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Gaston Puel

Un choix de poèmes & proses

Gaston Puel est l’auteur d’une trentaine de recueils dont « Ce Chant entre deux astres », « L’Amazone », « L’incessant, l’Incertain », « L’Ame errante », ou encore le récit du « Journal d’un livreur » par lequel il revisite son enfance.
Passé par le surréalisme, il fut aussi l’ami, et souvent l’éditeur, de nombreux poètes et de peintres.
Voici quelques poèmes, et deux extraits de son « Journal d’un livreur »


Argument

Le poète a élu domicile sur le dos d’une colline. La terre y exhale un secret dont la lumière est le tombeau ; la graminée et la forêt en recueillent un murmure.
Le poète écoute dans l’air bleu le ruissellement des prodiges sur la terre ; il ausculte une immense poitrine où bourdonnent les graines. La terre est la réponse sans question.
De la colline, le poète ne voit pas la mer. Mais, emporté par l’élan de l’esprit, il glisse ; le sel des images l’entraîne ; il entre dans la clameur des eaux.
Il suffit d’une ombre — la buse plane, d’un souffle de vent — les grands pins respirent, l’absent s’éveille dans l’abîme. La surface des choses s’illumine et s’obscurcit tour à tour. L’être titube.
Il suffit d’un silex sidéral dans la main, l’être s’élance, fusante aurore. Dans son sillage palpite la métaphore, sa sœur nocturne, étoilée, aimante et mal-aimée. Le poète s’élance. Avec la graine. Dans le vent.

« D’un lien mortel » José Corti

Lazare

J’habitais un corps lézardé. Il dut se fendre d’un coup : je reçus l’aube comme un baquet d’eau fraîche.
Quand la nuit n’est qu’une lie et que le regard n’ausculte que l’abîme, quel bonheur (je suis sûr de ce mot) de se hisser hors de la margelle ! Les mains meurtries touchent l’huile du jour ; le visage s’élance, plus léger que les jambes.
Est-ce l’innocence du matin ? La grâce d’un fruit cueilli ? Je ne sais, je ne saurai jamais. Mon cœur bat dans un homme étonné de se savoir en vie. Cela ressemble à un secret.

« Le Cinquième Château » La Fenêtre ardente

Les moissonneurs

On cernait au petit jour un grand nid d’épis mûrs, les faux acquiesçaient à la paille, à l’air, à la mort vagabonde ; oui, oui, oui, répétaient- elles, avançant sans se lasser ; les filles riaient, liant les gerbes ; oui, oui, oui, criaient les hirondelles.
Le soir, la moisson enfourchée meurtrissait les épaules. Les compagnons sous la gourde buvaient l’étoile ponctuelle ; sa distance exhortait à l’oubli du labeur terrassé.
Aujourd’hui, brusquant l’adieu, les moissonneurs créditent, empruntent, amortissent. Ils souffleraient au cul de la terre pour activer les saisons !
Sont-ils riches ? Ils n’ont même pas un grillon pour l’hiver ; pas un grain de raisin pour le mourant de septembre.

La chambre des enfants

À Janine


Non, n’ouvre pas la fenêtre. Ils dormaient quand nous nous coulions entre leurs lits jumeaux. Souviens-toi, tu disais : comme ils sentent forts, mes petits renards, dans leur tanière !
N’ouvre pas la fenêtre, que la chambre reste fermée, maintenant qu’ils sont loin, inaccessibles, ailleurs. Maintenant que nous sommes près du terme, solidement amarrés à la lourde pierre qui nous retient ici, comme leur odeur ferait battre nos cœurs !
N’ouvre pas la fenêtre. Écoute, il pleut dans la cheminée. C’est la suie mouillée qui sent si fort.

Pacte

Là-bas sur les remparts ruisselle la foudre
Ici autour de nos vivres l’âme suffoque
Partir ? Ici aussi la mâture chancelle

Mon pacte est un roncier
Je suis balafre
(le vent la ravive ou l’apaise)

Ainsi j’ai signé
La donation est ouverte :

Le sang des mûres aux oiseaux
Le mien à l’oubli.

« Terre-plein ». Thierry Bouchard éd.


