André Schmitz : « Pour ainsi dire pour ainsi vivre »
André Schmitz nous revient. Parce que, quoi qu’il en ait, il ne peut pas faire autrement que de mener cette « vie recluse en poésie » évoquée par de la Tour du Pin, dont il est une manière de frère cadet plus âpre et plus sauvage.
Recluse cette vie, mais ouverte au monde, « pour ainsi dire » (et pas autrement) et surtout « pour ainsi vivre ». Vivre, malgré le grand désespoir existentiel qui vous traverse et qu’apportent plus lourdement l’âge et la finitude. Mais le tragique se voit toujours coloré d’un humour tantôt grinçant, tantôt cocasse et teinté de cette auto-dérision couleur du sang, qui écarte radicalement Schmitz du clan honni des « littérateurs ».
Paradoxe essentiel chez lui : le poète, absent de toute vanité, est avant tout guidé ou, mieux, conduit par son poème. Le marcheur qu’il est ne choisit pas la route, ni les caprices du chemin ; route qui, souvent, se mue en sentier solitaire, qui bifurque, tourne, plongeant tantôt vers la vallée des larmes, tantôt montant sur la colline de la jubilation.
S’il me fallait désigner un coup de cœur parmi toutes ces belles et fortes pages, j’élirais sans hésitation la suite La certa où la mort, cette « chienne honteuse » rôde autour de la maison. Une maison au cœur de laquelle le poète dit et redit à voix basse la présence-absence d’une Lande, ce talisman brandi face au poids, sans lui insupportable, de la fatalité et du destin
Ce que j’ai fait pendant ta mort ?
Pas grand-chose en vérité !
Enlevé des haleines collées
sur les miroirs de notre chambre
Mis un peu d’ordre dans le désordre
de tes murmures et de tes écritures
(en haussant amoureusement les épaules)
Lu ou relu des pages de livres
dont tu avais trop aimé les audaces.
Oté les poussières qui menaçaient
de tout avaler dans la maison
(y compris ta mémoire !)
Et quelques autres choses banales
que je n’ose pas encore dire.
Roger Bodart : « La route du sel et autres poèmes »
La Différence a pris l’heureuse décision de republier un recueil monstrueux et monstrueusement beau.
On peut, comme le fait Anne Richter-Bodart en postface, s’interroger : qu’est-ce qui a poussé le poète de Belgique Roger Bodart ( 1910-1973) , brillant avocat, académicien à quarante-trois ans, haut fonctionnaire des Lettres (et à ce titre, disposant quasi du droit de vie et de mort sur lesdites Lettres), heureux père, heureux mari, à enfanter brutalement, dans la cinquantaine, d’un recueil surgi des limbes les plus glauques, quelque part entre Beckett et Kafka - plus que recueil, tissus cauchemardesques qui enfantent, dans leurs pièges, la douloureuse dualité d’un être qu’ « une hache en deux parts orphelines fendit », pour le laisser seul dans « un monde éclaté » . Et, pour traduire cette « soute d’avant exister » où s’agite et tressaille un dormeur aux yeux fixes, Bodart use d’un ton haletant, syncopé, à la syntaxe éclatée, âpre, aux éclats têtus et fragmentés.
« Vulve. Ventre que fend une flèche du vent.
Dans le sillon, la lourde tête. Dans le van,
le sel du bien coulant vers le ventre du pire. »
Poésie visuelle, qui fait penser souvent à Bosch ou à Goya. Poésie qui résiste au lecteur comme à son auteur dont le passé « classique » sous-tend la forme brute - et brutale - qui soudain s’est imposée à lui.
Il faut, entre autres, lire et relire l’étrange confession brûlante qui clôt ce remarquable recueil brûlant, témoin définitif de la vie d’un poète qui, « se sentant glacé dans la chambre du roi », a passé « cinquante ans sur la terre en attendant Godot ».
Chapeau, Roger Bodart !
Pierre Schroven : « Dans ce qui nous danse »
Il faut être franc : je n’ai pas toujours aimé la poésie de Pierre Schroven. Au départ, je la trouvais déparée par des lourdeurs formelles et encombrée de considérations philosophiques peu convaincantes.
C’est donc avec plaisir que je salue, aujourd’hui, son récent « Dans ce qui nous danse » , car j’y retrouve des thèmes chers au poète et à ses lecteurs : une tentative, pour évoquer Rilke de « penser le monde » et la double thématique de la difficulté d’être et de l’effacement de soi, afin de perdre « cette envie morbide d’être quelqu’un ».
« Des signes indiens te dévisagent
S’engouffrent dans tes gestes
Te pressent d’entrer je ne sais où
Jusqu’à ce que tu fasses le vide autour de toi
Et te débarrasse une fois pour toute
De l’envie morbide d’être quelqu’un »
Certains vers constituent de belles surprises, ceux-ci par exemple, un peu « chariens » :
« Un cri d’oiseau traverse la clairière
Et le soleil dans mon écriture prend la parole » <br/>
On découvre, aussi, de belles pages où l’expression poétique acquiert une dimension à la fois heureuse et épurée :
« Tous les rêves me sont permis
Quand je m’approche de la pierre d’un silence
Dédié à tout ce qui passe
Et sans nom demeure »
Un mince recueil, mais très lourd du souci de dire et de se dire, dans la sensibilité et la rigueur.
