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Jean-Max Tixier

Un écrivain chargé d’automnes

Jean-Max Tixier vient de mourir à 74 ans. Il était romancier, nouvelliste, critique, et surtout poète. Son dernier recueil « Les silences du passeur » s’inscrivait dans la confrontation avec « l’extrémité de la lande ». Mais c’est peut-être avec son roman, « L’Homme chargé d’octobres », évoquant un écrivain en fin de vie, qu’on approche au plus près cet écrivain prolifique.



Je viens d’apprendre avec peine la mort de Jean-Max Tixier, survenue mardi soir, 29 septembre, des suites d’une longue maladie (selon Var-Matin), à 74 ans.

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Jean-Max Tixier. Dessin de Jacques Basse extrait de son livre, "Visages de poésie" (Rafael de Surtis éd.)

S’il se définissait, amusé, comme « polygraphe », il fut surtout poète. Il avait publié avec succès des romans ancrés dans son terroir provençal qui, même s’il m’avouait récemment ne pas les mettre au même plan que le reste de son œuvre, témoignent de son talent protéiforme. Des nouvelles aussi, et surtout des recueils de poèmes.
A l’heure de son départ, c’est pourtant un de ses romans, « l’Homme chargé d’octobres » (2005), qui me vient à l’esprit. Peut-être parce que son personnage principal est un écrivain en fin de vie, qui fait retour sur le sens de son œuvre. Ce livre, je l’ai lu et j’en ai rendu compte à sa sortie, il me semble devoir l’évoquer pour rendre hommage à son auteur.

« L’Homme chargé d’octobres »


Ce roman d’introspection est aussi une traversée du XXe siècle : au soir de sa vie, un écrivain qui se prépare à recevoir des étudiants travaillant sur son œuvre, se demande ce qu’il va leur dire et revisite ses souvenirs. Nous sommes en 1989, au moment de la chute du mur de Berlin ; Alexandre Saulver est né en Russie (en 1900) et a vécu la révolution d’octobre 1917 à Saint-Pétersbourg. Les deux dates, évidemment emblématiques, encadrent une trajectoire d’homme engagé à gauche à ses débuts (même s’il est arrivé en France dans les bagages des Russes blancs) puis désillusionné.
Rameutée, la mémoire du vieil homme nous livre donc une succession, plus thématique que chronologique, de scènes de vie et d’histoire. Car les deux registres sont étroitement intriqués et toute question sur les implications d’un engagement renvoie au sens d’une vie.

Le fruit des circonstances


Alexandre Saulver qui a connu la Guerre d’Espagne comme brigadiste, alors que les « les avions nationalistes lâchent leurs bombes sur le moral des républicains », puis la Résistance, et pris part à bien d’autres événements majeurs du XXe siècle, n’a cependant plus envie de tricher avec lui-même et sa propre image : rétrospectivement, l’engagement pour lequel l’auteur et l’œuvre furent salués lui paraît surtout le fruit de circonstances. Peut-être même ses mobiles sont-ils d’un tout autre ordre que politique : il a connu son premier amour, aussitôt perdu, en même temps que l’insurrection, à Saint-Pétersbourg ; et la figure de Ludmina n’a plus cessé de le hanter, pesant sans doute inconsciemment sur ces choix. « Deux sincérités coïncidaient en moi et s’étayaient l’une l’autre », s’avoue l’homme chargé d’octobres – de révolutions plus ou moins trahies et d’automnes méditatifs.
Pas d’amertume, cependant : Alexandre Saulver n’est plus affecté, même par les errements de son propre parcours. Privilège du grand âge, il relativise ses échecs comme ses succès et s’accommode de la déréliction, sans avoir perdu tout à fait le goût de la vie, de la bonne chère et des choses simples. Il ne renie pas son passé, mais place les destins individuels et collectifs en perspective pour tenter de comprendre tant soit peu leur interaction. Sans tirer de leçon même si, désabusé, revenu de ses illusions, il peut sembler parfois privilégier, au bout du compte, une lecture réductrice – factuelle, psychologique – de son existence.

Profondeur mélancolique


Mais si la dimension politique est bien présente, il s’agit ici, d’abord, de l’histoire d’une vie et d’un roman.
Jean-Max Tixier a trouvé le ton juste, sans jamais forcer le trait, pour peindre les paysages intérieurs d’un homme qui dresse un bilan et se prépare à la mort avec une relative sérénité. D’un homme qui a conservé la lucidité comme credo et ne craint pas d’écorner son image.
Une musique d’automne l’accompagne, la narration étant entrecoupée de réflexions sur la vieillesse qui donnent toute sa profondeur mélancolique au tableau. Jean-Max Tixier a signé là un de ses meilleurs livres, en mêlant l’introspection et les événements collectifs en une suite de scènes d’une grande force d’évocation.