Que revienne le charme désuet et rustique de quelques roses pompon et s’ébranle une cohorte d’impressions confuses, de souvenirs flous, ampoulés d’émotion. A défaut de les saisir, je m’obstine à croire qu’il suffirait d’exprimer le bêlement plaintif de ce rose, la lueur pâlotte de ce parfum et de bien définir la clarté qui les clouait au mur dans l’encadrement d’une porte-fenêtre, car c’est ainsi que je crus les voir, enfant, pour la première fois.
Mais ces histoires s’engluent dans l’arrière-gorge. La bouche de l’enfant bée encore. Cette paix haletante ne lui sera jamais rendue. Ces modestes fleurs, dont le pluriel m’est à lui seul énigme grammaticale, sont pour moi le signe d’une splendeur qu’aucune beauté florale n’égale, et, comme s’il transparaissait en toute chose, le signe un peu frileux mais universel de la grâce pauvre et fragile, menacée et secrète, qu’on peut préférer à ce qui passe pour beauté offusquante ou épanouie. La bouquetière des "Lumières de la Ville", toujours aveugle, me sourit sur le seuil inondé de soleil et de roses pompon.

Est-il vrai que je suis réel, et que la mort réellement viendra ?
Ossip Mandelstam.


On dit ma vie ; quelle présomption ! Rien ne nous fut donné, rien n’est jamais acquis. Nous avons tremblé, éphémère ébranlement dans l’ouverture apparente du monde, dans le feuillage frémissant du possible. Il ne reste qu’une existence derrière soi et l’évidence de plus en plus criante qu’il n’est que de mourir. Tout est allé si vite, nous ne tenons de rien la certitude d’avoir vécu.

Le singulier, la marque de la personne, les signes du destin, autant d’apanages illusoires. Notre présence au monde se gagne en y renonçant. Nous accompagnerons les choses les plus humbles (cailloux, feuille morte, objet futile) que notre main accueille et relance. Ainsi circule la sève d’exister : dons, jeux, sauts, marelle, poème, instants insaisissables, chance du vide où couler serait enfin vivre le rien sans espoir si proche du rien qui nous talonne ou nous précède, volée de papillons dans les menthes.

« L’Incessant, l’Incertain » Sud


...je me pensais comme une chose qui existe quand on peut la nommer parmi d’autres. Mon nom y suffisait ; un surnom m’établissait. C’est de ce désert que je viens. Je prétends sans la moindre fierté que je ne suis qu’un homme plein de questions et digne d’elles.

Dire qu’on a vécu l’invivable
Donnerait à penser que la vie
S’accommode de ce qui la nie.

Disons qu’elle se maintient
Vaille que vaille
Sous les ratures, les injures,
Les coups.

Oui déchirée piétinée avilie
La vie assiste la vie.

« L’âme errante » Le Dé Bleu/ Le Noroît


Journaliers

La pompe à chapelet cliquetait,
L’eau versait dans la comporte,
Le cheval s’abreuvait, tressaillant
Sous une volée de mouches.

Ils avançaient au loin,
Courbés dans une infime aura
De poussière.

(J’entends leurs pas pesants
Posthumes).

Sur la margelle du puits
Une pierre à aiguiser,
Une assiette ébréchée.
Plus loin une comporte,
Une planche à laver
Posée sur ses pattes blanches.

Là Maria battait son linge.

Ils transpiraient
Dans les rangées de ceps,
Fourbus, heureux,
Mais ils n’en savaient rien.

Dans le domaine agrandi,
Aux bâtiments rénovés,
Des techniciens s’affairent.
Ils administrent un vignoble.

Personne n’est heureux,
Mais nul ne le sait.

(« Carnets de Veilhes 3 » L’Arrière-Pays)

Feu d’herbe

Dans le ciel délavé du soir s’élève un filament de fumée, feu lointain d’herbe ou de feuilles mortes. Des flammes s’évanouissent puis reprennent vie sous la poussée du vent. Là-bas un homme s’appuie au manche d’une fourche.

Maintenant un panache blanc bourgeonne puis se dilue avant d’atteindre un bouquet d’arbres, la voix de Madame Butterfly, portée par la musique de Puccini, se perd dans le bercement mollement syncopé du train qui m’emporte.

