La grande question ontologique que se pose Max Alhau, celle qui le hante depuis sa prime jeunesse, lui collant à la peau comme la tunique de Nessus, la voici formulée dans ce vers de « Proximité des lointains » (L’Arbre à parole) : « Ne demeure-t-on pas toujours à quelques encablures de la vie, à un souffle de la mort ? »
Alors, en désespoir de cause, Max Alhau, appliquant à la lettre l’aphorisme de Char selon qui « Il faut se forger une santé du malheur » a pris très tôt le parti de surmonter cette douloureuse condition de l’homme exilé sur terre en s’abandonnant à l’exercice incessant et en forme d’exorcisme de l’écriture poétique et en devenant le grand arpenteur de ce territoire bruissant et sans limite que la nature donne à explorer à celui qui n’hésite jamais à emprunter les chemins de traverse.
Le poète n’écrit pas autre chose dans le texte qu’il donne en guise d’éclairage de « Du bleu dans la mémoire », en quatrième de couverture :
« D’une terre à une autre, le poète demeure ce voyageur qui tout au long de ses périples s’interroge sur le sens de sa marche, côtoie des lieux familiers ou inconnus. Tantôt au bord du précipice, tantôt solidement enraciné, il mesure le temps écoulé et celui à venir tandis que la mémoire s’approprie des souvenirs ou que l’imaginaire la devance. Avant tout il s’agit de marcher, de regarder autour de soi, d’approuver ces paysages pour savoir que l’instant et l’éternité se fondent dans une même durée, dans les mêmes mots. »
En quête d’une terre plus habitable
A la lecture de cet « avant-dire », celui qui connaît bien l’œuvre du Max Alhau poète retrouve ici formulé avec une grande justesse, tel un entêtant leitmotiv, le sens de la quête autour de laquelle s’articule toute l’œuvre poétique de l’auteur. Déjà n’écrivait-il pas il y a quelques années, comme un motif récurant inscrit dans le tissus de ses vers : « Dépossédés d’une terre ou d’un arbre, nous cherchons parmi les ronciers ce qui a nom d’espoir avec cette tentation de mettre le cap vers des rives qu’un fleuve a désertées depuis des lustres. »
Aujourd’hui encore, dans son dernier recueil, nous voyons notre infatigable marcheur, cet arpenteur toujours à la quête d’une terre plus habitable, là où la vie serait plus légère, poursuivre le déchiffrement de l’énigme que nous oppose l’univers dans son infini foisonnement, espérant enfin pouvoir l’élucider et accéder enfin à une sorte d’improbable éternité :
« Nous allons au-delà de nous-mêmes,
vers des buissons ardents où le feu est de trop,
où nous pourrions trouver la paix, le renouveau,
mais ici nous perdons déjà pied.
Nous nous rappelons ce qui n’a pas été,
ces terres enfouies dans la mémoire,
ces cimes faisant alliance avec le ciel
Nous comprenons qu’il ne restera rien de nous,
pas même une griffure sur une branche d’arbre,
juste le poids du vent sur un souffle évanoui.
Ce sera mieux de ne pas laisser d’héritage
et de partir léger vers l’inconnu
ou encore l’innommable »
Un poète marqué du signe noir de la mélancolie
« Nous comprenons qu’il ne restera rien de nous [….] juste le poids du vent sur un souffle évanoui » : voici donc résumée dans une métaphore d’une beauté déchirée l’obsession de notre fin inéluctable qui habite continûment Max Alhau, au point de se trouver toujours présente dans son œuvre poétique car peu de poètes, à mon sens, se sentent aussi douloureusement et sans la moindre rémission obsédés par l’idée de la mort.
Cette obsession, comme celle de l’érosion du temps, l’aspect éphémère de notre trajectoire humaine souvent aveugle, aurait pu condamner le poète à l’aphasie, à l’impossibilité du dire poétique. Or il n’en est rien chez Max Alhau. De toute évidence, à chaque doute ontologique, il éprouve un sursaut salutaire qui lui permet de persister à puiser dans le chant obscur de la langue une ligne de résistance pour mieux affronter les embûches d’une existence avare en bonheurs et en joie de vivre.
Dans l’entretien que Max Alhau m’avait accordé dans le numéro 43 de décembre 2008 de la revue Autre sud qui lui était consacré, à une question que je lui posais à ce propos, il m’avait répondu : « Je crois que c’était Kafka qui disait que lorsqu’on parvenait à écrire, c’était qu’on n’était pas totalement désespéré », pour ajouter : « Dès lors la pensée de la mort qui m’a obsédé, terrifié dès mon enfance, jointe au sentiment de notre éphémère existence sur terre s’est exprimée par le biais de l’écriture et plus singulièrement par celui de la poésie. On ne peut pas demeurer prisonnier de ses peurs, de ses obsessions, il faut une porte de sortie et pour moi ce fut la poésie. Bien des poètes ont connu cette peur panique de la mort et je voudrais citer quelqu’un auquel je me suis souvent identifié dans cette appréhension de la mort : Alain Borne. Son œuvre est parcourue par la présence de la mort, parfois d’une façon insoutenable et par le désir de demeurer qu’il exprime avec force et désespoir. »
Ainsi, je ne peux m’empêcher de voir en Max Alhau un de ces élus marqués du signe noir de la mélancolie qui habite nombre de poètes authentiques. Mais si la mélancolie est comme l’écrit Yves Bonnefoy « une espérance à la fois renaissante et sans fin déçue », l’œuvre poétique d’Alhau, dans sa continuité et son unité d’inspiration ne cesse d’exprimer cette dualité comme dans ce poème de son dernier recueil :
« Au terme du voyage,
qui y a-t-il que tu puisses saisir ?
une racine, une bouée, une main ?
rien qu’un peut de vent
afin de poursuivre ta route.
……………………………………..
Il te reste le vertige, le vide
pour ne pas dire l’absence,
mais des arbres, du ciel,
tu as encore tant à espérer »
Une écriture du questionnement existentiel
Dans la dernière partie du recueil, intitulée sobrement La voyageuse, on peut lire au détour d’un poème : « Au bout du chemin / elle sait d’avance / ce qu’elle rencontrera / une saison en attente / comme on dirait l’espoir […] . » Tout n’est donc pas perdu, même l’improbable. « La voyageuse » ne dit que ça tout au long des quelques trente poèmes qui composent cette suite d’une incantatoire beauté. Cette mystérieuse voyageuse – qui épouse peut-être les traits énigmatiques de la poésie – me fait songer à l’autre créature aussi énigmatique qu’est la « Douve » d’Yves Bonnefoy de même que ce ton lyrique, parfois incantatoire épousent ces derniers poèmes d’Alhau. Pour moi, ils représentent le sommet de son œuvre. On retrouve ici, en quelques sorte transcendés, tous les thèmes majeurs du poète : la vie, la mort, la nature dans tous ses états, du végétal au minéral.
Il les célèbre dans la raréfaction d’une écriture qui résonne loin en nous, une écriture du questionnement existentiel, de la traversée d’une mémoire retrouvée, parfois mythique, tant le monde onirique et celui de la réalité se confondent. Max Alhau connaît le poids des mots, celui des silences qui s’établissent entre chaque vers. Ses interrogations sont les nôtres. Au nom de tous, il célèbre à travers ses poèmes à la fois la beauté du monde et la blessure de toutes nos douleurs.
Il faut tendre l’oreille, s’ouvrir à la disponibilité pour mieux entendre cette voix qui nous parle dans le dépouillement de sa parole ô combien fraternelle.
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