Quel plaisir que de vagabonder parmi ces 47 récits où se croisent les thèmes majeurs de Pierre Autin-Grenier : la révolte, l’humour, les bistrots, l’amitié…
Tous ces viatiques permettent d’avancer dans « le vaste remue-ménage du monde » alors que tout se résume souvent à la « banalité du quotidien et à la platitude d’une existence à mourir ». Face aux situations les plus étranges, réelles ou imaginaires, l’écriture devient pour l’auteur un couteau suisse ouvrant des contre-feux. On y retrouve des personnages (l’ami Martin, l’épouse du poète, la couturière du 2° étage, …) et l’on y découvre des objets rares comme ce « minuscule brandicule en fer-blanc ciselé » ou « un trancheflic des années soixante-huit ».
Ah ! 68 ! Nous en sommes bien loin, « en ces temps policiers » avec « les rodomontades des fiers-à-bras du gouvernement ». Chacun semble frappé d’impuissance : « Que faire face à cette politique de pression et de chantage dont nous faisons les frais ? » et qui ne cherche qu’à maintenir la population dans la peur.
Et puis, nouveauté chez PAG, une lucarne d’espoir, minuscule certes, mais bien réelle : « Tout n’est pas perdu, je me dis » puisqu’après l’interrogation (« Allons-nous enfin nous réveiller et passer à l’action ? »), s’affirme le constat figurant dans Musique, le dernier récit du livre : « C’est le combat et la légèreté vers la lumière qui continue ».
la révolte sous la pirouette
C’est bien Autin-Grenier, le poète et le styliste de la forme brève, qui nous revient avec ce recueil de récits publié par l’éditeur bordelais Finitude. Le drapeau noir flotte sur le petit monde que constitue l’immeuble d’Anthelme Bonnard, qui nous raconte moult péripéties et anecdotes, avec souvent une colère rentrée et toujours beaucoup d’extravagance et de fantaisie dans sa chronique du quotidien naufragé. Car si Autin-Grenier s’autorise toutes les fantaisies, si l’on continue à croiser dans ses pages des montreurs de dentelles et autres petits vendeurs d’orgasmes au porte-à-porte, si l’on s’y penche sur le yo-yo du cours du concombre au palais Brongniard, ses inventions les plus farfelues en somme sont la belle politesse qu’il emploie pour faire passer ce foutu monde – presque déjà le nôtre – qu’il dépeint. Un monde où l’on est abruti par l’hymne au travail et les interdits, un monde où la sous-secrétaire d’Etat en charge des activités culturelles et de loisirs déclare vouloir « aller buter les déviants jusque dans les chiottes »…
Voilà de l’Autin-Grenier de la meilleure veine. Qui dit des choses graves en se jouant, distille la révolte sous la pirouette. Qui sait illustrer un constat (« Misère des temps que d’ingurgiter sans méfiance toutes ces petites saletés à la mode dont les gros margoulins de la publicité nous font l’article toute la sainte journée ») en l’incarnant dans le cas de Lucette qu’on opère : « Prévert lui-même n’en reviendrait pas de ce qu’on a pu trouver là-dedans ! Des civelles, des grondins gris, une moitié de murènes, des raies bouclées ; en pagaille d’autres poissons morts et mal digérés, une forte concentration de mercure en supplément… » j’en passe et des meilleurs, dont un crabe, évidemment.
Voilà le style du bonhomme. Mais bien sûr, un livre d’Autin-Grenier ne se raconte pas, il faut aller s’y perdre et s’y retrouver. Avec, quand même, la note musicale de l’espoir qui chante à la fin : « c’est le combat vers la légèreté et la lumière qui continue ». .. Peut-être le drapeau noir qui claque dans le vent ?
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