Jean-Claude Martin

Un choix de poèmes

La poésie de Jean-Claude Martin est fragile et fugitive. A peine croit-on la saisir, veut-on souligner une phrase sensible, qu’on se demande déjà ce qui s’y est joué à la lecture. Un peu d’intime partagé, sans doute, un petit vertige, une note bleue… C’est toute la magie de ses poèmes en prose, dont voici un choix effectué parmi plusieurs de ses recueils.

Note la terre qui sèche comme un cadavre privé de sang. Note le tronc de l’arbre, sa peau usée, ses écorchures.
Note : branches sur le sol ; brindilles noirâtres ; buis serrés. Serpents — possibilité serpents — présence nombreux bruits
insectes — canicule.
Note le jour : 10 août.
Heure : 15 heures.
Sentiments : néant.
Mets un point.

Que tu veuilles dire la fragilité du monde, les crimes qui se commettront demain autour de toi... Et qu’à cet instant tu sois près d’un lac, un soir, sur lequel veille l’éternité des collines. Qu’il n’y ait ni bruit, ni vent. Ni orage à craindre... N’a rien d’étonnant. Quand le ciel est bleu. En grattant, le bleu reste sous les ongles. Et la nuit qui vient. Est si vaste et calme... Que tu sens le feu. Sous la cendre. Et dans ton corps. Naître le corps d’un assassin...

Avoir vu un merle. L’avoir observé se poser sur le mur. Avoir constaté la couleur jaune de son bec et les mouvements saccadés de sa tête. L’avoir regardé. S’envoler vers le ciel... Et me souvenir de ce instant.
Dix ans après...

Si vaste est l’horizon que l’on ne croit plus être mortel. Si bleu est le ciel que chaque parcelle de la peau sent qu’elle a commencé à pourrir.
Si douce est l’étendue des plaines, si mauve la ligne des collines que l’on ne désire plus être qu’un point sur la terre, un souffle dans l’air.
Inconnus demain du voyageur. Heureux pourtant. Heureux et triste. Sans raison.


(extraits de « Pour solde de tout conte » 1982 Le Dé Bleu éd.)

Je songeais à la mort, l’autre jour, devant la vitrine de l’automobile club. Les bras chargés des vivres de midi, l’air était presque doux, la rue passante. Revenir à la gare, prendre les horaires pour Cahors, une douleur un instant me coupa du murmure des gens... Je repris la voiture : la radio calcifia l’enveloppe de silence. C’était jeudi : un monsieur chauve passait sur le trottoir de gauche. Envie de vent... L’air éclata comme une fanfare le 11 novembre par la fenêtre ouverte...
L’après-midi, j’oubliai mes semblables et fis de la photographie.

Tous les oiseaux, tous les avions, les mots en fleur et les poissons-carton... Ne sont pas tout. C’est apaisant ces dorures du langage. Mais il se peut que la nuit ait un sens. Dis que ta sœur a des hémorroïdes, que les bouches d’égout ont des lèvres étonnantes ; que le monde n’est ni laid, ni beau ; ou qu’on s’en fiche... Sauve ton bras malade, ne leurre pas le fumier en lui jetant des roses...
Avance sur le chemin.

N’attends rien des arbres. Rien de leur ramure haut-perchée, du silence de leurs feuilles, de leur impressionnante indifférence.
Ne compte pas sur un secours du ciel. Un enseignement des nuages, une aide de la douceur du soir.
N’espère rien du paysage. Aucune amitié de la vue sur la plaine, de la succession calme des champs et des vergers, du mouvement des automobiles à l’horizon.
Prends l’air, c’est tout.
N’attends pas que tout se décide en dehors de toi...

(extrait de « En chemin ». 1985 Solaire/Fédérop éds.)


Un train s’arrête. Un train repart. Un avion dans le ciel passe. Des gens dont je n’entendrai pas la voix. Marchent au loin sur des trottoirs. De la même taille que les pâquerettes sous la fenêtre. Et partageant le même instant. Seulement ça : le même instant.

En chemin vers Dieu sait quoi, les yeux des vaches ne me sont d’aucun réconfort. Pas plus que l’air frais du matin, le bleu du ciel, l’éternité douce de la halte... Tout à l’heure, j’étais un point au bas de la vallée. Bientôt, je serai un signe qui passe de l’autre côté de la montagne et va plus loin : trajet normal. — Pourtant, j’aurais aimé que les vaches m’aiment. — Seront, malgré tout, secourables : le bruit du moteur et la chaleur de l’habitacle, le déroulement hypnotique de la route, le fait qu’il est inutile d’espérer retourner sur ses pas...