L’homme à la fourche fait corps avec sa terre, je l’envie, alors que promis à l’ailleurs, loin de la prégnante appartenance à une demeure, la clarté endeuillée du soir s’ouvre à la nuit. Il reste dans le ciel un frêle nuage rose. C’est l’heure, j’entends la porte du jardin qui grince atrocement

(« Carnets de Veilhes 4 » L’Arrière-Pays)


C’est à Carcassonne que je vis pour la première fois un authentique écrivain. Dans sa chambre nocturne, Joë Bousquet, entouré de tableaux, se donnant tout entier à l’écriture, me proposait l’image du livreur intégral telle qu’Henry Miller, me semble-t-il, la définit et la souhaitait pour lui-même.
Mes relations avec B. furent émaillées de signes troublants, de rencontres qu’à l’époque je classais sous la rubrique surréaliste de hasard objectif (l’écrivain parlait d’intersignes).
L’un des moindres ne fut pas celui qui s’attache à la date du 27 mai 1918, jour de la terrible blessure, près de Vailly, qui fit de Bousquet un invalide et un écrivain, jour de la disparition du soldat dont je porte le nom, à quelques kilomètres de distance. Joê résuma la situation : « Votre oncle est enterré sous mes pieds ».

Pense à l’ambition des Encyclopédistes : savoir le monde : Établir le catalogue des connaissances ! Comment saisir ce qui s’échappe dans l’infini ? On se contente de miettes, on perce un secret de la matière et l’on pressent un ciel débordant de mystères. Le rassemblement de toutes les connaissances humaines, s’il s’augmente chaque jour, est cerné par l’inconnaissance, le mystère.
Et nous, individus vautrés sur notre petit tas de secrets, livreurs promis au ratage, que savons-nous de notre bref passage ? En devenant je me constitue et je m’accepte. Un destin personnel se dessine en dehors de ma volonté consciente, comme si un second moi inconscient menait son propre jeu, me contrant, comme s’il tenait à nie dévier de ma route. Ainsi j’ai cherché maintes fois à sauver mon être social, à gagner ma vie, à rentrer dans le rang, et toujours, par des voies détournées, comme si un romancier tortueux en dictait les circonstances les plus retorses, j’étais renvoyé dans les marges, loin du sentier conventionnel que je désirais emprunter. Les Hermétistes diraient que ces hasards n’en étaient pas et même qu’ils étaient nécessaires à la sauvegarde d’un destin tracé par avance. Nous ne serions pas aussi libres que Sartre le prétend.
Pourtant rien de plus vrai pour l’individu que d’incarner son destin. C’est si vrai que même Albert Morat s’ingénie à perpétuer le sien en forçant le ton. J’avais longtemps pensé qu’Albert était un des rares à avoir vécu le rêve qui l’avait aspiré dès l’adolescence. Aventurier plus ou moins professionnel, reconnu par les médias, son existence baignant dans la facticité inhérente à notre époque, il avait pu abuser un public clairsemé. Mais le voilà, vieux et malade, pris à son jeu, s’obligeant à faire le pitre, à jouer les boucaniers du répertoire, imbibé d’alcool en rade dans les tavernes de son quartier !...
Joë Bousquet, qui devait survivre à sa blessure, paralysé des membres inférieurs, racontait qu’enfant il avait demandé à la bonne qui le menait à l’école : » — Qu’est-ce que ça veut dire être sauf ? « — Je ne sais pas, on le dit des saints... »
Les saints et les mystiques tirent de leur imaginaire une vérité absolue. Ils ne se soucient ni de liberté ni de contingence ; ils sont prêts à sacrifier leur vie au service de Dieu ; pour eux se perdre, c’est se trouver ; interdits de séjour, ils ne peuvent. rien rater : ils sont saufs.
Liberté et destin seraient inconciliables. Des leurres ? Être n’est pas s’abandonner à son destin mais conquérir une liberté sur ce qui se trame dans l’ombre. Cette liberté au jour le jour serait l’esprit en marche ; le langage inspiré de la poésie, une des voies.

« Journal d’un livreur » L’Arrière-Pays éd.



