Poète prolixe, adepte de l’Art brut (et ami de Dubuffet), passé par l’École de Rochefort, Jean L’Anselme qui n’a cessé depuis des décennies de pourfendre la pédanterie et la prétention (il cite volontiers Derain affirmant que « le grand danger pour l’Art, c’est l’excès de culture »), usant avec gourmandise et provocation du calembour pour mieux tenir à distance l’élitisme, jouant du coq-à-l’âne pour mettre la dérision au service de l’humour, militant de « l’art pauvre », puis de « l’art maigre » pour s’ancrer dans le camps des humbles, se revendique désormais de « l’art con »…
Bref, cet iconoclaste, burlesque et généreux, sarcastique et goguenard (mais on dira avec lui que derrière les rires, « il y a toujours un peu d’humanité qui traîne ») possède cette vertu rare chez les poètes : la modestie.
Écoutons ce qu’il dit des « Songe-creux », en forme de conseil à un jeune poète :
« Ils brandissent jusqu’aux cieux leurs bras sarmenteux
en proférant des cris aussi vains qu’un silence.
Ils brassent les mots comme on brasse du vent,
des mots qui, face au vide, hésitent un instant
puis s’envolent innocents, futiles et anodins
avec la consistance d’un pet de sacristain.
Poète, c’est ainsi que sont les grands poètes !…
Les chiants désespérés sont les chiants les plus sots
et j’en sais d’immortels qui me laissent sans mots. »
Pourtant, son propos et son engagement ont du fond, les entretiens ici et là publiés (notamment dans le numéro de la collection « Fresque d’écrivain » des éditions du Soleil natal que lui consacre Michel Héroult) le prouvent. Tout comme son analyse aussi subtile qu’iconoclaste de la poésie de circonstance dans « Con comme la Lune ». Et sa lucidité est subversive : « Mes luttes sont devenues avec l’âge moins tapageuses, car je trouve risible, maintenant, de vouer Pinochet aux gémonies avec un stylo-bille, devant un feu de bois du côté de Bécon-les-Bruyères. Et, comble de ridicule, avec des tirages de 1200 exemplaires ! »
Adepte de la « poésie sans poème »
Ce qui ne l’empêche nullement d’être toujours solidaire. Notamment des petites gens contre les « gros », des anonymes contre les hommes de pouvoir. Car cet adepte de la « poésie sans poème » qui pourfend les « lin-cuistres », cet ami de Chaissac est bien un libertaire dans l’esprit sans dieu ni maître d’un Prévert ou d’un Allais.
Ses textes, proses, saynètes et poèmes, s’inspirent du réel le plus quotidien pour se moquer de nos manies et des siennes. Mais s’il affectionne les jeux de mots, les calembours et les pastiches, s’il s’amuse souvent avec bonhomie, voire tendresse, de nos travers, L’Anselme manie aussi l’humour corrosif pour dénoncer l’exploitation, la déshumanisation, les pouvoirs et les ridicules de la société de consommation ou des artistes qui « se la jouent ».
« Je ne suis jamais du côté du manche
Mais toujours du côté des cognés.
Pas du côté matraque
Mais avec les coudes relevés.
Pas avec les puissants
Mais avec les emmerdés »
proclame-t-il comme une profession de foi.
Méfiez-vous des vers luisants !
Son « Art poétique » donne par ailleurs le ton de son œuvre :
« Vingt fois sur le métier
dépolissez l’ouvrage,
un vers trop poli
ne peut pas être…au net.
Méfiez-vous des vers luisants !
Faites du vers dépoli
votre vers cathédrale.
un poème au pied bot
ne peut être que bancal. »
Ses recueils sont à déguster à la bonne franquette. Ainsi, celui intitulé « Le Ris de veau » et sous-titré « Éloge du laid, cuisine et recettes ». Il réunit des poèmes, des textes en prose et quelques aphorismes jalonnant un itinéraire de près de 50 ans. Le calembour y est roi, le mauvais goût parfois cultivé, mais on y sourit et on rit souvent, et comme chacun sait, cela n’empêche ni à la tendresse, ni à l’émotion, ni même à une saine révolte de s’inviter à la table du bon vivant.
Le détournement de publicité y est aussi fréquent et le poète à ses « alcools », comme Apollinaire évoqué dans ce « Chant d’espoir d’une mère affligée » :
« "Ah Dieu ! que la guerre est jolie
avec ses chants ses longs loisirs"
écrivait Apollinaire contemplant
les éclairs d’un bombardement.
"On rit car on perd nos fils"
soupire la mère Picon
qui trouvait ça très triste
d’entendre parler si con. »
Ce moquant plus facilement de lui-même que d’autrui, L’Anselme sait à l’occasion avoir la dent féroce ; son curriculum ne précise-t-il pas, entre autres : « entré dans la Résistance dès janvier 41 pour éviter l’affluence de 1944 ». Il y a certes à boire et à manger dans cette auberge, mais on y passe un bon moment et les poètes ne sont pas toujours de si bons compagnons !
L’Anselme à tous vents
L’Anselme à tous vents est le titre du CD et livret du spectacle conçu sur des textes de Jean L’Anselme par Martine Caplanne et Métélok (Escalazur)
Après Cadou, Guy d’Arcangues, Yves Heurté, Supervielle, Victor Hugo et de nombreux poètes contemporains, Martine Caplanne a changé de registre en interprétant Jean L’Anselme. Le CD qu’elle a édité est en fait l’enregistrement du spectacle qu’elle propose en tournée (avec son compère comédien Métélok), spectacle conçu à partir d’extraits de « Le Ris de veau » et de « L’Anselme à tous vents », deux recueils parus chez Rougerie.
Les textes de L’Anselme sont tantôt dits (et joués), tantôt chantés, le tout entrecoupé des rires d’un public sous le charme.
Engagé avec le sourire, Jean L’Anselme laisse transparaître un lyrisme dépouillé de tout pathos et d’effets de manches et, surtout, une vraie fraternité avec les humbles, les ordinaires, les gens. C’est ce double aspect que Martine Caplanne et Métélok ont su mettre en lumière sur les planches en jouant à la fois des registres de la cocasserie et de l’émotion à fleur de (bons) mots. Avec la même simplicité que l’auteur qu’ils servent.
Le CD, accompagné du livret du spectacle, est à commander (15 euros) à Escalazur, Domaine de Migron, Appt 203. 64200 Biarritz.
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