**

La voiture file loin des souvenirs. Sur ces fleurs, ces arbres, cette borne kilométrique, je jure de ne jamais... Je reviendrai. On se baigne deux fois dans la même erreur. Je ressemblais à mon père, mon fils commence à prendre mon visage... La voiture grimpe sur le fil d’un mont. Au sommet, je suis à cet instant où ma vie est perdue. Mais la vue est douce encore vers la plaine.

Par un beau jour d’été, je me suis arrêté sur une route. Un avion traversait le ciel. Le vallon semblait s’être assoupi. Au creux de son bras, il avait enfermé quelques maisons aux toits de tuiles, trois arbres, deux vaches... De l’autre côté de la route, la même scène recommençait. Succession de collines comme autant de vagues immobilisées dans leur élan. Sur la crête de l’une d’elles, un tracteur labourait. Longtemps je l’ai cherché des yeux tandis que son bruit monotone emplissait la vallée. L’emplirait jusqu’à la nuit... Dans le ciel, l’avion avait laissé un long trait blanc. L’air pouvait être savouré comme un cornet de glace à coups de langue !...
J’ai cru que jamais l’hiver ne reviendrait.

(extraits de « Saisons sans réponse » Cheyne)

S’élever dans les airs ne signifie pas forcément prendre de la hauteur. J’ai emporté une petite douleur sous le sein gauche et, en bas à droite, un gaz coincé. Sans compter le linge sale des souvenirs. Odeurs, rumeurs, promiscuité sans proximité : on se croirait dans l’autobus de 18 heures. Autour, si vaste espace. Petits moutons blancs qu’on aurait envie de caresser. C’est pourtant ce ciel chatoyant qui est irrespirable.

Ne ferme pas les volets sur la nuit.
Il y a des lueurs qui demandent qu’on ne les abandonne pas, des ombres qui voudraient qu’on les comprenne.
Ne te réfugie pas dans l’égoïsme de ta lampe. Bientôt, tu verras des couleurs se former, tu entendras des sons et des rumeurs.
En toi aussi est le noir. Derrière tes yeux, tu ignores ce qui se passe.
Dans la nuit, deviens un autre que toi-même...

Comment c’est, quand la nuit n’est plus que noir, sans le feu lointain d’un lampadaire ou d’une ville ? Comment c’est, quand on regarde et qu’on ne voit pas, quand on respire et qu’on n’est pas ? Comment c’est, cette forêt dont on ne trouve plus la porte, ce matin qu’on n’attend pas ? Comment c’est, ce qu’aucun mot ne peut sauver ?

(extraits de « Ciels de miel et d’ortie 2 » Tarabuste)

Pourtant, ce n’est pas rien ce volet qu’on ouvre au matin. Ce paysage neuf ou renouvelé qu’on déplie lentement. Bien sûr, c’est provisoire, bien sûr, c’est condamné, mais quel bien d’une clarté éternelle ? Le tout est d’emporter assez de lumière dans les ténèbres. Pas de bougie, lampe, flambeau, mais une lueur dans les yeux qui transperce les noirs les plus opaques. Y aura-t-il assez de lumière ce matin ? Aurai-je le temps et le désir de la chercher ? Sinon, je ferai comme tout le monde : cette nuit, je fermerai les yeux...

à J. P. Georges

Les filles dans le rétroviseur, vieil obsédé, tu es heureux qu’elles appartiennent tout de suite au passé. Tu n’as pas voulu afficher ton désir en face, et tu te plais à ces silhouettes tôt perdues, ces visages inaperçus. C’est une cause majeure d’accident : ne pas regarder la route devant soi. Et regretter ce qu’on n’a pas tenté : est-il plus étrange nostalgie ?... Me voilà bien en donneur de leçons ! Moi qui suis sot au point de vouloir parfois retourner corriger le passé. Heureusement la boîte de vitesses de la vie n’a pas de marche arrière. Dieu merci ?

(extraits de « Raison garder » Le Dé Bleu)


Sur la photo il y a quatre personnes : une jeune, femme dont j’ai oublié le nom et même le prénom, un auteur de nouvelles que je ne connaissais pas et Bernard, un vieil ami que je retrouve annuellement à ces rendez-vous littéraires. Une dame pour trois messieurs, nous nous mettons en quatre pour la charmer. Un dîner est toujours un instant où le temps s’interrompt. L’auteur de nouvelles est très galant. Elle, est assise à côté de moi et je crois sentir entre nous des sympathies. Tout ce qui pourrait être une rencontre, si. Si nous avions le temps, s’il n’y avait pas les autres, si... Nous passons ensemble la matinée du lendemain : conversation amicale, échange d’adresses, bise tendre. Voilà, c’est tout... J’ai lu l’autre jour dans un journal que l’auteur de nouvelles était mort. Il était jeune. Son livre n’était pas mauvais. J’ai égaré l’adresse de l’inconnue qui n’est pas revenue à ces rendez-vous littéraires. Il n’y a jamais eu de photo non plus. Juste une image qui est remontée à ma mémoire ce matin je ne sais pourquoi. La vie étant faite de ce qui fut, et bien plus de ce qui n’a pas été...