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jeudi 13 août 2009, par Michel Baglin

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Une vie

Gaston Puel est né en 1924 à Castres. Son enfance est marquée par la mort de sa mère, alors qu’il est encore très jeune (il sera élevé par sa grand-mère).
A la Libération, il rencontre et correspond avec Joë Bousquet, René Char, André Breton. Il participe en 1947 aux activités du groupe surréaliste et s’en éloigne en 1950, mais reste en relation avec Breton.
Entre temps, il fait un séjour en sanatorium (un an à Ste Feyre près de Gueret, notamment), pour une tuberculose contractée au sortir de la guerre. Ce n’est qu’au sortir de la maladie qu’il s’installe définitivement à Veilhes, près de Lavaur (81), où il crée son atelier d’imprimerie. Il y fonde en 1961 les éditions de la Fenêtre ardente. Il publie alors René Char, Pierre Albert-Birot, Pierre-André Benoit, Joë Bousquet, Jean Grenier, Jean Malrieu, Pierre Gabriel, René Nelli, etc. et de nombreux livres d’artistes (Arp, Bajen, Ernst, Carrade, Miro, Dax, Dubuffet, Ubac, Tapies, Staritsky, Héraud, etc.).
En 1971, il dirige à l’Université de Maryland (USA) deux séminaires sur Claude Simon et René Char.
En 1997, il publie son premier récit, « Le journal d’un livreur » (L’Arrière-Pays) qui constitue, sous la forme d’un journal, un retour sur son enfance et sa passion des livres. Le même éditeur a publié ces dernières années quatre de ses « Carnets de Veilhes » ainsi qu’une anthologie, « D’une saveur mortelle » (2004), faisant suite à celle de Georges Cathalo, « Au feu », publiée au Dé Bleu en 1992.
Les éditions des Vanneaux viennent de lui consacrer, dans leur collection « Présence de la poésie » une étude signée Eric Dazzan, enrichie d’un choix de poèmes et d’un portfolio.
(200 pages. 15 euros).


Bibliographie sélective

Poèmes, Confluence, Lyon, 1945
Paysage nuptial, édition G.L.M., frontispice Hans Bellmer, 1947
La jamais rencontrée, collection P.S., Seghers, Paris, frontispice de Max Ernst, 1950
La Voix des pronoms, Editions du Lampadaire, Rodez, lettrines d’A. Dax, 1952
Lustres, Editions de la Tête Noire, 1953 (anthologie où se trouvent Les Propriétés spectrales, Un soleil nous habite, L’engagement).
La randonnée de l’éclair, les Cahiers de Rochefort, collection fronton, n°1, lithographie de Francis Bajen, 1954
Ce chant entre deux astres, Henneuse éditeur, Lyon, 1956 ; réédité en 1962 à la Fenêtre ardente avec une sérigraphie de Arp et 1978 par Thierry Bouchard, collection Terre.
D’un lien mortel, gouache de Carrade, librairie José Corti, 1962
Lucien Becker, Seghers, coll. Poètes d’Aujourd’hui, 1962
Le cinquième château, La fenêtre ardente, Lavaur, deux bois de Raoul Ubac Lavaur, 1965
La lumière du jour, bois de R Ubac, La fenêtre ardente, Lavaur, 1967. Prix Max Jacob.
Terre-Plein, Thierry Bouchard, collection Terre, eau-forte de Carrade, 1980
L’évangile du très-bas, Solaire, 1982
L’amazone, Editions Tribu, Toulouse, 1982.
Le cep de la nuit, Les Cahier du Confluent, gravures de Carrade, 1986
L’incessant, l’incertain, sérigraphie de Jean Capdeville, Sud, Marseille, 1987
L’âme errante, le dé bleu/ Le Noroît, 1992
Carnet de Veilhes I à IV, L’Arrière-Pays, 1993-2001
L’herbe de l’oubli, Thierry Bouchard/ Yves Prié, 1996
Le journal d’un livreur, L’Arrière-Pays, 1997
Ce chant entre deux astres, Verlag im Wal, Allemagne (version française, anglaise, allemande, italienne, espagnole, occitane), 2000
Cheyenne Autunn, peinture de Bruno Foglia, Voix d’encre, 2003
Le Fin mot, L’Arrière-Pays, 2003
D’une saveur mortelle, L’Arrière-Pays, 2004
L’âme errante & ses attaches, L’Arrière-Pays, 2007

Études, articles sur l’œuvre de G. Puel :

Gaston Puel, étude de H. Mozer, Edition Subervie, Rodez, collection Visages de ce temps, 1969
Gaston Puel, Les Cahiers de L’Amourier, études, textes rassemblés par A. Freixe 2003
Gaston Puel, En chemin¸ textes rassemblés par R. Piniès, Centre Joë Bousquet et son temps, Carcassonne, 2003
Gaston Puel, coll. Présence de la poésie, Editions des Vanneaux, présentation et choix de textes d’E. Dazzan. 2008

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