Jean-Claude Pirotte

« Traverses »

Jean-Claude Pirotte est disparu en 2014. Mais de juin 2010 à juin 2011, il noircit des Carnets : c’est l’objet de « Traverses » que publie le Cherche-Midi éditeur en vente en ce début 2017.



Sylvie Doizelet qui a partagé les derniers jours de Jean-Claude Pirotte (de 1999 à 2014) affirme dans son avant-propos que juin 2010-juin 2011 est la seule année où il a tenu des Carnets. J’allais dire, mais je ne veux pas mettre en doute les paroles de Sylvie Doizelet qui s’y connaît mieux que moi, qu’il faut s’attendre à ce que le Cherche-Midi (ou d’autres éditeurs ?) publie un jour ou l’autre d’autres Carnets retrouvés (ou d’autres livres) car Jean-Claude Pirotte a passé toute sa vie à écrire. N’a-t-on pas publié plusieurs inédits depuis mai 2014 ?

L’essentiel de ce Journal se confond avec un pamphlet au vitriol dont est victime Sarkozy. Si les dates concordent, Sarkozy est alors président de la république même si Pirotte est alors en Suisse (Bonfol ou Beurnevésin) ou en Belgique (La Panne), l’occasion de ce pamphlet est donnée par la lecture de « Déposition » de Léon Werth, un journal écrit de 1940 à 1944… Pirotte n’a pas de mots assez durs pour caractériser Sarkozy : « Les colères d’enfant débile, les trépignements, les insanités proférées avec la conviction de parler juste, les fautes de syntaxe, le maintien d’un bateleur d’occasion, d’un commis voyageur cantonal. La Légion d’honneur affichée comme la médaille du mérite agricole à la poitrine du petit vigneron. On n’en finirait pas. Enfin cette inculture crasse auprès de laquelle un Homais semble un génie, une potiche un vase Ming » (p 59).
La note du 24 novembre 2010 (pp 45-52) est un mini essai politique sur les notions de pouvoir et de peuple (la volonté populaire). On peut ne pas partager toutes les explications de Pirotte mais force est de constater que ses propos éclairent l’imposture des pouvoirs qui mettent en place des politiques contraires aux intérêts de leurs peuples : « … si l’illusion de la dignité et de la liberté de chacun au sein de la totalité vous incite à rejoindre les rangs clairsemés des combattants d’une campagne perdue d’avance », ce n’est alors pas qu’une illusion (p 50). « Oui la société corrompt » (p 51). Oui, Pirotte n’a pas tort, même s’il réfléchit à partir d’un système dominant, de la société capitaliste ou libérale (appelons-la comme on voudra !) qui semble régner sur le monde entier et imposer son pouvoirs aux autres. C’est là sa limite.
Mais la fin de son essai, le dernier paragraphe pour être précis, ouvre une possibilité : celle du passage du statut d’esclave à celui d’homme libre par le LIVRE, par l’étude, par la connaissance. Jean-Claude Pirotte va même jusqu’à redécouvrir la lutte des classes quand il écrit que Sarkozy n’est que « l’homme de paille de quelques puissants financiers retors » (p 67). « Il n’y a pas de peuple » écrit Pirotte à la page 58, il n’y a plus qu’une masse de consommateurs serait-on tenté d’ajouter… Suit alors une charge contre Sarkozy qui n’est plus que le « petit roi d’une principauté élyséenne, ignorant sans doute quel sens donner à l’Elysée, au mot élysée, à l’adjectif élyséen. Il ne s’agit même plus de détourner les mots, il s’agit d’en méconnaître le sens, ou de l’ignorer. Séjour des âmes ravalé au rang de logis de garde-chiourme orné d’un clinquant bric-à-brac » (p 62).

Mais l’emportement libertaire ne doit pas faire oublier l’émotion. L’émotion est présente avec les écrivains que lit Jean-Claude Pirotte ; ça commence dès la page 16 avec ces mots : « La découverte de la poésie de Frank Venaille fut un des moments heureux de ma vie ». Et il cite ces deux vers : « Ce soir tu es seul dans ta chambre, des mégots / pendent au plafond et le cendrier est renversé »… À rapprocher de cette note datée du 3 août 2010 : « Chaque soir je me promets de cesser de fumer […] Étrange comportement de celui qui cultive ce qui le tue » (p 18). Ou de cette autre (26 août) : « J’allume une cigarette. Je précipite ma mort alors que je me trouve toujours des raisons de vivre » (p 31). Ou de cette autre encore (14 janvier) : « Il y aura bientôt des fumeurs clandestins traqués et renvoyés par charters dans leur pays d’origine, où ils seront embastillés. Voire condamnés à mort puisque fumer tue. Les fabricants de cigarettes n’auront pas de souci. Ils se seront reconvertis… » (p 73). Je ne dévoilerai pas la suite car Pirotte ne manque ni de lucidité ni d’humour (grinçant).
La lucidité ne se borne pas à la cigarette, elle s’applique aussi à la littérature qui consiste non seulement à lire mais aussi à écrire. Jean-Claude Pirotte manque de courage pour noter (c’est lui qui l’affirme : p 24) : « .. je n’écris, ou je ne note, qu’en pensée, laissant ainsi s’échapper ce qui, à ces instants, serait proche de l’essentiel… » L’émotion est aussi au rendez-vous avec tous ces écrivains ou poètes auxquels il se réfère ou qu’il cite : oubliés ou célèbres… Je n’en dirai rien car il faut lire ces carnets pour le plaisir de la découverte car le lecteur le plus averti est toujours pris en défaut… Et puis il y a aussi l’émotion qui saisit Pirotte devant la beauté de la nature et qu’il communique à son lecteur : « Encore la pluie, qui désole le monde. Ici et ailleurs. Moi j’aime la regarder en toutes ses métamorphoses. Et le soleil, cela arrive, la traverse de rayons dorés » (p 35).

Il faut arrêter car continuer reviendrait à tout citer. Qu’on lise ces « Traverses » si l’on veut découvrir un Pirotte insoupçonné et mieux comprendre ses autres livres…

Lucien Wasselin.


jeudi 5 janvier 2017, par Lucien Wasselin

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Jean-Claude Pirotte :
« Traverses ».


Le Cherche-Midi éditeur,
Avant-propos de Sylvie Doizelet,
(94 pages, 14 €. En librairie dès le 12 janvier 2017.)



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