
- Bernadette Throo sous le crayon de Jacques Basse
« Le dendrophile est un obsédé inoffensif. Il erre volontiers dans les bois et les jardins, barbouillé de vert, un peu rugueux parfois quand on manque de respect à l’objet de sa passion », nous assure Bernadette Throo avec son « Petit manuel de dendrophilie », en exergue de son dernier recueil publié par les Editions des carnets du Dessert de Lune. Et Georges Cathalo d’ajouter dans sa préface que « cette affection atteint surtout ceux qui ont une sensibilité à fleur de peau et qui savent prendre du recul avec la vanité et la brutalité du monde actuel ».
Bernadette Throo, qui déplore l’état de la campagne après la tempête (« nous n’irons plus au bois ») est de ceux-là :
« La mort innombrable des arbres
qui pourrait nous en consoler
Nous irons désormais par des chemins sans ombre sous le cruel été.
Nulle main de feuillage
ne glissera plus sur nos soifs.
Le ciel blanc tombe jusqu’à terre.
C’est notre cœur le plus secret
qui dans les racines s’exhibe
nu et violé. »
Se baigner dans les arbres
Elle qui est allée « à l’école des écureuils » est évidemment une écologiste dans l’âme et vit comme un crève-cœur nos temps de saccage. Elle célèbre ici un monde végétal où « se baigner dans les arbres » comme en une mer nourricière, avec une infinie délicatesse (« L’herbe est une eau dormante au bord de son réveil »). Et une belle confiance. Ne proclame-t-elle pas : « L’instant nous est donné : / ce n’est pas vrai qu’il mente. / A chaque joie sa vérité. »
Bernadette Throo, c’est la vie qu’elle chante, comme on le découvrira dans les deux poèmes de son recueil que je reproduis ci-dessous.
Mais souviens-toi du Paradis
Au préalable cependant, je veux évoquer un autre recueil du même auteur, intitulé « Mais souviens-toi du Paradis ».
« Ce qui a été cesse-t-il jamais d’être ? » La question est inscrite, comme en filigrane, dans chaque poème de Bernadette Throo. Elle qui avait publié un premier recueil en 1956 chez Seghers, puis s’était tue 30 ans avant de se remettre à l’écriture avec « L’Après-toi » , proposait en 2007 son sixième opus avec ce « Mais souviens-toi du Paradis » .
A l’heure de la confrontation avec le passé, cette poésie sans artifice, mais d’une profonde humanité, ne cesse de nous parler tout en ressuscitant des souvenirs personnels. Il y a bien sûr « ces morts qui bougent en nous », des mélancolies de jardins à l’approche de l’hiver, de la neige, des « mots hors saison » et un silence habité de beauté et de solitude. Il y a, oui, cette terrible prégnance du temps quand « d’ailes mortes vos pas s’entravent », et quand le poème s’écrit « sur fond noir ».
Pourtant, par l’attention portée à tout ce qui vit, tremble et perdure, il y a aussi, et un peu partout dans ces pages « du printemps volé », de la lumière jusque dans les nostalgies les plus poignantes. « Pour entrer aux mois les plus noirs / il faut se faire une âme claire / abriter en soi des soleils têtus », estime Bernadette Throo.
Elle les allume contre le froid et « l’hiver aux dons obscurs et méprisés » à force de justesse, de densité (Ah cette notation : « De moi / vous n’aurez rien deviné / que le moindre » !), au bout d’une lucidité qui est aussi une forme de loyauté envers un monde malgré tout « délectable ».
Deux poèmes
Il faut choisir :
des trésors entrevus
tout ne pourra tenir
dans nos âmes obtuses
et nos mémoires brèves.
Mers trop vastes pour le nageur
avec leurs poissons par myriades
leurs îles innomées
Mais l’effilé d’une aile
le poli d’un caillou
la courbe d’une feuille
tous ces bonheurs de rien
nous accompagneront jusqu’à nos maisons basses
pour y faire le jour.
*
Sais-tu ce que tu fais
ce qui en toi se fait
quand tu restes des heures
comme statue de plâtre
au cœur de ce jardin
avec ton livre
que tu ne lis pas,
tes lèvres
qui ne s’ouvrent pas,
tes mains
bonnes à rien ?
Et tout ce temps que tu laisses couler
tout ce temps qui ruisselle
et se perd comme une eau
hors d’un tuyau percé.
Argile poreuse, ô ma vie,
je ne veux pas enclore tes richesses
dans la resserre avare de l’utile
et des instants comptés


