
- Françoise Guérin signait au dernier Salon du Livre à Paris (Ph MB)
Une de ces treize histoires qui composent ce recueil, « Divan », est fragmentée en séquences qui servent de lien entre les douze autres : ce monologue, lent dévoilement d’une enfance martyrisée et d’une personnalité modeste, n’est pas seulement un fil rouge, il est aussi à l’image de la thématique générale - celle de l’inconscient et des histoires interdites - et témoigne de la part de l’auteur d’une parfaite maîtrise de la progression dramatique.
De la femme de ménage au lourd passé à la psychanalyste perdant le contrôle de son patient et d’elle-même, de l’infanticide à la soignante désemparée face à l’autiste d’un ado, ou de la petite fille de 60 ans aux vies cloisonnées d’un jeune pervers, la narration est toujours ici en forme de mise à nu : chaque personnage s’approche de lui-même à petit pas en poussant jusqu’au bout sa folie. L’air de rien, ce sont des petits bouts d’analyse qui se dessinent, au-delà des visages de ces « innocents » terriblement criminels.
Et cela dans un style convaincant. Par exemple : « Son mal être était ancien, il luttait contre des idées noires envahissantes et l’angoisse louait, à l’année, tout le premier étage de sa vie ». Ou, à propos d’un adolescent enfermé qui vient de lâcher prise et de glisser contre la porte sur laquelle il tambourinait : « Les sédatifs commencent à faire effet. Tu vas somnoler, en tas, au pied de cette porte, dans un enchevêtrement de tout ton être ». Pas d’écrivain sans style, bien sûr, et c’est à force de pareilles notations qu’on le reconnaît.
Les vrais mots
Mais ce livre, par son sujet même, est aussi une célébration des mots, de la littérature surtout puisqu’il s’agit de ce qui passe entre les lignes : « Vous comprenez, Docteur, c’est comme si j’avais grandi, rien qu’en m’allongeant trois fois par semaine sur ce divan et en laissant les mots exister », dit un des personnages. Les vrais mots, pas ceux qui servent à fabriquer du silence. Comme dans « la Métaphore » : « Elle file la métaphore comme on enfile un bas. Une jolie métaphore couleur chair, bien tendue sur le mollet. Métaphore boulevardière qui claque du talon, métaphore aguicheuse qui ne sait plus son nom. Métaphore, piètre travestissement du désir. Jusque là, pas un pli, jour après jour. Elle parle. Elle croit dire. Fidélité des mots qui glissent, lisses, dans les replis charnus du silence. Ce silence les contient, lui qui sait qu’il ne sait rien, elle qui ne veut pas savoir qu’elle sait. Elle file la métaphore, de tout son être, de tous ces mots qui servent à ne pas dire. La phrase, ourlée, tissée serré, ne laisse rien échapper. Jusqu’au jour... Un accroc. Le bas file. Escarmouche de mots, coup d’ongle incisif dans la maille phrasée du discours, brillant, poli, maîtrisé. La métaphore déchirée laisse entrevoir l’indicible. Les mots s’en échappent, ahuris, embarrassés. Certains n’ont jamais vu la lumière... » Voilà qui pourrait être aussi « l’art poétique » de l’auteur...
En adepte à la fois du polar et de l’introspection, Françoise Guérin sait en tout cas parfaitement faire fonctionner l’empathie. Pour nous faire partager la détresse des malades et de ces vivants si fragiles que nous sommes tous, mais aussi pour nous rappeler que l’étranger est en nous, enfoui, alors que l’autre nous est finalement plus proche qu’on peut l’être parfois de soi-même, aux heures sombres de sa vie.
Michel Baglin
