Entrer dans les mystères d’un paysage – les échos qu’il éveille en nous – est le dessein poursuivi par ces poèmes, tous évocateurs du canal de Nantes à Brest, dont l’auteur a parcouru, à pied et à vélo, une partie des 360 km. Décidé par Napoléon et creusé entre 1802 et 1842, il est aujourd’hui sans activité économique, oublié et devenu impropre à la navigation depuis longtemps sur une majorité de son parcours. Ce qui n’enlève rien à sa beauté et à son charme que célèbre Marie-Josée Christien en poèmes brefs.
Ruminations d’eau sombre
« Le hallage silencieux / ouvre les songes », et l’écriture se fraye un chemin sensible entre le bruissement des couleurs, une barque envasée, les portes de rouilles des écluses, un crapaud sur son îlot de feuillages, les miroitements d’été et les brouillards d’hiver. On y entend les « rumeurs du canal » : au-delà du « reposoir de tristesse douce », des « ruminations » d’eau sombre. Car cette « veine » qui irrigue autant l’imaginaire que la campagne, coupée des escaliers d’eau qui « interdisent l’échappée », a aussi un goût de feuilles pourrissantes et d’exil.
Une suite est ainsi consacrée à la tranchée de Glomel, creusée par 600 bagnards condamnés pour insoumission et désertion et dont beaucoup sont morts dans les marais, au long des cinq kilomètres reliant les versants de l’Aulne et du Blavet. Les ombres clandestines de ce « déni d’humanité » hantent un « canal de larmes et de pestilence » et confèrent de la force aux images mélancoliques de Marie-Josée Christien, quand « le canal / a froid / de n’être qu’un oubli / déposé dans la fange molle / du sous-bois » et quand l’écriture belle et souvent très visuelle de l’auteure creuse dans le sol et trame dans le cœur « une mémoire / qui s’agrège / à d’autres mémoires ».
Un bonheur de lecture.
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