Jean Chatard, qui fut marin et demeure poète, est un peu comme Rimbaud ce « voleur de feu, voleur de houle et d’alphabet » dont ce long poème rejoue la dérive de bateau ivre. Le titre s’inspire d’ailleurs de cette phrase, « Dites-moi à quelle heure je dois être embarqué à bord… », la dernière d’une lettre au directeur des messageries Maritimes dictée par Rimbaud à sa sœur le 9 novembre 1891, veille de sa mort.
La belle langue de Chatard en prend prétexte pour nous embarquer entre « carènes bleues », « élans secrets » et « troubles anciens » dans un voyage, celui d’une vie – et de toutes les vies car « les hommes ont tous les mêmes gestes / poursuivre le courant » – s’écoulant entre les quais et le large dans « l’aventure du temps ». Avec au bout, seulement « un peu de vent entre les mains ».
« Les Marins. Chants des équipages »
Qui mieux que Jean Chatard (voir son portrait ici) pouvait embarquer pour cette aventure hauturière : raconter la vie du marin à travers le chant des équipages ? Jean Chatard certes est poète, et sait apprécier tout le sel des couplets racontant la vie rude des hommes de mer. Mais, on le sait moins, natif de la région bordelaise, il est entré à 15 ans à l’École des Pupilles de la Marine, à 16 ans à l’École des Mousses et a signé un engagement de cinq ans dans la Marine Nationale. Il a ainsi navigué sur le voilier l’Étoile comme sur le cuirassé Richelieu et a séjourné plus de deux ans à la « Marine aux Antilles ». Voilà qui lui permet de raconter par le menu, en s’appuyant sur de très nombreuses citations de chansons, comme sur sa propre expérience, la vie du bord.
Et il a choisi pour ce faire d’embarquer avec le marin, autrement dit, de suivre la chronologie du voyage, du départ « le sac sur l’épaule » aux coups de mer et autres coups du sort qui concluent trop souvent l’aventure. Entre les deux, on franchit la coupée pour apprendre les manœuvres, les relations des hommes embarqués, la nourriture et le vin, les bordées, les filles des ports et des cœurs, les refrains paillards et le vocabulaire marin qui chante dans les couplets (pas de panique, un glossaire nous sauve de la noyade !). Jean Chatard raconte, explique, illustre. Avec les moyens du bord, qui sont aussi ceux de la poésie et de l’humour.
Oui le chant des équipages, cette mémoire vivante, lyrique, gouailleuse, gaillarde et frondeuse, a accompagné à travers les siècles tous les instants à bord, rythmant les manœuvres (il y a ainsi des chants à hisser, des chants à virer au guindeau, etc.), mais accompagnant aussi les libations, racontant la condition misérable des marins des siècles passés, leur groume et leurs révoltes parfois, leur nostalgie du pays presque toujours.
Si les fragments sont nombreux, comme les chansons évoquées, j’ai cependant un regret : que le livre ne soit complété par un choix de chants publiés dans leur intégralité. Signalons enfin que des éléments bibliographiques et discographiques complètent cet ouvrage préfacé par Yves la Prairie.
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