Si « la poésie vit d’insomnie perpétuelle », ainsi que le prétend Char, la mémoire qui ne trouve pas le sommeil, elle aussi nourrit le poème, notamment d’une infinie mélancolie. Celui-ci prend alors la forme d’une « cicatrice », et l’œuvre de Bernard Mazo en compte de nombreuses. Toujours « désespérément / adossé / au temps qui passe », son dernier recueil, « Dans l’insomnie de la mémoire » , en témoigne. Le torrent des jours y devient « le terrier des jours » et la « parole si peu assurée d’elle-même » du poète nous dit volontiers « seuls au cœur des choses mortes ». Le mot froid, récurrent, remplace celui d’exil, fréquemment rencontré dans les précédents recueils.
Ce moi toujours vivant...
Certes, la poésie de Bernard Mazo questionne une fois encore « l’énigme / des commencements / cette énigme / qui pèse sans fin / sur nos vies / approximatives ». Certes elle procède du « versant le plus obscur » des choses et de nous-mêmes ; mais elle répète et cristallise surtout, de façon toujours concise, une désespérance – ou plutôt, une absence d’espérance métaphysique – qui traverse l’œuvre et s’affirme ici plus que jamais.
« Il y a toujours
Quelque part
Quelqu’un
Que la vie a abandonné
Sur le bord du chemin
Et qui n’attend plus rien
Que le grand froid
De la mort promise »
Ce froid est encore omniprésent dans le dernier poème s’étonnant de ce « moi toujours vivant / obstinément vivant / dans le grand froid / de la vie écartelée… » Et l’écriture simple, lapidaire, de Bernard Mazo, ne fait que le rendre plus prégnant.
Le face-à-face avec « la beauté désespérée du monde » demeure un leitmotiv d’un recueil où se vit douloureusement le déchirement entre « la vie qui bat là-bas », dans un lointain inaccessible, et, ici, « le poids des choses / le poids des jours / dans les greniers / de la mémoire ».
Reste le recours à la poésie, encore salvateur même si le poète parle d’« une vie / que je ne parviens plus / à retenir / à travers mes mots ». Car même si elle ne permet guère de rien tenir, ni retenir, du sable des jours, elle offre le privilège humain du partage, et Bernard Mazo ne l’oublie pas, qui se réjouit : « Ma parole / est faite / de l’infini / bruissement / de toutes / les autres. »
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