
- Jacques Morin en compagnie d’Alain Kewes, son ami et complice de "Décharge"
On se souvient du militant anti-compte d’auteur du Calcre, on connaît le Jacmo fondateur et animateur de Décharge, une des revues de poésie les plus anciennes et les plus vivantes d’aujourd’hui ; mais la notoriété du revuiste et de l’éditeur ne doit pas occulter les livres de l’auteur Jacques Morin, qui publie régulièrement des recueils (ainsi que des fictions et des essais) depuis 1974 et « Le hibou assiège la nuit » (Le crayon noir).
Ont suivi depuis une vingtaine d’ouvrages, dont « L’arme blanche » (1977), « Répertoire des mélancolies » (1980), « Le clown noir » (1983), « Lettre à l’embryon » (1998) ou « Poèmes sportifs en Puisaye-Forterre » (2003), pour n’en citer que quelques uns.
Et c’est justement dans cet ensemble que puise cette « Fleur noire à la boutonnière », puisqu’il s’agit d’une anthologie. Non chronologique mais thématique, articulée autour de quelques verbes : « chercher », « tenir », « écrire », « vibrer », « aimer », « avancer ».
Le noir libertaire
Le noir renvoie bien sûr à l’esprit libertaire du Jacmo ferraillant contre la société du fric et de la marchandise, mais évoque tout autant le spleen baudelairien qui « plante son drapeau noir » sur le crâne incliné des mélancoliques.
Car des poèmes-fleuves de ses débuts aux proses poétiques plus récentes, Jacques Morin croise souvent la rage, la révolte, ou cet « écœurement saisonnier qui manège ses tours gratuits », spleen à la fois métaphysique, politique, existentiel. Il avoue : « je marche toujours vers mon suicide » (mais c’est dans un texte intitulé « Rôle de composition »…) et il aime certes « les mots qui (lui) donnent la chair de poule », mais sans se prendre au sérieux, souvent en lisière de la dérision et d’une forme feutrée de désespoir à la manière de cette image : « J’ai écrit FRAGILE / à la craie sur ma porte ».
La violence d’être au monde
Ici, « le réel cogne aux portes », car Morin se veut en prise avec « la violence d’être au monde » et la vie quotidienne. Et son art poétique renvoie à celui d’un passeur ou d’un arc-en-ciel : « Je m’adresse au passant / à l’homme de la rue / pas de gant pour écrire (…)/ et la voix passe d’un trottoir à l’autre / d’une fenêtre à l’autre / d’une page à l’autre / petit pont du poème… »

- Jacques Morin, en compagnie de Georges Cathalo et de Patrice Beuray au Forum des revues à Albi, en mai 1987.
Christian Degoutte qui préface l’anthologie, parle de « poésie urbaine » des débuts, puis aujourd’hui de « poèmes ruraux et sportifs » sans doute en pensant à ceux qui chantent le Puisaye. Mais ce recueil a aussi le mérite de faire se côtoyer les poèmes d’époques éloignées de quelqu’un qui peut écrire : « Expérience et distance / tu as un demi-siècle d’air dans les poumons / un demi-siècle de sang dans les artères / d’ironie dans la tête » et qui avance : « La poésie pourrait bien être cette tentative / de cerner le temps-qui-passe. »
