Maurice Fombeure commence à publier des poèmes en 1926 dans la revue « La ligne de cœur » animée à Nantes par Julien Lanoë. Il est âgé de 20 ans. L’année suivante, c’est « L’arc-en-ciel », la revue de Guy Levis Mano qui l’accueille. Il rencontre des poètes majeurs : Salmon, Cocteau et Max Jacob. Tout de suite la force poétique de Maurice Fombeure est reconnue. « Le diable dans le beffroi », « La revue libre de Bordeaux » le publient.
Dans la revue « Jeunesse », on parle de la petite fleur bleue de Maurice Fombeure comme une alternative au surréalisme. Remarquons que Maurice Fombeure ne s’est jamais opposé au surréalisme. Il se situe autrement, dans une veine qui vient de Rutebeuf et Villon en passant par Charles d’Orléans et Saint-Amant. Il le dit dans quelques textes brefs comme « Retour en avant »… Il dit son désir d’une poésie non pas cérébrale mais une poésie qui parle au cœur. Une poésie à l’écoute des chansons d’autrefois, des complaintes des gens de peu, des cœurs fracassés des adultes, des comptines qui bercent les élans enfantins. Et ce retour en avant, sorte de retour à la terre, éternel retour pour un éternel silence (le silence est presque toujours éternel chez Fombeure) s’exerce dans une fraîcheur, une innocence célébrant la vie animale, la présence végétale et l’écoute des hommes.
La terre certes, et sa composante liquide, mais aussi le ciel et plus singulièrement le ciel nocturne où des animaux fabuleux (licorne, sirène, centaure) ou en bandes fantastiques (chasse d’Abran, Chasse Gallery, chasse galopine…) glissent, disputant à la lune et à la Grande Ourse un vaste champ où voguent les rêves et les terreurs. Le jour, ce sont les oiseaux qui animent le bleu du ciel, presque toujours vert et même vert tendre. Ainsi sans forcer la note, les mains enfoncées dans les poches, mais le regard qui porte, Maurice Fombeure invente un art très personnel qui fait dire à André Salmon « La franche poésie enfin a sauvé le monde ».
Franche poésie
Cette franche poésie va éclore en 23 ouvrages publiés du vivant de Maurice Fombeure dont l’œuvre s’enrichira aussi de plusieurs livres dont deux recueils de nouvelles : « Manille coinchée » et « Le vin de la Haumuche » , d’une magnifique biographie « La vie aventureuse de Monsieur de Saint-Amant », et d’autres ouvrages comme « Ceux des Pays d’Ouest » ou « Paris m’a souri », sans oublier l’hommage à ses proches « La rivière aux oies » . Ajoutons aussi la fantaisie mélodramatique « Orion le tueur » et des ouvrages comme « Soldat » récit cocasse et malicieux de son service militaire et « Les Godillots sont lourds » où le poète raconte sa guerre.
Citons les principaux recueils : « Silences sur le toit » ; « A dos d’oiseau » ; « Arentelles » ; « Aux créneaux de la pluie » ; « Les Etoiles brûlées » ; « Pendant que vous dormez » ; « Une forêt de charme » ; « Sous les tambours du ciel » ; « Quel est ce cœur ? » ; « A chat petit ».
De quoi est faite cette franche poésie ?
Jean Rousselot a souligné toute la richesse de l’œuvre très personnelle de Maurice Fombeure, son humour, sa force d’invention langagière, son goût de l’imagerie et son attrait pour les chansons. Il a célébré aussi le poète de la poésie amoureuse, l’un des plus grands du siècle dernier avec Aragon et Eluard. Guy Valensol a très bien vu la gaieté grave qui sourd de l’œuvre. Pour ma part, je dirais que c’est la mélancolie, le ton dominant dans l’œuvre.
