A travers ces petites proses merveilleusement habitées par le poète, Orizet recense et réenchante les symboles énigmatiques que nous renvoient les sites visités, ces vestiges silencieux d’un cortège ininterrompu de créations artistiques et architecturales forgées par l’humanité tout entière ; ces représentations souvent mystérieuses d’un visible transcendé et traversant les siècles depuis que l’homme surgissant de la protohistoire s’est découvert mortel. Et puis, par-dessus tout, Orizet, bousculant notre appréciation du continuum espace-temps, met en perspective les convergences transculturelles qui relient secrètement dans le temps et dans l’espace la plupart des œuvres des civilisations disparues, leurs mythes et leurs archétypes.
Une forêt de signes
Car pour Jean Orizet, au regard d’entomologiste, doublé de celui d’un poète, l’univers – du macrocosme au microcosme - est plein de choses mystérieuses, criblé d’une forêt de signes qui multiplient notre questionnement ontologique.
A la lecture de ces proses inclassables – ni roman, ni autobiographie, essai, mais tout cela à la fois -, écrites par un impénitent globe-trotter qui a glané aux quatre coins du monde tous ces marqueurs culturels et ethnologiques pour nous les restituer dans les textes envoûtants de son livre, comment ne pas songer à ce que nous dit Shakespeare par la voix d’Hamlet : « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio, que n’en rêvera jamais ta philosophie. » ?
Il y a du Malraux, celui de « La métamorphoses des dieux », chez Orizet. Peut-être d’ailleurs celui-ci a-t’il fait sienne cette interrogation du même Malraux : « Comment ne pas voir l’humanité traversée par son cortège de créations comme par la permanence de ses rêves ? Comment ne pas entrevoir la métamorphose qui joue avec les reflets de ce que les hommes ont vu sur le fleuve qu’ils n’ont jamais pu voir ? » En effet, chez notre prosateur, la « métamorphose » qui transcende tous les lieux et tous les livres évoqués dans « Les Forêts de l’impossible », est perçue à travers une sorte de déchirure opérée dans le tissus spatio-temporel, porte un nom qui lui est propre, celui de l’entretemps.
L’entretemps
Il n’est guère facile de résumer ce concept de l’entretemps, pierre angulaire de toute l’œuvre en prose d’Orizet et sur lequel il s’étend longuement dans son prologue. L’entretemps, c’est ce temps à la fois diachronique et synchronique miraculeusement suspendu, de l’ordre d’une improbable éternité, qui échappe à l’illusion de la durée et de l’espace qui la constitue.
Orizet en appelle donc à Proust, soulignant qu’ A la Recherche du temps perdu s’appuie sur l’idée que le passage du temps n’est qu’illusion et qu’à certains instants privilégiés l’homme peut accéder à « l’essence permanente et habituellement cachées des choses. »
Ainsi la quête de l’entretemps chez Orizet n’est rien d’autre que la mise en abyme des créations artistiques et littéraires qui jalonnent l’histoire de l’humanité et avec lesquelles il entretien des rapports privilégiés grâce auxquels il se voit « affranchi de l’ordre du temps » Cette quête spirituelle, ne nous y trompons pas, est aussi la nôtre, dans une épiphanie partagée.
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