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Pierre Dhainaut

« Un art des passages »

Pierre Dhainaut est un passeur : ne note-t-il pas en sous-titre de son nouveau recueil : « rencontres, poèmes, études » ? Cette énumération caractérise bien l’art du passage tel qu’il le conçoit.



Ce livre commence par un ensemble de poèmes de huit vers. La marche, le souffle, la plage, la respiration, l’air, le vent : on retrouve le vocabulaire habituel du poète. C’est comme une introduction à ce qui suit : une série de notations et d’interrogations sur la poésie en tant qu’activité spécifique, sur ses livres… Réflexion érudite et émouvante, l’occasion lui en est donnée par un colloque à lui consacré. Le maître mot en est disponibilité ; lâcher prise, chasser, émousser : « Pas plus que de prier, il ne faudrait décider d’écrire un poème » (p 20). [Est-il besoin de le préciser, la prière selon Pierre Dhainaut ne relève d’aucun rite ?] Jamais poème et réflexion sur l’art d’en écrire n’ont tant coïncidé. Honnêteté car Pierre Dhainaut avoue ses limites, ses erreurs, ses errements (p 24)… C’est aussi toute l’œuvre qui est revue au crible du temps qui a passé, au crible d’un présent qui se veut « devenir plus accueillant » (p 28). Attention aux autres ? Je ne suis pas loin de le penser : « Je préfère une voie qui se méfie des coups de force, plus discrète, plus loyale, en un mot, précaire » affirme Pierre Dhainaut à la page 30 de cette longue réflexion intime…

Partant du cas de la digue du Braëk à Dunkerque, Pierre Dhainaut avoue ignorer les usines, les hauts-fourneaux pour ne retenir que la plage, la mer, l’horizon, les vents…. À opposer à la phrase finale de ce texte, « Un non pour un oui » : « Même si les murs ne sont pas abattus, j’accueille un air plus vif » (p 48). On comprend alors l’essence de la poésie, ce rapport entre le poète et le réel. Plutôt que de suivre le cours du livre pour écrire cette note, il vaudrait sans doute mieux se consacrer globalement aux études, aux réflexions et aux poèmes pour voir en quoi ces trois façons d’aborder le réel sont une aide, un modus vivendi au sens littéral.

Trois voies d’accès à la vie pour finalement exprimer la même réalité. En ce qui concerne les études, le point à relever, c’est la diversité des goûts de Pierre Dhainaut : je retrouve Gérard Bayo et Max Alhau, deux poètes que je lis régulièrement et dont je rends compte ici ou là. Au-delà de cette diversité, c’est la sensibilité de Pierre Dhainaut qui me frappe. À quoi il faut ajouter la fidélité « aux appels du chant et de la poésie » et la méfiance à l’égard du « discours qui développe, qui assoupit ». Justesse et nécessité du poème. Humilité devant les livres dont il parle, je n’ose employer le verbe analyser… Et puisqu’il est question du livre, pour reprendre l’expression qu’on trouve dans Une voix pour les voix, on peut dire de Pierre qu’ « il ne peint pas l’être, mais le passage » (p 82). Le mot passage est sans doute polysémique…

Autre approche (qui ne s’oppose pas aux lectures) qui vient nuancer, préciser les rapports entre la peinture et la poésie, l’ensemble de réflexions intitulé « Poésie, peinture, échanges ». Le long préambule autobiographique n’a d’autres raisons que l’exploitation de la proximité peinture/poésie qui est tributaire de l’histoire personnelle de chacun. Mais page 131, Pierre Dhainaut écrit ces mots révélateurs : « La critique d’art n’a quelque valeur que si elle accepte son insuffisance, et de cette façon en évitant les dangers qui nous menacent en permanence, l’ordre et l’autorité du discours, elle ne sera pas inutile. » Poursuivant sa réflexion, Pierre Dhainaut s’interroge sur la diversité des influences picturales que les plasticiens ont exercé sur lui (mais s’agit-il bien d’influences ? ou plutôt d’échanges ?) : « La poésie n’imite pas la peinture, mais à son contact, elle se ranime, elle se réoriente » (p 139). Modestie et sensibilité ! Si les analyses des œuvres d’un peintre ne sont pas éloignées des études, plus générales, alors le lecteur peut tirer son miel de ce que Pierre Dhainaut dit d’Eugène Leroy pour sa construction par la lumière car Pierre s’intéresse aux peintres pour mettre en évidence la convergence de la peinture et de la poésie : peindre ou écrire des poèmes n’est pas une fin en soi mais quelque chose qui n’a pas de fin. Alors ne reste plus qu’à relever quelques bribes qui seront autant de points de départ pour la réflexion du lecteur : « les questions de métier ne sont pertinentes que dans la mesure où elles ouvrent à des questions plus graves », « l’avancée n’a de sens que si elle est une ascèse », « Dépasser l’évidence du visible, franchir le visible… » (Jacques Clauzel) ; points de départ ? Oui, car on peut lire autrement ces textes et en relever d’autres bribes qui, à leur tour, etc…