La mélancolie de vivre
Maurice est au monde, dans son village, avec les bêtes, les hommes, les pauvres gens, et même ceux qui sont moins pauvres, les uns et les autres observés et nommés comme ils sont perçus, en regard fraternel ou malicieux, avec des sobriquets souvent. C’est l’environnement qui tempère l’angoisse de la mort, légère et sans crainte quand Maurice est jeune, plus marquée au fil du temps.
La mélancolie de vivre est le sentiment qui travaille la poésie, de bout en bout. Les trois éléments naturels : eau, terre, air portent en des liens subtilement tissés une sorte de cosmogonies de la vie, en un monde à mesure humaine, le village. Le village, c’est Bonneuil-Matours, Saint-Germain-des-Près ou Siaugues Saint-Romain. Au commencement, il y a l’élément aquatique, rencontré sous toutes ses formes (ruisseau, fontaine, mare, rivière, flaque, flache, fleuve, océan). Il n’est guère que le torrent qui n’apparaît pas dans l’œuvre. L’élément aquatique est fondamental dans le cours poétique de l’œuvre. Jean-Claude Valin assimile l’élément aquatique au miroir, au reflet qui permet à l’enfant-sans-mère d’être-au-monde. On pourrait presque dire : sans eau plus de Fombeure. Et de cette attention à l’eau surgissent le terrestre et le céleste.
La terre est un autre élément important, plus ambivalent, tour à tour ou à la fois, protectrice, généreuse et tendre, et source de peur, d’épouvante et d’effroi. La terre n’existe pas sans l’eau. Elle n’est pas nourricière. Elle n’est pas familière de la présence de la mère. Mais elle porte les grands arbres qui tutoient le ciel et laissent tomber dans l’air comme une fraîcheur divine. La forêt de Moulière pèse sur cette terre où circule et s’emploie une grande assemblée d’hommes mue par une forte convivialité, en connivence permanente et naturelle avec les animaux, en grande fraternité avec les batraciens, petites bêtes riches d’une double sensibilité, terrestre et aquatique.
Acquiescement aux choses, aux êtres
Le céleste, c’est l’autre bout du monde que l’on respire à plein poumon, accessible en son reflet dans l’eau. Il est vu souvent le jour comme pommelé, un vert tendre qui évite les peurs. Mais l’air, le ciel prennent toute leur dimension la nuit, la nuit vaisseau des songes. Ambivalence aussi pour cet élément qui enchante et effraie. Le nocturne est chargé de sombres tableaux, de fracas qui ajoute à l’angoisse, perpétue la crainte et rend présente la mort. Une façon d’être avec la mère ? Sans doute. Mais la nuit véhicule aussi le fantastique, le féerique, la tapisserie des êtres fabuleux qui nourrissent l’espoir, l’espoir d’accéder au bonheur. La lune luit dans le ciel sombre. L’énigme de la mort malmène le vivant. La licorne est alors sollicitée dans sa pureté pour contraindre la lune, pour la fixer de sa corne unicorne.
Il reste à inventer des jeux de langage pour conjurer cette dangereuse attraction, ce sentiment de proximité avec le drame qui ouvre les portes de l’éternité. Le paradis certes avec les gueux et les animaux. Mais surtout le défi à la divinité : vivre pleinement la métamorphose engendrée par l’amour de la femme aimée. Avoir écouté jusqu’à plus soif la cathédrale engloutie avec celle qui jouait au piano, immense piano de noyer noir, et se laisser glisser dans les eaux familières entre deux reflets de cyprès, voilà le destin du poète qui ne craint pas le jugement dernier. Acquiescement aux choses, aux êtres vivants, aux échos, résonances et reflets, et construire une aventure personnelle d’homme attentif aux battements de cœur, telle est la voie singulière et confiante que le poète, en son art, si fin et si subtil, a su inventer en offrant fraternellement au lecteur les mouvements enivrants de son silence éternel.
« La vie ne m’a rien donné
Qu’une tendresse insoluble
Fêlée d’une cornemuse
Au bord peureux des forêts »
Merci, Maurice Fombeure.
