Autin-Grenier est poète (lire ici les critiques de ses recueils « Jours anciens » et « Histoires secrètes » ). Mais c’est d’abord un styliste, et c’est avec des récits qu’il s’est fait connaître.
« L’ange au gilet rouge »
Pierre Autin-Grenier s’est toujours baladé à la lisière de la poésie et du conte, en flâneur narquois, à l’humour noir et à l’imagination ironiquement surréaliste. Après ses poèmes en prose il nous a donné, avec son « Ange au gilet rouge » , un recueil de nouvelles charnues – « terriennes » par certains côtés - et flirtant néanmoins avec le fantastique. Qu’elles se penchent sur l’assassinat d’un ange, le mystère d’une baraque bleue sur la colline, une lourde valise finissant par céder sous « l’immense pression du vide » ou qu’elles racontent l’interminable exode de villageois fuyant un cataclysme et s’apercevant bientôt qu’ils se dirigent vers le cœur du désastre, ces nouvelles créent un malaise insidieux, nous confrontent peu à peu à l’étrangeté souveraine du monde, et cela au rythme lent de réels bonheurs d’écriture et de lecture, qui se succèdent. Avec Pierre Autin-Grenier, la distanciation par l’humour est bien la politesse du pessimisme : ce diable de conteur est capable de vous offrir les pires histoires avec, comme à la veillée, une petite flamme malicieuse dans les yeux…
« Je ne suis pas un héros »
C’est avec ce titre que la notoriété de Pierre Autin-Grenier s’est affirmée, et avec ce livre qu’il a commencé sa fameuse trilogie.
Il nous a habitués à un humour à la fois noir et désopilant. Une attention de naturaliste pour disséquer l’absurde, un entêtement raffiné à pousser une logique jusqu’à son comble, une vraie délectation pour mitonner le fantastique dans des marmites aux apparences les plus quotidiennes, telles sont quelques-unes des recettes qui président à cette collation bien moins frugale qu’il n’y paraît : ces trente-trois petits récits, vite enlevés, n’ont qu’un dessein, nous faire perdre pied alors que nous pouvions nous croire engagés dans une réalité à peu près conforme à ce qu’on en sait. Et voilà qu’un ange se prend les ailes aux grilles du jardin ! Qu’une huppe à plumes rousses se fait happer par le ver de terre qu’elle croyait gober ! Qu’un misérable moucheron qu’on écrase de la main (excédé de le voir tourner autour de son verre de chablis) se métamorphose en aigle ! Rien que de très anodin, en somme…
L’imagination surréaliste de l’auteur – on ne se scandalise pas de personnage promenant un bocal à poissons rouges en guise de tête – œuvre cependant à mettre en exergue nos frustrations, nos faiblesses, voire nos rêves. Faut-il être fou pour espérer l’arrivée d’un navire en pleine terre ? Et cet homme qui perd là un bras, ici une jambe, au hasard de gestes malheureux, n’a-t-il rien à voir avec nos vies qui se démembrent ?
Il y a là-dessous la morale détachée d’un contemplateur ironique du monde et de son train (un des personnages, persuadé de notre fatale régression, ne réapprend-il pas à allumer le feu en frottant deux silex ?) et pas mal de désespérance. Mais quel charme, quel ton elle donne à ces contes parfois très proches du poème an prose. Ainsi, en flâneur frivole, l’auteur nous engage à sa suite en de ténébreuses situations dont il feint de s’étonner avec une belle candeur. Pour un peu, il nous forcerait à nous étonner nous-mêmes de ce monde dans lequel on croise tant de monstres. Pourtant si familiers ! (L’arpenteur-Gallimard. 126 pages)
« Toute une vie bien ratée »
Les lecteurs fidèles d’Autin-Grenier ne s’étonneront pas de ce titre, bien dans la lignée d’une œuvre où le rire est jaune et l’humour, noir. « Toute une vie bien ratée » est une suite de textes brefs où il serait vain de chercher à proprement parler des histoires, mais où la narration existe cependant, partie d’un rien pour aboutir… nulle part. Entre les deux, tout le charme d’une écriture qui fait du désespoir existentiel son carburant et de l’ironie son arme défensive.
Autin-Grenier est un styliste. Qu’il rêve de Romorantin, se prenne pour une andouillette oubliée dans sa poêle sur le gaz quand il sent qu’il « attache au fond », ou encore qu’il entreprenne une course de vitesse avec son cancer des bronches pour un grinçant poème épique, ce pince-sans-rire – au demeurant bon vivant dans le civil, j’en réponds – joue de la dérision comme d’un révélateur, pour nous donner des nouvelles du temps qu’il fait dans nos têtes et nos vies. Nous secouer, en somme, car c’est là « grisaille et gadoue ». Un peu comme dans ce placard dont les habitants consument leur existence dans le labeur, l’indifférence et l’effort pour tuer dans l’œuf tout désir, et qui, après une courte escapade dans le monde, réintègrent leur antre sombre, drapeau en berne.
Jubilatoire à force de noirceurs, l’Autin-Grenier ! Chantre de la paresse et du farniente sous le crachin, ce « petit poète blanc qui aurait préféré être un grand nègre » nourrit ainsi paradoxalement la révolte de son lecteur contre tout ce qui a « un chiffon effiloché dans la tête et rien d’autre pour rêver ». (128 p. L’Arpenteur éd.)
« L’éternité est inutile »
Avec des titres comme « L’intranquillité par le presse-agrumes électrique », « La campagne, les marchands de machins et les adventistes du septième jour », « Une entrecôte drôlement politisée » ou encore « Le Centre national du livre m’a sauvé la vie, merci ! », on devine sans grande difficulté que les 17 récits composant ce recueil, le dernier de la trilogie, nous réservent quelques facéties, qu’il s’agisse de cheminer un bout en compagnie de Durruti ou de s’administrer un petit blanc sec contre les noirceurs du monde.
Et l’on n’est pas déçu : le plaisir est toujours aussi vif à se laisser emmener par Autin-Grenier sur ses sentiers d’écriture. Car c’est bien l’écriture qui ouvre le chemin, disserte, choisit ses buts et ses détours, bref, conduit l’attelage de cette narration qui ne connaît pas les temps morts et ne nous laisse aucun répit.
Trempée dans l’encre noire de la révolte et du désespoir mêlés, la plume d’Autin-Grenier, on le sait, est celle d’un orfèvre de la langue ; mais c’est aussi, et plus que jamais avec ce recueil, celle d’un humoriste. Cocasserie des situations parfois (cet auteur qui a la foire du livre signe les ouvrages de son voisin…), drôlerie des formules, préciosité amusée du style, clins d’œil, mais surtout ironie mordante envers soi-même et ses congénères font qu’on sourit à toutes les pages et carrément s’esclaffe bien souvent. C’est le miracle Autin-Grenier – et sa politesse – que de savoir, avec les constats pourtant les plus désespérants, enchanter ses pages. Son pendu, ses règlements de compte avec l’enfance, sa nostalgie, son « trou à taupe », le « manque d’air sous l’édredon du quotidien » ne sauraient amollir sa verve, ni repousser cette poésie à laquelle il a définitivement accordé droit de cité entre les lignes et les maux.
Ainsi, « toujours on en revient à cette petite musique nostalgique de la dynamo du vélo qui, bien qu’il manque encore un peu d’ombre au jour pour lentement devenir la nuit, déjà emporte l’homme le nez sur son guidon loin vers le noir de la mer, les flots écumeux, les rochers imprévisibles. »
Un régal. (170 pages. 12,50 euros)
Lire aussi :
« Histoires secrètes » et « Les Radis bleus »