D’en haut, on s’attendrait à voir la mer jardins, terrasses, rues en pente. Mais, en bas de l’avenue, ce bleu n’est... qu’un crépi couleur outremer. Plaine perdue. C’est une ville enchâssée de terres. On ne s’en échappe que par le ciel. Le rêve. Ou l’illusion que les champs, la nuit, ont des vagues d’océan...

(extraits de « Carnet de têtes d’épingles » Les Carnets du Dessert de Lune)

Fin de l’été. Le premier rhume m’a pris à la gorge. Pas grand malheur. La terre tourne. Sans regarder ceux qu’elle écrase. Amis enfuis. Années passées comme le café... Un jour, le monde tournera sans nous. On sera dans le ventre de la boule. A écraser ceux qu’on n’a jamais vus...

Au-revoir, nous allions dire au-revoir et nous n’avions rien dit. L’escalier nous attirait dans son vertige. Les mots étaient restés sous la gorge. Quels mots d’ailleurs devait-on dire ? Mais, en refermant la porte, la vie nous parut plus vide que la cage d’escalier...

Partir pour nulle part. Quand le trajet est plus important que la destination. Arriver n’est qu’un prétexte. Admirer (à la dérobée) un champ de pâquerettes. Se dire qu’on aurait pu être heureux près de cette rivière. Aller plus vite que les nuages. Changer constamment d’horizon pour n’en avoir aucun. Freiner...

Ce petit sentier ne conduit pas à la mer. Tout y est pourtant : la lande, le vent, la perte d’horizon. Ne regrette rien : tu as peur des flots. C’est la terre ici. Le petit sentier a été fait de tous ceux qui y ont marché. Pour raccourcir le temps. Rejoindre un plus grand chemin en contre-bas. Accepte de n’être qu’un pas perdu...

(extraits de « Le beau rôle » Wigwam)




Lire aussi :

Jean-Claude Martin, portrait

« Que n’ai-je »

« Château fable »

« Tourner la page »

« Ciels de miel et d’ortie »

Un choix de poèmes



mardi 4 août 2009, par Michel Baglin

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Poésie et « baratinades »

Né en 1947, à Montmoreau-Saint-Cybard (Charente), Jean-Claude Martin a été Conservateur de la Bibliothèque universitaire de Poitiers et préside actuellement la Maison de poésie de Poitiers.
Il est l’auteur de pièces de théâtre et surtout de recueils de poésie, avec une nette prédilection pour le poème en prose. Mais il n’a pas oublié ce grand-père qui durant les vacances, après le souper, lui racontait des « baratinades » ; peut-être est-ce lui qui lui a donné le goût des histoires et l’a conduit à écrire des de nouvelles.
Jean-Claude Martin a participé à une soixantaine de revues et anthologies poétiques, Texture lui a consacré son numéro 27 et il a obtenu le prix Roger Kowalski pour « Saisons sans réponse » et le prix Louis Guillaume du poème en prose pour « Ciel de miel et d’orties ».

Bibliographie

POÉSIE
Pour solde de tout compte (Le dé bleu, 1981)
En chemin (Solaire / Fédérop, 1985)
Saisons sans réponse (Cheyne éditeur, 1986)
Plus d’un âne s’appelle Martin (Verso, 1988)
Le Tour de la question (Le dé bleu / Le Noroît, 1990)
Laisser fondre lentement (Rougerie, 1994)
Un ciel trop grand (Le dé bleu, 1994)
Raison garder (Le dé bleu, 1999)
Ciel de miel et d’orties (Tarabuste, 2000)
Carnet de têtes d’épingles (Carnets du dessert de lune, 2002)
Le beau rôle (Wigwam éditions, 2009)

NOUVELLES
De légers signes de la main (Atelier du gué, 1981)

Nombreuses publications en revues.

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Sur la route qui m’emporte sans que je décide de ma route, je songe à tous ces petits poèmes laissés derrière moi sans trop savoir pour qui pour quoi. Me demandant à quoi rime la poésie française en cette fin de vingtième siècle, je me reproche cette question, car je ne devrais penser qu’à.te chanter, lecteur, à exprimer ta joie ou ton chagrin. Et mille Choses plus importantes encore en ce monde. Mais à quoi sert ce qui pour moi aujourd’hui est important ? À durer peut-être. Comme on est à chaque fois heureux d’un enfant, d’un matin de la guérison après la maladie, du bonheur de la vie même... Alors, la route se prolonge, même si c’est encore insuffisant.

Jean-Claude Martin

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Lire le portrait de Jean-Claude Martin

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