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Michèle Bernard

Telle qu’en elle-même…

« Sur l’infini des routes », une anthologie

Le label EPM vient d’avoir l’excellente idée de sortir une anthologie sonore de Michèle Bernard, « Sur l’infini des routes », Michèle Bernard qui a la sagesse d’écrire : « La route, je ne la prends jamais seule, ce disque à trois temps, je le dédie à tous mes musiciens, arrangeurs, artistes du son et de la lumière, artisans de l’ombre aussi, dont le talent m’a permis de parvenir jusqu’à vos oreilles, pendant toutes ces années, et ce n’est pas fini… » Anthologie de trois disques ; Le métissage et l’exil pour le premier, L’amour et L’espoir et le quotidien pour les deux autres…



Quelques mots sur Michèle Bernard : il lui faudra attendre 1978 pour être remarquée au Printemps de Bourges alors qu’elle se produit sur scène depuis 1970. Son premier album, Le Kiosque, est couronné en 1980 par le Grand Prix de l’Académie Charles Cros (qui la distinguera à nouveau en 1988 et en 2002). Elle s’accompagne souvent à l’accordéon et elle vit depuis 1980 dans un petit village du Parc Régional Naturel du Pilat. Les chansons qu’on peut entendre dans cette anthologie sont extraites de disques enregistrés de 1978 (Le Kiosque) à 2010 (Des nuits noires de monde)…

Le CD 1 est un bel exemple de métissage puisqu’il regroupe des chansons ayant pour thème l’exil. Une chanson ne change pas le monde car son temps n’est pas celui de ce dernier ; mais à répéter les mêmes choses, on finit par faire évoluer les consciences, avec des hauts et des bas, des doutes et des revirements… Sans doute faudrait-il ajouter que les maîtres du monde opposent toujours les miséreux du monde entre eux, quelle que soit leur nationalité, pour mieux sauvegarder leurs intérêts… Car comment comprendre que rien ne change à l’échelle d’une vie humaine ? C’est ainsi qu’en écoutant « Nomade » ou « Maria Szusanna » on a l’impression de redécouvrir la Jungle de Calais ou la peur des Manouches ! Générosité et métissage : mais la générosité ne laisse pas dans l’oubli les conditions de vie indignes dont sont victimes les immigrés. Le métissage est aussi présent par la coloration musicale de certains morceaux qui ne dédaignent pas les accents tziganes…

Le CD 2 exalte l’amour, un amour qui se moque des cours de la Bourse ou des voyages d’affaires… Michèle Bernard dit bien les choses de l’amour qui est irréductible à tout ce qui fait le monde d’aujourd’hui ; la musique se fait jazzy à l’occasion, la voix traîne à merveille sur les syllabes et la sensibilité le dispute à la sincérité. Mais la gravité n’est pas ignorée, comme dans « Ne ferme pas les yeux ». Ou, autrement dit, Michèle Bernard explore de nombreux registres qui peuvent aller jusqu’à la tristesse, jusqu’au quotidien ; la chanteuse ainsi brosse de petits tableaux qui se donnent des allures de rengaine populaire grâce à l’accordéon (ce piano du pauvre !) mais qui sont en fait des instantanés frappés du coin de la vérité. Je me refuse à barboter dans une religiosité de mauvais aloi que d’ailleurs Michèle Bernard refuse, mais celle-ci décline le mot amour dans toutes ses définitions. Ainsi « Tutsi Hutu » ouvre sur un monde d’amour dans lequel la haine aurait été éradiquée, cette chanson est un petit joyau par la délicatesse de la musique et des paroles. Les esprits chagrins s’offusqueront, ils crieront à la naïveté ; mais je préfère retenir l’espoir des lendemains qui chantent…

Le CD 3 s’intéresse à l’espoir et au quotidien. Beau titre que celui de ce troisième CD alors que le quotidien est trop souvent synonyme de désespoir ! Ça commence par une chanson pleine d’espoir qui dénonce, sans la nommer, la chanson de variété : changer le monde ou la vie est toujours de mise. L’activité laborieuse de l’homme est belle quand elle n’a pas pour objet le profit et que la réussite de l’entrepreneur ne se mesure pas au nombre de chômeurs ! Car dans la quatrième chanson de ce disque, le gros mot est lâché : le profit ! Michèle Bernard n’est pas passéiste, elle rappelle opportunément que le capitalisme est nocif ! Mais l’optimisme n’est pas artificiel ni de commande ; les drames de l’histoire sont dits avec pudeur, les humbles traversent ces chansons tout comme la crise du logement (c’est-à-dire les appartements qui restent désespérément vides !). Tout est dans la manière de présenter les choses ; Michèle Bernard le proclame haut et fort : la neige est tombée sur le monde mais elle finira par fondre, la lutte est toujours à reprendre ! Et je ne peux m’empêcher de citer ces mots de Philippe-Auguste Jeanron qu’Aragon a placés en exergue de l’épilogue de son roman « Les Communistes » : « L’avenir, la victoire et le repos ne nous appartiennent pas. Nous n’avons à nous que la défaite d’hier et la lutte de demain ».

On comprend alors après avoir écouté ces trois disques que Michèle Bernard ne passe jamais à la télé ni à la radio : elle est résolument à l’écart du star-system. Raison de plus pour bien les entendre, car la chanteuse ne manque pas d’humour et elle prend les amateurs pour des adultes, jamais pour des gens à endormir. « Sur l’infini des routes » est une bonne manière de découvrir la sensibilité et l’intelligence personnifiées...

Lucien Wasselin



Les critiques de Lucien Wasselin

mercredi 1er février 2017, par Lucien Wasselin

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Michèle Bernard
Sur l’Infini des routes.

Une anthologie de 3 CD, EPM, n° 4776524, 17 €.
Chez les bons disquaires ou sur commande chez EPM, BP 51, 3 rue Pérard. 36000 CHATEAUROUX (frais de port : 2,50 €) ou encore sur le site epmmusique.fr ...



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