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Phoenix n°13

Un numéro sur Jeanine Baude

La revue Phoenix, dont j’avais salué la (re)naissance en janvier 2011 (voir ici), consacre son numéro 13 à Jeanine Baude. Philippe Leuckx a apprécié.



Une revue de 180 pages, dont 59 consacrées à Jeanine Baude, à la présentation de son œuvre poétique et narrative, à des études sur ses livres, à des poèmes inédits de notre écrivaine et à des textes poétiques qui lui sont dédiés.

Pour avoir lu plusieurs de ses livres (entre autres le très beau volume « Colette à Saint-Tropez » dont je garde un souvenir lumineux de parfums et de lieux traqués par une écriture experte), je retiens l’essentiel rapport au voyage, dans une tension qui éveille à l’autre, à l’usage des villes (Venise, New York…), à celui des îles. Le corps est lui aussi insulaire, dans cette description des « unions amoureuses » comme le décèle la lectrice et poète Marie-Claire Bancquart.
Jean-Claude Meffre dessine l’ancrage urbain dans une œuvre qui laisse place à l’arpenteuse, à la piétonne de New York et d’ailleurs .
John Stout dresse l’inventaire des lieux et des thématiques de l’univers de Baude.
Une lecture psychanalytique, telle que la pratique Michaël Bishop, permet de revenir aux enjeux fondamentaux : à quel manque, à quel désir répondent les tentatives diverses d’écriture ?
Joëlle Gardes, dans une brève et éclairante note, elle qui a organisé ce numéro tout autour de l’écrivaine, elle qui la questionne dans un entretien qui interroge le biographique, rameute l’essence d’une poésie autour de quelques noyaux : la vie, l’éthique, le risque scriptural.
Le poly-anaphorique « Soudain », inédit au moment de la confection de ce numéro, aujourd’hui publié avec de belles illustrations couleurs aux Editions Tipaza, coll. Métive, recèle des neuvains qui configurent assez étroitement les pôles complexes d’un univers poétique : « tu plaques ton désir », « la ceinture historiée du langage », « ton oui ensemencé ».
« Soudain rameuter les couleurs les sons des fragments de chair vive ».
Le numéro s’enrichit d’un « Partage des voix » : Gabrielle Althen « une boule de malheur dans (la) gorge », a « l’enfance comme un trou d’infini »  ; Fabrice Farre, autre « arpente(u)r (de) la rue escarpée » songe à « partir retrouver les autres » ; Cathérine Bédarida écume le fleuve intérieur, dans une descente qui « déblaie » ; Nasser Edine Boucheqif tisse un véritable hommage au regard autour des enfants, de l’océan avec le « sel » des « souvenirs craquelés ». Un même lyrisme traverse les poèmes de Salah Al Hamdani« le chien aboie dans le vide », et le poète veut « laver ton visage avec la pluie de ma tristesse ».
La poète japonaise Shizue Ogawa, une « voix d’ailleurs » inscrit dans « Une âme qui joue » l’intense relation que l’écrivaine noue avec les nuages, la terre natale, symboles l’une les autres des tensions profondes entre vie et mort, entre espace à détenir et disparition.

Philippe Leuckx


(Phoenix, parution 13 de mars 2014 – Jeanine Baude - , 9 rue Sylvabelle, F-13006 Marseille, 12€.)


De quelques numéros précédents

Revue Phoenix n°12 Spécial Martino Baldi


Originaire de Pistoia, comme Bigongiari Piero, Martino Baldi, né en 1970, propose avec ce recueil lauré (Prix Léon-Gabriel Gros 2013), « Chapitres de la comédie » , récompensé par un jury réuni autour de Gabrielle Althen, Marie-Christine Masset, Angèle Paoli, Josyane de Jésus-Bergey, Jean Blot, François Bordes, Gil Jouanard, un regard distancié, ironique, original sur la société, un catalogue assez nuancé et minutieux d’un monde-canettes, consumériste en diable, qu’il observe avec beaucoup de scepticisme voire de cruauté. Le poète pistoien (comme Maura Del Serra, dont j’ai beaucoup aimé l’univers, cf. Phoenix n°11 de septembre 2013) s’en donne à cœur joie pour débusquer « un tango implacable pour l’âme », pour rendre hommage aux confrères aimés : Penna, Sereni…
Les titres résonnent étrangement : « La maison jaune », « Le jour où j’ai tué mon père ». Baldi, comme un Voltaire moderne, dépiste les faux semblants, rameute les vignettes éclairant une modernité trempée de platitude, de trivialité (« il a dû pousser son dernier râle…tandis que, luisant, couvert d’huile / de coco ou de quelque autre fruit tropical/ je fendais les eaux du bassin numéro quatre-vingts »), d’ironie à propos des travers d’un univers social trop riche (« Aujourd’hui j’ai trop mangé/ je me sens gonflé, plein/ à tel point que je parviens à grand peine/ à m’asseoir »).
Chez Baldi, le frigo est personnifié, le rasage est un rituel digne d’un vers et les changes, les excréments entrent de plain-pied dans la sphère poétique du Pistoien.
Une belle découverte. Un tempérament, qui s’énonce en longs poèmes surtout, habile à déceler dans la masse des jours, dans la nasse des habitudes, les ingrédients des vies ordinaires, entre « bouillies » et « chromothérapie », une écriture qui aime décrire une réalité qui nous semble parfois si étrange ou si étrangère, alors qu’elle ne fait que mimer nos comportements les plus banals.
Une thèse de lettres sur Parise, un emploi de bibliothécaire qui le met aux sources directes de découvertes (comme celle de Bigongiari, qu’il a longuement commenté) : Baldi de Pistoia la généreuse en littérature renouvelle le poème autobiographique, lucide, distancié, auto-ironique et largement salutaire en cette période de puritanisme et de nouvelles censures.