« L’Homme chargé d’octobres » de Jean-Max Tixier. Le Cherche-Midi, éd.256 pages. 16 euros


Michel Baglin




« Les silences du passeur »


Je retrouve de cette tonalité dans son dernier recueil, « Les silences du passeur » (éd. Le Taillis Pré, 2006) où l’âge venu (« me voici parvenu à l’extrémité de la lande »), il avoue : « Parler n’entame pas le silence qui coule son béton autour de ma présence ».
Jean-Max Tixier avait obtenu en 1997 le prix Artaud pour « L’Oiseau de glaise » (Arcantère éditeur.) où il s’interrogeait : « Pour saisir la présence est-il d’autre pouvoir que celui de la dire ? ». Et il y répondait par des suites de poèmes en prose dédiés aux vibrations de la lumière (certains faisant écho à des photographies de Clergue) et de la ferveur, de cette vie toujours difficile à étreindre, et plus encore à dire tandis que « la langue remue des discours pris de gel ».
Bien des années plus tard, avec « Les silences du passeur », il affirme toujours « avoir pour cible l’indicible ». Mais face au vide et au néant, à la « femme dernière », à l’extrémité de la lande, la voix reste ferme, même si désabusée, trouvant sans doute encore « raison de dire » dans cette « semence lancée à travers le temps » qui figure sans doute le poème.
Voici l’ouverture de ce beau recueil :

Chacun invente l’autre rive. Imagine l’espace inconnu qui tiendra ses promesses. On se retrouve à l’embarcadère, transis d’angoisse. Face à l’ombre qui désigne d’un geste où prendre place. L’ombre déjà nous guide. La perche s’enfonce dans les vases. Nul ne parle. De peur de faire basculer l’esquif dans les ténèbres.

Le passeur s’est avancé trop loin. Par quel élan poussé ? Il a franchi les limites. Perdu ses repères. Il ne s’est pas aperçu que sa barque était vide. Plus de passagers. Ne reste des rameurs que leur propre rumeur. Une eau noirâtre les remplace. Mais on les reconnaît encore à leurs reflets. A moins qu’on ne le rêve.

Tu traverseras le fleuve avec ta charge d’âmes. Sans regarder en arrière. La Loi défie le temps dans son achèvement. Que devient-elle quand la force décline ? Que la nuit emplit la tête. Prend dureté de pierre. Tu traverseras la matière. Tu passeras par l’épreuve du feu. De l’autre côté, le fleuve sera calme et limpide. Tu tremperas les lèvres dans la douceur des eaux.<br/>

Qu’importe la mort, son mutisme, si, à l’envers du temps, revient l’image du départ ? Si le chant rebrousse chemin vers le cœur. Si les fantômes prennent consistance sous les paupières closes. Est-ce toujours trop tard, trop tôt, qu’on embarque ? L’ombre attend sur le quai. Le passeur à la même place. Il est l’heure de dénouer la corde autour du dernier mot.

(Ouverture de « Les silences du passeur » édité aux éd. Le Taillis Pré, en 2006. 158 pages. 17 euros )



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dimanche 4 octobre 2009, par Michel Baglin

Messages

  • Votre évocation de Jean-Max Tixier par quelques-uns de ses livres significatifs amplifie l’émotion suscitée par son décès. Il suffit de relire quelques poèmes, dont ceux que vous proposez, pour immédiatement percevoir la profondeur de la réflexion qu’il conduisait depuis toujours : riguer du verbe exprimant la lucidité et la gravité contrastant en apparence avec son côté bon vivant, "bouffeur de vie". J’ajouterai, pour avoir été ami et compagnon pendant près de quarante années, son stoïcisme et sa réflexion permanente sur la mort. Je me permettrai de mentionner l’essai que j’ai consacré à son oeuvre aux Editions L’Harmattan : "Jean-Max Tixier à l’arête des mots"

    Jean-Claude Villain

    http://perso.orange.fr/jean-claude.villain

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Un auteur prolifique

Jean-Max Tixier est né en 1935 à Marseille, mais vivait depuis longtemps à Hyères. Ses études conjointes en sciences et en lettres modernes l’avaient amené à une thèse de doctorat portant sur les rapports entre la poésie et les mathématiques (« Pour une logique poétique » ). Il mena de front une carrière d’enseignant, débutée en 1962, et une activité journalistique, critique et littéraire.
Bien qu’il se soit illustré dans toutes les formes d’écriture (et se soit fait connaître du grand public par sa collaboration à la rédaction des livres du fameux commissaire N’Guyen Van Loc, dit « le Chinois »), c’est à la poésie qu’il revenait constamment, depuis la parution de son premier recueil, « La Poussée des choses » , en 1967.
Il fut également l’auteur de romans, contes, essais, livres de critique, nouvelles… soit au total environ 70 ouvrages. Ce qui lui valut plusieurs distinctions littéraires (notamment les prix Louis-Guillaume et Antonin-Artaud, et le Grand Prix littéraire de Provence pour l’ensemble de son oeuvre). Il venait de recevoir le prix de l’Académie Mallarmé pour son oeuvre poétique. Son dernier livre, « Le Crime était déjà écrit » , est paru fin septembre aux « Presses de la Cité » où il avait donné nombres de romans ancrés dans son terroir provençal (« Ma terre, je la porte à l’infini », disait-il).
Jean-Max Tixier collaborait également à de nombreuses revues littéraires, Encres Vives, Europe, Sud et Autre Sud, Poésie 1 Vagabondages. etc.

