages intérieurs comme extérieurs en même temps que d’époques diverses. Récit de la quête d’un homme déchiffrant sa mémoire et d’un écrivain archéologue de ses propres images récurrentes.
Comment est-on influencé par un paysage, qu’y lit-on de sa propre histoire, quelles reliques éparpillées et quelle identité nous y interpellent quand « la fenêtre du monde coulisse dans la rainure de la légende » ? L’écriture essaie de répondre en allant où le désir la mène, en décrivant des spirales pour mieux revenir, creuser, élargir, comme dans les vers de Rilke qui sont le leitmotiv du livre : « Je vis ma vie en orbes grandissants / qui tournoient au-dessus des choses ».
Il y a « toujours ce réel humiliant quelqu’un », mais aussi toutes les lectures qu’on en peut faire. Ainsi Berthaut agrandit-il ses patries en mêlant passé et présent, parole et chant, imaginaire et réalité, pour « entrer au cœur du pays » qui est le sien, et s’y sentir plus présent.
C’est en somme la démarche qui préside à toute son œuvre.
Lire aussi :
« La terre est mon bonheur », Un spectacle réalisé à partir de l’œuvre de Guillevic
"Les routes captives" : Alain Baggi, Roland Gigoi et Philippe Berthaut parlent des "Routes captives" (reportage TLT- 2’).