(Phoenix n°12 – Numéro Spécial Prix Léon-Gabriel Gros 2013 – Martino Baldi – décembre 2013, 12€.)

Phoenix, n°11 – Maura Del Serra

La revue, qui aura trois ans en ce janvier 2014, en est déjà à son onzième numéro. L’équipe, autour d’Yves Broussard, André Ughetto, Joëlle Gardes, Marie-Christine Masset, s’est élargie et a donné écho, par ses contributions précédentes, à de grandes figures poétiques : Alyn, Bauchau, Mazo, Metellus, Cheng, Jaccottet, entre autres.
Cette fois, c’est à l’Italienne Maura Del Serra d’être honorée par un dossier concocté par le poète et traducteur André Ughetto. Soit quarante-cinq pages de lectures et de poèmes. La Centauresse - et son corps qu’illuminent des textes où le jeu du je est particulièrement expressif - vibre entre un spiritualisme du secret et le constat des souffrances, entre le désir de « secourir » et l’aveu d’identité hautement métaphorique (« je suis la Terre…épuisée/ par les avides blessures de ses fils »), entre la fidélité à la nature, à la « lumière de midi », à l’union avec le « vent pour prier/ sur la tombe invisible de Mozart » et « des questions éternelles ». L’auteure partagée, sensible au « mouvement » du balancier poétique entre temps et soi, entre temps et temps et « la vie (est si) rapide » ! Le beau titre – oxymore - : Gloire obscure, sonne comme une reconnaissance ombrée dans les plis du poème.

Entourent l’auteure péninsulaire, dans un « Partage des voix », Dominique Sorrente, Jean Joubert :
« Nous séjournons en poussières de poussières / parmi les silencieux. » (D.S.)
ou « De cet arbre abattu / de la basse blessure / suinte un peu de sang / et c’est un cœur secret / qui a cessé de battre » (J.J.)
D’autres textes méritent lecture. Olivier Massé évoque migrations et partances avec un beau phrasé :
« Et moi je suis resté / Accablé / Mais avisé./ Sous terre sous terre il faut me cacher / Au royaume des larves et des gros vers blancs / Pour me nourrir. »
Quant au Belge et doué Timoteo Sergoï, apte à renouveler la langue en la prévertissant, en la pervertissant de nombre d’inventions qui s’échappent de nos « lègres » :
« Ce qui est simpre, on le voit doubre / On croit s’endormir sous la foudre / On se réveille dans la poudre / Au bord des lègres : / Un cœur allègre ».
Vraiment, du beau travail poiétique !
La rubrique « Voix d’ailleurs » met en lumière le travail de Miguel Veyrat. Dans « Le Vide du ciel », le poète espagnol de Valence, né en 1938, restitue les thèmes de la mort, de la mère et des murs blancs (« peints de soleil ») dans de brèves explorations où souffle et brisure du vers attisent la blessure dans un temps escompté : présent et futur tissent la plongée, mais le chant subsiste. Les traductions, très belles, sont de Jean-Claude et Daria Rolland.
La revue, copieuse, près de 180 pages, propose une série de lectures critiques (à propos de l’expo Hopper, des livres de Ritsos, Suied, Limbour…), un hommage à Gaston Puel, le poète-ermite, que nous avons découvert grâce à l’Arrière-Pays et au travers de sa « Fenêtre ardente », qui aurait eu quatre-vingt-dix ans en 2014.
Longue vie à cette belle revue, qui prolonge l’audace de « Autre sud ».

(Phoenix, n°11, octobre 2013, 178 p., 9, rue Sylvabelle, F-13006 Marseille, 12€.)



vendredi 23 mai 2014, par Philippe Leuckx

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