Pierre Dhainaut est à la recherche du passage, c’est dire que son poème est traversé par une recherche de légèreté, d’innocence… Les mots qui reviennent (haleine, souffle, élan, air, voix…) cachent difficilement la hantise de la mort, c’est un combat sans fin. Ils ne cachent pas le temps qui a passé et qu’il faut bien accepter. La force du poème permet de retrouver ceux qu’on croyait perdus à jamais. À bien lire « Gratitude augurale », le lecteur a l’impression que le poète est divisé en deux : l’homme qui sait et qui fait preuve de volonté d’une part, et, de l’autre, le torrent souterrain de la parole poétique. Le poème serait alors de « laisser le passage à la voix qui nous porte en plein vent » (p 219). Page 228, Pierre Dhainaut note : « Les entractes sont nombreux maintenant, si longs, où les poèmes s’absentent. Ce silence là, synonyme d’impuissance, tu ne le supportes pas, et pour t’occuper tu rédiges ces notes ». Au-delà de l’impuissance, c’est admettre la « disponibilité ».

Restent les poèmes, au demeurant assez rares dans ce livre, même si la poésie traverse physiquement études et lectures… Une bonne vingtaine, à quoi il faut ajouter les quatorze tercets finaux, qui mettent en lumière « l’impalpable poésie ». Car il s’agit bien de mise en lumière. À signaler les trois poèmes de « Musée Permeke, l’hiver » pour ce qu’ils nous apprennent du plasticien ainsi que la note des pages 257-258. Ces trois poèmes ont un rapport avec l’œuvre de Permeke, mais ils disent aussi l’émotion ressentie par le poète à leur vue. « Niobé » est sans doute en tant que sculpture l’œuvre la plus célèbre de l’expressionniste flamand ; mais le poème de Pierre est-il né de la contemplation plutôt du fusain ou d’un croquis préparatoire à la statue ? (J’ignore tout de cette œuvre !) « Grande marine » et « L’adieu » sont deux toiles…

Si Pierre Dhainaut cessait d’écrire des poèmes, il faudrait s’interroger et un livre n’y suffirait pas. Mais il continue d’en produire, même occasionnellement, qu’il mêle à des notes, à des réflexions… C’est ce qui fait l’intérêt de sa démarche qui est, réellement un « art des passages ».

Lucien Wasselin



mercredi 10 mai 2017, par Lucien Wasselin

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Pierre Dhainaut :
« Un art des passages »


L’Herbe qui tremble éditeur,
272 pages, 19 €.
Publié avec le soutien du CNL. En librairie ou sur le site de l’éditeur.



Pierre Dhainaut

Pierre Dhainaut est né à Lille le 13 octobre 1935. Ce fils d’instituteur passe son enfance et son adolescence dans la ville ouvrière d’Armentières. Il s’installera quelques années plus tard (1957) à Dunkerque où il a enseigné et où il vit toujours.
D’abord proche des surréalistes (il a connu Breton et d’autres), il rencontre Jean Malrieu dans les années soixante et son influence sera déterminante sur son œuvre, qui s’ouvre en 1969 avec « Le Poème commencé » .
En 1971, il fait également la connaissance de Bernard Noël (il consacrera des études à ces deux poètes, ainsi qu’à Octavio Paz et Jean-Claude Renard).
Si le poète est discret, son œuvre est abondante, riche de plus de trente ouvrages publiés depuis 40 ans.
Il a reçu en 2009 le Prix de littérature francophone Jean Arp pour l’ensemble de son œuvre.



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