Eric Piette : « Voz »
Oui, je sais,on pourrait reprocher à ce jeune poète de vingt-sept ans, qui en est à son premier livre publié, certaines maladresses, l’un ou l’autre poème mal bouclé (le premier du recueil par exemple). On pourrait aussi regretter, sans doute, une influence trop voyante du Pirotte de « La pluie à Rethel » .
Mais, bon dieu, combien cette parole demeure authentique, ce mal de vivre ressenti en profondeur, cette union souvent heureuse du quotidien et de l’ailleurs, avec ces toiles de fond que sont les trains, les autobus, les cafés repliés sur la nuit. « Poésie urbaine » ? La formule est trop facile, trop peu essentielle par rapport aux enjeux que Piette devine et pressent dans cette belle entrée en poésie, qui nous laisse, pour la suite, espérer le meilleur.
Ainsi, au fil de la lecture, on tombe sur de petits croquis, pareils à des pépites qui miroitent soudain sur le gravier d’une rivière en crue et comme gonflée de chagrin
« lorsque le train démarre
me revient la sensation
d’une blessure douce
comme les mains d’une mère »
ou encore :
« on attend une réponse des morts
ces amis qui n’ont pas pu attendre »
pour arriver à ce « je m’habille de ton silence", un vers que chacun aurait voulu écrire.
Parmi une meute de « fabricateurs » de poésie, Eric Piette se distingue en appliquant la leçon de Rilke, disant que le poème ne pouvait naître que d’une nécessité intérieur impérieuse.
« Voz » , toute la vie, dans sa richesse et ses déchirements.
Yves Namur : « La tristesse du figuier »
L’écriture d’Yves Namur possède de rares qualités d’élégance, à la fois rêveuse, un peu aquarellée et suscitant l’interrogation sur les choses et sur la poésie. Dès lors, fort logiquement encore qu’inconsciemment, Namur refuse toute démiurgie dans sa démarche de poète ; bien au contraire, ce qui suscite et entretient cette démarche, ce sont les choses les plus banales et les plus humbles, si souvent dédaignées, telles ces pierres du chemin « qui sont un peu de nous » dit-il, à l’instant même où il avoue « Je ne suis personne ».
Le manque, l’absence, la tristesse veillent sur le poète comme autant d’anges noirs, comme la trinité du malheur. Mais cette tristesse est digne, pudique ; l’absence est emplie des bruits et des rumeurs du monde ; et le manque est compensé par l’éblouissement du regard, de la marche existentielle ou de l’interrogation que suscite la vision du monde et des êtres.
A côté du manque, il y a cette tragique impossibilité, éminemment poétique, d’atteindre le réel : « comment sortir du poème pour entrer dans la vie », se demande-t-il page 31. Ici comme ailleurs et chez quelques autres trop peu nombreux, la poésie aboutit immanquablement à cette dialectique d’une humilité foncière par rapport au texte idéal et à la joie de conquérir tout de même fugitivement le langage. Et le combat se poursuit, au fil des pages, entre l’éblouissement et le miracle d’une part et l’ironie et le scepticisme de l’autre. Ce combat, bien sûr, sous les yeux de l’Ange-à-quoi bon évoqué par Marcel Thiry.
Jadis contractée, la parole se fait de plus en plus dilatée et lyrique. C’est une évolution que j’estime heureuse, même si Namur reste un chambriste particulièrement attachant bien plus qu’un symphoniste.
Jean Dumortier : « Falaise de l’éclair »
Depuis son premier recueil, paru il y a 52 ans, le poète .Jean Dumortier, sans se répéter, n’a pas dévié d’un iota, ni dans son éthique ni dans son écriture.
Éthique, celle d’un homme, au-delà des partis, profondément « de gauche » ; quant à l’écriture, elle demeure tout à fait personnelle et fait la part belle à un lyrisme humaniste qui l’a toujours tenu écartée de l’intellectualisme comme du minimalisme.
Pour Jean Dumortier - et « Falaises de l’éclair » , une fois encore le prouve -, la poésie est partage : le poète s’efface, biffe un « moi » narcissique pour, en interpellant directement son lecteur, fuir la théâtralité égocentrique autant que la démagogie pseudo- politique. « Il peut écouter le silence des autres / plutôt que le sien » , note-t-il.
Poésie de symphoniste, avec ses développements thématiques, ses reprises, ses leitmotive et ses variations ; symphonies enrichies, sous une forme réellement « classique », de métaphores surprenantes :
« les yeux mi-clos de l’alcôve à l’hôtel de passe où une torche balaie le lit d’un grand élan de lenteur… »
« nous voici devenue si pauvres
que nous implorons Sodome
de se faire plus vierge que nos hésitations
dans l’antichambre où nous croisions le fer. »
C’est au texte de la quatrième de couverture, confiée à Isabelle Poncet-Rimaud, que nous emprunterons notre conclusion : « C’est enchantement que de se laisser prendre aux "marées de nuit et de lumière" de Jean Dumortier, que d’arpenter avec lui "cette terre de jouissance et de blessures" ».
Une poésie à hauteur d’homme et qui révèle le lecteur à lui-même.


