Patrice Angibaud :

« Tant perdu »

Lectures de Michel Baglin et Jean-Noël Guéno

La poésie de Patrice Angibaud, d’un accès immédiat, est un peu nostalgique mais pleine de célébrations secrètes. Son premier recueil, « Tant perdu » , vient de paraître chez Gros Textes.



Né en 1953, Patrice Angibaud a publié des poèmes dans diverses revues de qualité (La Corde Raide, Coup de soleil, Laudes, La Tour de Feu, Plein chant, Traces, etc.) et est présent dans des anthologies comme celle de la poésie bretonne de Charles Le Quintrec (la Table Ronde 1980), mais « Tant perdu » est son premier recueil. Et j’avoue être étonné qu’il n’y en ait pas eu avant, tant ses poèmes sont d’une belle et profonde simplicité.
Le titre qui joue sur les registres de la perte et du temps évoque justement ce qui l’habite, les thèmes qui s’y croisent et tissent. Gens qu’on côtoie à l’arrêt de l’autobus (« salle d’attente de plein vent »), évocation poignante de l’agonie et de la mort du père, mélancolie d’un paysage ou d’une rue qui laisse parfois « un gout de vieux sur la langue », salut à des disparues comme l’éditeur Jean Le Mauve, silence de la campagne, un vieux longeant les vieux murs qui lui ressemblent… tout cela donne accès à un espace poétique, parce que tout cela « ouvre l’intérieur du silence ».
La poésie de Patrice Angibaud, d’un accès immédiat, est un peu nostalgique mais pleine de célébrations secrètes : « Tu aimes cette terre / où tout le mal de vivre / n’effacera jamais une touffe de jonquilles / qui s’épanouit. » Elle s’efforce en somme de répondre à cette injonction : « C’est ici qu’il faut trouver le large ».

Gros textes éd. 70 pages. 8 euros. ISBN 978-2-35082-109-2


Michel Baglin



Et la lecture de Jean-Noël Guéno

« Tant perdu » nous confie d’emblée Patrice Angibaud. Un constat, pas une plainte. Un constat sans amertume ; simplement une tristesse sourde. Pas de cris ni de heurts de syntaxe. Une coulée fluide des mots, une grande douceur, une forme d’abandon... pour mieux saisir la fragilité de l’être humain et sa force secrète. Le silence aussi, essentiel ; il faut deviner les « paroles restées sur le seuil de la bouche » car, comme l’écrit Philippe Jaccottet dans A la lumière d’hiver , « Parler est facile, et tracer des mots sur la page / en règle générale, est risquer peu de chose (...) Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche / insulte à la douleur, et gaspillage / du peu de temps et de forces qui nous reste. »
Patrice Angibaud se situe dans la lignée des solitaires, des humbles qui mettent un point d’honneur à ne pas séparer vécu et écriture, à faire de leur vie une œuvre : secrète, pudique, respectueuse d’elle-même et des autres. La voie(x) se découvre sans hâte, en laissant le « chien de poème », comme le dit Serge Wellens, vagabonder à son aise, ronger son os...
D’ailleurs « Il ne se passe jamais grand-chose ici », dans ce pays lourd, lessivé par les pluies de l’ouest marin, essoré par les vents de l’Atlantique ; un pays âpre, sans exubérance, sans le rire et le soleil du midi. Un pays dont on porte en soi les manques et qu’il faut quitter par les mots pour mieux l’habiter : « c’est ici / qu’il faut trouver le large. » C’est un pays de taiseux, qui, derrière l’habitude, cachent les failles qui les rongent : « Tous ces murs/Ces visages//Combien de pierres/A faire sourire//Pour avancer ? ». La destinée de l’homme est indissociable du « bloc mystérieux de ces terres » où pèsent sur la nuque les « soirs de lassitude », où tel assure « Je suis déjà mort/ Depuis longtemps. », où s’abat « un être humain/ Comme un arbre ou un mât » à « l’heure...où/ mâchoires serrées/ certains deviennent fous. »
Patrice Angibaud observe, écoute et son approche est toute d’empathie. Nulle arrogance de créateur dans ses mots, pas d’ironie ni une once de mépris pour ceux qui ne le liront jamais et ne comprendraient pas son exigence de poète. Il sait ce que coûte le courage de vivre et admire ceux qui avancent dans l’ombre et accomplissent « les humbles tâches de (leur) vie ». Il partage avec eux, en silence, ce qui ne peut être dit, notamment le désarroi face à la mort ( les poèmes sur le décès du père sont admirables dans leur nudité déchirante).
Mais il faut « Aller au-delà/ Du désert », traquer ce qui nous constitue, dire « le cœur pur », l’amour de la femme qui « chante/ Un étrange et serein pas de danse/ Dans la voix » et avancer vers « cette étincelle/ d’or obscur qui est en nous/ capable d’embraser la vie. »

Jean-Noël Guéno



Patrice Angibaud : DOSSIER
Patrice Angibaud : « Les Tessons du Temps » (Jean-Noël Guéno) & (Georges Cathalo) Lire
Patrice Angibaud : « Tant perdu » (Michel Baglin & Jean-Noël Guéno) Lire



mercredi 3 mars 2010, par Michel Baglin

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Patrice Angibaud
« Tant perdu »

Gros textes éd.
70 pages. 8 euros.
ISBN 978-2-35082-109-2




Patrice Angibaud

Patrice Angibaud est né le 3 avril 1953 dans la région nantaise où il vit toujours. Après des études de Lettres et l’exercice de divers petits métiers, il est Rédacteur au Conseil Général de Loire-Atlantique depuis 1986.
Un seul titre à son actif : « Un aller simple en ce pays » , soit une petite plaquette de 7 poèmes parue en supplément à la revue « La Corde Raide » n° 24 – été 1981.
Au fil des années, il a publié des poèmes et/ou des notes de lecture dans différentes revues, dont : « A Contre-Silence », « La Corde Raide », « Coup de Soleil », « Info/Poésie », « Laudes », « Liqueur 44 », « La Nouvelle Tour de Feu », « Plein Chant », « La Tour de Feu » et « Traces ».
Il est présent également dans quelques anthologies :
-  « Anthologie de la poésie bretonne 1880-1980 », de Charles Le Quintrec (La Table Ronde 1980) ;
-  « Matins » (Le Pavé 1983) ;
-  « Qu’attendez-vous pour lire les poètes ? » (Coédition 1984) ;
-  « La poésie du 20ème siècle – Métamorphoses et Modernité », de Robert Sabatier (Albin Michel 1988) ;
-  « Sur la page où naissent les mondes » (ACL 1989) ;
-  « Mille poètes mille poèmes brefs » , de Michel-François Lavaur (L’Arbre à Paroles 1997).



Les critiques de Patrice Angibaud



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