Un numéro de
"A l’index"

Une revue, celle que dirige Jean-Claude Tardif,, "A l’index", vient juste de boucler son numéro 18 qu’elle consacre à Jean-Max Tixier. Contact : Jean-Claude Tardif. 11 rue du Stade. 76133 Epouville. Courriel : jcltardif@free.fr

Revue "A l’index"
Un numéro spécial
de 180 pages
voir ici

BIBLIOGRAPHIE

Poésie


La pousse des choses, éd. Encres vives, 1967
La vague immédiate, éd. Mic Berthe, 1967
La pierre hypnotisée, éd. Les Nouveaux Cahiers de "Jeunesse", 1968
En guise de paroles, éd. Encres vives, 1970
Mesure de la soif, éd. Encres vives, 1970
Design, éd. Encres vives, 1973
Lecture d’une ville, Sud, 1976
Ouverture du delta, éd. Encres vives, 1980
Demeure sous les eaux, éd. L’Atelier des Grames, 1983
Etats des lieux, Ed Sud, 1984
La Traversée des eaux, Sud, 1984
Silence ombre portée, éd. Encres vives, 1987
L’arrière-temps, La Table rase, le Noroît, 1989
Vertige Camaieu, éd. Telo Martieus, 1991
Etats du lieu, Autres Temps, 1992. Prix Campion-Guillaumet de la SGDL, - Prix Louis-Guillaume.
Espace d’un jardin, éd. Associatives Clapas, 1993
Le Roseau Noir, éd. L’Atelier des Grames, 1994
L’instant précaire, L’arbre à paroles, 1995
L’oiseau de glaise, Arcantère, 1995. Prix Antonin Artaud
Questions de climat, éd. Autres Temps, 1997
Scènes des songes quotidiens, éd. Associatives Clapas, 1998
La belle saison, Encre Bleue, 1998.
Recitativ de Sare, traduit du roumain, éd. Libra, , 1999
L’imprécation du silence, éd. Cogito, 1999
Veillées provençales, Encre Bleue, 1999.
Où s’invente le jour, éd. Associatives Clapas, 2000
Le Temps des guêpes, éd. Tipaza, 2000
Le festin des mouettes, Parpaillon, 2000.
Aphrorismes du silence, collection Le Livre d’argile, 2001
Chasseur de mémoire, Le Cherche-midi, 2001
Fragments de l’obscur, éd. Associatives Clapas, 2002
Double marée, collection Pli dirigée par Daniel Leuwers, 2002
Jardin ou peut-être jardin, Alain Benoît, 2003
Le manteau de Circé, ed Le Taillis Pré, 2003
Profils de chutes et autres partitions, éd. Telo Martius, 2003
Requiem pour un silence, éd. La Porte, 2003
Le temps des mots, en collaboration avec Jean-Louis Troianowsky, Pluie d’étoiles, 2004.
Fragments de l’obscur/Frammenti dal buio, édition bilingue, Campanotto Editore, Passian di Prato, 2004
Petites histoires de la mer, Pluie d’étoiles, 2004.
Stances à la demme dernière, éd. Alain Benoît, 2005
Passage, avec Youl, tirage limité à 3 exemplaires, 2005
Les silences du passeur, Le Taillis Pré, 2006.

Romans


Le jardin d’argile, le Cherche-midi, 1997
v
Le crime des Hautes Terres, Les Presses de la Cité, 2001
La fiancée du santonnier, Les Presses de la cité, 2002
Le maître des Roseaux, Presses De La Cité, 2003.
Meurtre à l’essai, Adcan Editions, 2003.
Marion des salins, Presses De La Cité, 2005.
L’homme chargé d’octobres, Le Cherche-Midi Editeur, 2005.
Le Mas des Terres Rouges, Presses De La Cité, 2006.
L’aîné des Gallian, Presses De La Cité, 2007.
L’Ombre de la Sainte-Victoire, Presses De La Cité, 2008.
Le Juge de paix, Presses de la Cité, 2008.
Le Cavalier des deux rives, Melis, 2008.

Nouvelles et contes


Le Berger d’Ombres, Luneau Ascot,1985.
Le Festin des mouettes, Parpaillon Editions, 2000.
Un lavoir en Provence et autres histoires, Pré aux Clercs, 2007.

Pour la jeunesse


Petites histoires de la mer, Pluie d’étoiles, 1999
La crèche et les santons de Provence, en collaboration avec Sabine Nourrit, Autres Temps Editions, 2000.

Essais


Vers une logique poétique, éd. La Table Rase, 1980.
Chants de l’évidence, Autres Temps Editions, 2008.

Livres d’artistes


Le cabanon, Jeanne Laffitte, 1998.
Marseille vous souhaite la bienvenue, (bilingue français/anglais), en collaboration avec Christian Crès, EEMP, 1998.
Provence, EEMP, 1999.
Georges Briata, Edisud, 2002.
Le Var, beauté sauvage, en collaboration avec Dominique Zintzmeyer, Cres, 2004.
Treizième ciel en Provence, en collaboration avec Gilles Martin Raget, Editions Jeanne Laffitte, 2005.

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