Ce livre est une petite merveille. Follain, paraît-il, lui accordait une place centrale dans son œuvre. Tout ce qui fait la poétique de l’auteur d’ « Exister » , de « L’Épicerie d’Enfance » ou de « Usage du temps » est là il est vrai : une ironie tendre qui se joue du disparate, des énumérations de choses vues qui ouvrent à deux battants les portes de l’imaginaire, une nostalgie qui est manière de ruser avec le temps, la méticulosité du souvenir et du vocabulaire pour créer de l’irréalité au cœur même du monde le plus réaliste…
Le Paris de Follain est celui des squares, des places, des rues, des terrasses de café et des pensions de famille où « le vin est à petit degré, la table est garnie de plusieurs carafes d’eau claire » ; celui des « marchés aux mégots triés ou non » et celui où l’on peut regarder une fille boire l’eau froide d’une fontaine Wallace tandis « qu’au-dessus d’elle des avions volent haut, qui dépasseront les murailles de Chine »… Le moindre détail peut y trouver des échos d’infini.
Mais son Paris est surtout celui des petites gens, qu’il croque avec malice. Du « chiffonnier plein de vin soleilleux crochetant dans les poubelles » aux « professeurs mâchant la crudité des radis roses en élaborant des doctrines matérialistes » en passant par un « voleur de chiens de luxe dans les taxis » ou ces « jeunes cuirassiers dépaysés qui traversent les visions de quelque lande natale à bruyères violettes » ou bien encore par ces filles de la zone « qui jettent des pierres aux flâneurs et d’autres à la chevelure aigre, à la camisole flottante sur une poitrine encore vivace, qui racolent pour un litre de vin »…
Quel style ! Ces tableaux, tout de juxtapositions inattendues, trouvent vite en nous de secrètes résonances. Voyez : « Les gens à tracas se réfugient dans les squares pour continuellement ressasser le thème confus de leur vie ; leurs doigts fiévreusement remuent : ils essaient de réparer le vieux manteau tissé de fils de brume et de fils d’or d’une destinée rêvée, jamais réalisée. Sous le soleil violent, alors que les enfants édifient des fortifications de sable, les arbres épanouissent leur feuillage de joie. » La moindre notation fait image : « C’était un bon homme qui parlait toujours aux terrassiers qui piochaient au fond de la tranchée jaune des rues en réfection. »
Chez Follain, la sensualité mêle tous les registres : « Du haut du Sacré-Cœur, l’évocation de Delobelle, de Rastignac et des poètes de 1912 peut se faire aux soirs faciles lorsque la littérature, vieux soleil intérieur, aide à la digestion des viandes et du vin, et que vous enveloppe un raglan d’étoffe chaude. » Quant ce n’est pas l’histoire qui s’invite en de saisissants raccourcis, comme celui-ci : « Autrefois le parapluie de Lénine s’égouttait au Café de la Rotonde, Lénine qui aimait sa vieille mère, et qui plein de passion et de flair devait émigrer en la Suisse jaboteuse avant de faire sa révolution et de finir icône embaumée. »
Il faudrait tout citer de ce recueil de proses sur Paris qui avait paru chez Corréa en 1935, et qui a été repris par Phébus, avec une préface de Gil Jouanard, pour être réédité dans la collection libretto en 2006. Le mieux est d’encore s’y plonger !
« Comme jamais » pour approcher « Le Pays Follain »
Les éditions Le Vert sacré ont réédité dans leur collection « Empaysée », en 2004, « Comme jamais ». L’intérêt de cette réédition est double. Sous le titre « Comme jamais » , Madeleine Follain, l’épouse du poète, avait réuni en 1976 (cinq années après sa mort accidentelle), les poèmes de Follain publiés en revues ou à l’état de brouillons. Mais en intervenant souvent dans la mise au net de manuscrits pas toujours déchiffrables ; c’est du moins ce qu’affirme Élodie Bouygues (auteur d’un dossier spécial Follain publié par Poésie 1), qui a établi cette nouvelle édition en essayant de revenir à la lettre du texte. Le Vert sacré propose donc une version a priori plus fiable.
Autre intérêt de cette publication : elle fait suivre le recueil de quelques reproductions de manuscrits (avec les ratures et les fameux petits dessins dans les marges), de photos du poète de Canisy et, surtout, sous le titre « Le Pays Follain », d’un dossier critique regroupant de nombreux extraits d’études, d’hommages et de témoignages. De Bachelard et Dhôtel à Sacré ou Goffette, en passant par Réda, Borel, Jouanard, Antoine Emaz, Jean-Pierre Richard, Rouffanche, etc. les éclairages sont donc multiples sur une œuvre dont l’apparente simplicité n’a jamais cessé d’appeler maints commentaires.
Car s’il semble adhérer à la poésie de la vie commune, et souvent de la plus humble, Follain n’en est pas pour autant un poète transparent. Ne serait-ce que parce les objets hétéroclites qu’il juxtapose, les réalités disparates qu’il réunit dans un même souffle, les rapprochements insolites, le basculement constant d’une évocation d’un fait individuel à celle d’un fait collectif, les simultanéités qu’il organise et multiplie, les clivages et les contrepoints qu’il affectionne finissent par créer une espèce d’étrangeté. Un fond d’énigme d’où sourdent une sorte de silence, une forme d’éternité que nos fragilités ne sauraient durablement troubler. Il y a là, dit Antoine Emaz, « un tragique à petit feu ».
