
- Jacques-François Piquet et son éditeur Alain Kewes lors d’une lecture
Jacques-François Piquet nous donne à lire un roman dans lequel il déploie et maîtrise tous les procédés du genre. Une sorte de puzzle dont les pièces sont, avec aisance et efficacité, disposées progressivement sous nos yeux. Mais à bonne distance les unes des autres, aussi bien dans le temps que l’espace : ruptures dans le récit, superposition du présent et du passé qui déconcertent le lecteur et suscitent d’autant plus sa curiosité.
Car le passé prend une forme particulière, celle d’un roman dans le roman. Une première œuvre écrite, voici douze ans, par le narrateur, Francis Malloiseau, qui se voulait écrivain. Kévin, le héros, finissait en prison pour meurtre. Première œuvre mal maîtrisée qui n’a pas trouvé d’éditeur et sur laquelle l’auteur a tiré un trait en devenant « nègre », sous un pseudonyme.
Cependant, le trait s’efface lorsque Kévin, après ses années d’emprisonnement, vient frapper… à la porte de son créateur ! Dès lors tous les possibles sont ouverts : ce sera un savant mélange de scènes du premier récit, dont nous ignorons pratiquement tout, et de celles qui se déroulent dans le présent. Kévin n’a rien oublié des mésaventures qu’il a vécues et entend régler quelques comptes… Ajoutons que le roman s’ouvre sur son suicide et prend ainsi forme d’enquête qui nous révèlera la blessure initiale, source des différents épisodes qui conduisent à l’acte définitif.
Il est évident que, de façon non appuyée et subtile, J-F. Piquet mène aussi une réflexion sur lui-même et l’écriture. Ainsi trouve-t-on, dans ces pages, des phrases comme celle-ci : « …et moi je suis sorti de l’ombre : c’en était fini de jouer à présent, il me fallait reprendre la main. »
Jeux de miroir, thème du double, fragments intimes indirectement livrés. À se demander si le suicide final, en écho à celui de Kévin, n’est pas manière de dire jusqu’à quel point l’écrivain (soit toute une part de l’homme) n’existe plus quand meurent les êtres de papier qu’il crée ou a créés : « Mais ça, c’est une autre histoire. Sans Kévin, sans personne derrière qui marcher. Autant dire…seul. »
Résonance étrange de ce dernier mot, « seul », de « Dans les pas de l’autre » , ouvrage qui, au cœur de l’œuvre forte et diversifiée de J-F. Piquet, m’apparaît comme le livre de la pleine maturité.
Lire aussi :
Des « Portraits soignés » et autres livres
