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« Erosion du silence »

Stercq et Lambersy au cœur des pierres

Un dialogue de photographe et de poète

« Erosion du silence » met en résonance les photographies de Jean-Pol Stercq et les poèmes de Werner Lambersy. Ici, textes et images parlent d’usure, d’érosion et de ce fracas minéral du temps – ce temps géologique qui, derrière l’immobilité, dissimule les « spasmes orgiaques » du big-bang. Ici chaque pierre est énigme, c’est-à-dire poème. Un recueil à (s’)offrir pour pénétrer enfin les cœurs de pierre…


Le poète Werner Lambersy et le photographe Jean-Pol Stercq n’en sont pas à leur première collaboration : ils avaient déjà signé ensemble un « Tirages de têtes » consacré aux écrivains belges, où la plume de l’un accompagnait les portraits de l’autre.
Cette fois, c’est aux pierres, et à leur « mémoire longue » qu’ils s’en prennent avec « Érosion du silence » , un recueil publié par Rhubarbe éditions, qui met en résonance les photographies par lesquelles Jean-Pol Stercq semble interroger « la masse critique de l’immobile », avec les poèmes de Lambersy qui prennent le contre-pied de l’imagerie convenue : les cœurs de pierre ici sont « des êtres sensibles / noués autour d’anciennes convulsions »

Pierres dressées dans le silence

« Qu’y a-t-il de commun entre la pierre, réputée lourde, et le poème, aérien par nature ? L’obscurité, le mystère impénétrable de leurs profondeurs. » Ainsi l’éditeur présente-il ce recueil où « chaque pierre est énigme, c’est-à-dire poème ».
Et Werner de jouer des parallèles : « Le poème / est un oiseau / qui a du mal à se poser./ La pierre / est un oiseau / qui a du mal à s’envoler. » Ou encore : « Le poèmes / est le champ de ruines / du temps / La pierre / est le champ de ruines / de l’espace ».
Les photos de Jean-Pol Stercq, en noir et blanc, se marient ici et là à l’eau et à l’herbe, mais sont surtout célébration de ces pierres dressées dans le silence, dont elles sont l’emblème. Qu’elles isolent un rocher, saisissent un amas de pierres, figent une faille ou subliment un « caillou », elles parlent toujours d’usure, d’érosion et de ce fracas minéral du temps – ce temps géologique qui, derrière l’immobilité, dissimule les « spasmes orgiaques » du big-bang. Elles posent la première pierre du poème, son assise visuelle.

Usure et érosion

Si Werner a une appréhension matérialiste, pour ne pas dire « physicienne », de l’apocalypse des origines lisible dans toute formation minérale, son approche n’est pas toujours très éloignée de la métaphysique quand il affirme : « la pierre est la fosse d’opéra des étoiles ». Et lui aussi « personnifie » la pierre pour mieux y percevoir le temps qui ride et fracture ses visages.


« Ce sont des existences lentes
sur une autre échelle du temps
faussement stériles
hypocritement noyées dans la masse
et superficiellement anonymes
Elles cachent
sous une apparente immobilité
la sage pesanteur
la philosophique paresse
de ceux et de celles
à qui une traversée chaotique
un long et hasardeux voyage
ont permis de venir
couler des siècles plus sereins
sur notre juvénile
et marginale planète Terre

Ce sont des personnes
des personnages
des masques
aux apparences aussi diverses
dans l’espèce
que celles des hommes
de l’herbe ou des insectes
auxquels on ne prête jamais
ni assez d’âme
ni assez d’avenir
et moins encore d’émotion
qui est la longueur d’ondes
du frisson initial »


Aussi la vie improbable des pierres dit-elle encore beaucoup sur l’homme et ses rapports au monde. « Le poème c’est changer un rapport de forces en rapport d’amour. Le pierre c’est changer un rapport à l’obstacle en rapport aux détours ». Et la fragilité prend toute sa place dans l’éternité trompeuse de cet univers minéral figé :

« Rien
de plus entêté
qu’un poème

Rien
de plus obstiné
Qu’une pierre

Sauf peut-être
La beauté debout
d’une fleur »


Comme on le voit et comme elle a mis l’érosion en lumière pour le photographe, la pierre « est le mot à la bouche du silence » pour le poète.

Michel Baglin




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vendredi 28 août 2009, par Michel Baglin

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« Érosion du silence »

Jean-Pol Stercq et Werner Lambersy


Rhubarbe éd.
60 pages. ; 8,00 €
EAN 9782916597249

Werner Lambersy


Né à Anvers en 1941, il vit actuellement à Paris, où il a été chargé de la promotion et de la diffusion de la poésie francophone de Belgique jusqu’à sa retraite. Son œuvre importante, riche d’une quarantaine d’ouvrages et distinguée par de nombreux prix, lui vaut d’être considéré comme une voix majeure de la littérature francophone.
Pour découvrir son portrait et quelques notes de lectures, cliquer ici.

Jean Pol Stercq

Né en Belgique en 1943 Jean Pol Stercq a poursuivi des études à l’Ecole de Photographie de la Ville de Bruxelles de 1967 a 1969. Dans les années 1970, il est photographe du Journal Tintin et il signe la photographie d’ Hergé ayant servi de support à Andy Wharol pour la réalisation des portraits du créateur de Tintin.
Photographe régulièrement exposé, il s’est spécialisé dans le portrait, et réalise pour le compte du Musée d’Art Moderne de Bruxelles des reportages sur les plasticiens.
Il s’est installé à Paris en 1976 où il réside actuellement. En 1994, il fait don dune collection importante de documents photographiques au Musée de la Photographie à Charleroi.
Après avoir saisi sur le vif les instantanés d’une centaine d’écrivains belges d’expression française, il publie son livre « Tirages de Têtes », avec des textes poétiques de Werner Lambersy et une introduction de Jean-Jacques Brochier. Depuis, il n’a cessé de montrer ses travaux en France comme en Belgique (Bruxelles, Liège, Paris, Le Havre, Neuilly, Tarbes, Le Mans, Quimper, Avignon, Châteauroux…).
Pour voir son site,cliquer ici.

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