
- Dominique Sampiero (photo de Patrick Devresse)
« Il faudrait écrire une phrase qui soit l’abandon, le sourire, un regard, un visage, une phrase enfin qui ne trahisse personne, juste un trait, un peu de sang griffé sur la peau, une phrase qui soit un vrai silence dans les mots », écrit Dominique Sampiero en ouverture de son recueil, « Grammaire du granit » , paru en 1994 à La Bartavelle. Voilà qui pouvait laisser présager une écriture de l’affleurement, de la transparence. Pourtant, si le toucher de Dominique Sampiero sait être léger, comme les mots qu’on laisse s’envoler, ses poèmes comme ses proses entendent bien se colleter à la réalité la plus rugueuse et la plus sensuelle. Sa plume attaque de front la douleur comme l’absence, mais aussi brasse les forces vives de l’amour, aiguise le désir du monde et de son épaisseur. Christian Bobin, dans une lettre introductrice, a souligné avec raison cette « matière charnelle, terrestre des images » d’un auteur qui approche moins qu’il ne se saisit (comme le regard, le peintre, l’écrivain) et se nourrit de ce qui l’entoure.
« Il est tout entier dans chacune de ses humeurs. Son écriture est une étreinte. Il fait monter en graine les images par le désir de sa langue », écrit de son côté Gil Pressnitzer, dans le bel article qu’il lui consacre sur son site, « Esprits Nomades »
Cette faim n’occulte pourtant pas la traque plus secrète de ce qui se partage et se dit peu dans le quotidien des gens, un sens du tragique de l’existence, peut-être, qui s’insinue dans « cette gravitation des paroles, plus vivante que toi ».
« La Vie pauvre »
J’ai connu Dominique Sampiero quand il reçut le prix Max-Pol Fouchet, en 1992, pour « La Vie pauvre » (Éditions de La Différence). Son œuvre, qui comptait déjà une dizaine de titres, avait été plusieurs fois distinguée par des prix prestigieux. Fils d’un cheminot et d’une nourrice agréée, il était alors instituteur. J’avais aimé que ce fils du peuple revendique avec fierté ses origines, se réclame de la « Vie pauvre » qui donne du prix au quotidien et prend la forme d’un engagement. J’avais aussi aimé son écriture nerveuse, violente, à la fois exorcisme de la douleur et célébration du plaisir, de l’amour - la sensualité n’étant pas ici un choix mais une donnée.
Dans ce recueil, affirme Patrice Delbourg, qui l’a préfacé, « on décèle l’antagonisme d’une parole placée entre désir et fatigue, entre émotion et aquoibonisme, porteuse d’images à la pierre-ponce, chargées d’un poids terrestre ». C’est qu’en effet, le corps est le vecteur obligé de toute image. Et la mémoire. Et l’interrogation sur sa vie. Sur la vie. On parle toujours d’où ça fait mal. Avec la rage et l’espoir de sauver ce que l’on croit être un peu de bonheur, d’accord au monde, de fraternité - pour Sampiero, c’est la même chose. « Et bien sûr, on se répète, on redit les autres, mais ce n’est pas tricher. C’est se rejoindre. »
Je lisais là : « Il faut trouver le chemin / qui conduit de l’ange au vieillard ». Il me semble que Sampiero n’a cessé de le chercher. Notamment à travers une quête identitaire (lire le compte-rendu de « L’idiot du voyage » ). Il a depuis parcouru bien du chemin, chemins de vie et d’encre. Il a publié chez Flammarion, Verdier, Lettres Vives, Gallimard, il a reçu maints prix et il s’est fait connaître comme scénariste, notamment avec « Ça commence aujourd’hui » et « Holy Lola » , deux films de Bertrand Tavernier. Mais il me semble encore, avec son dernier livre « Le maître de la poussière sur ma bouche » , paru chez Lettres Vives éditions, avoir affaire à la même présence au monde que le vieillard incarne par son silence même. Silence bruissant de mots.
« Le maître de la poussière sur ma bouche »,
Le titre, certes énigmatique, de ce court texte tenant à la fois du récit et du poème en prose, est explicité dès l’ouverture. Le maître est un vieil homme taiseux, le grand-père, menuisier de son état. La poussière sur la bouche du narrateur est celle des mots tombés en ruine après sa mort, brutale, au beau milieu des poireaux et carottes de son jardin : « Un matin, le vide que fait le silence dans la bouche du vieil homme entre dans la bouche de l’enfant. Au fil des jours, les mots tombent en poussière sur les lèvres de l’enfant, avant même qu’il parle, avant même qu’il lise ou qu’il écrive ». Il ne sera pas trop d’une vie d’adulte pour reconquérir à la fois le langage et le silence et, au bout, un peu du monde.
Au village, on appelait le grand-père « la planche » et sa femme « le silure » (« aimer c’est donner un autre nom, un nom qui nous ressemble »). Cette évocation poétique de leurs gestes et de leur patience se confond avec celle de l’Arbre, de l’écorce et de la forêt, une vaste métaphore pour dire quelque chose comme une immersion dans la nature, une découverte de la sensualité (l’adolescent apprend que « jouir se frotte sur le trou de pic vert caché sous les jupes des filles »), une harmonie peut-être trouvée, en tout cas rêvée quand le narrateur peut dire : « dans aubier maintenant j’entends aube ».
Un art de vivre, loin du consumérisme, se dévoile dans l’immobilité frémissante de l’arbre, qui est un possible miroir de l’homme. « En travaillant pour acheter l’espace et le temps, chacun de nous oublie de regarder », rappelle Sampiero.
Mais au terme de ce court et beau livre (70 pages), on éprouve le sentiment qu’une leçon à été reçue, la vie s’étant enrichie quand « tout ce qui n’est pas dit remplit d’une eau fraîche le puits de mon cœur ».
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