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Jean Giono

« Un roi sans divertissement »

Étrange roman à la narration complexe, plurivoque, « Un roi sans divertissement » commence comme un polar pour prendre très vite des dimensions métaphysiques. La mort, la cruauté de la condition de vivant, les puissances de la nature à l’œuvre en nous fascinent Langlois, qui tente d’échapper par le « divertissement » pascalien…



Tous les romans de Giono ont leur part de tragique, directement lié à sa perception de la beauté et de la cruauté du monde. Sans doute cette part prend-elle ici une résonance plus grande du fait des circonstances : Giono écrit « Un roi sans divertissement » en 1946 alors qu’il est interdit de publication par le Comité national des écrivains jusqu’en 1947 (son ouvrage est publié cette année-là). Son engagement pacifiste lui a valu une première incarcération en 1939, on l’accuse de collaborationnisme à la Libération parce que d’aucuns ont jugé son œuvre proche d’une célébration du « retour à la terre » prôné par Vichy et pour avoir publié des extraits de son œuvre dans La Gerbe ou Signal. Pourtant, durant la guerre, Giono semble bien à plusieurs reprises, avoir aidé des réfractaires, des Juifs et des maquisards. On ne trouve en tout cas nulle trace dans ses écrits d’allégeance à l’idéologie nazie et il est libéré après quelques mois d’incarcération...

Ce roman, dont l’action se déroule dans la période de 1843 à 1848 et se situe comme « Batailles dans la montagne » dans les Alpes du Trièves, emprunte son titre aux « Pensées » de Pascal : « Un roi sans divertissement est un homme plein de misères »  : les hommes sont condamnés à chercher le divertissement pour échapper à la conscience de leur condition existentielle et à l’ennui.

Le personnage principal, le capitaine de gendarmerie Langlois, envoyé dans ces hameaux perdus pour élucider une série de disparitions et de meurtres, n’échappe pas à cette règle. Bien qu’austère dans sa vie quotidienne, lui aussi aime les cérémonials, les parures et les rituels, pousse ses proches à la fête et aux déguisements et organise des manifestations spectaculaires comme une battue aux loups. Mais ce qui le fascine plus que tout, c’est le mal, celui qu’incarne le meurtrier et auquel il sent qu’il cède peu à peu lui aussi ; c’est ce mal qui s’avère le plus grand divertissement pour échapper à la condition humaine…

Fascination du sang

Le mystérieux tueur qui sévit dans ces parages, en plein hiver, nous reste pratiquement inconnu. Giono ne s’intéresse pas plus à sa psychologie qu’à ses mobiles. Langlois finit pourtant par se lancer sur sa piste, alors qu’un témoin l’a surpris descendant de l’arbre où il a caché les corps de certaines de ses victimes. Après avoir parlementé avec lui, il l’emmène dans un sentier reculé et l’exécute de deux coups de pistolet, en prétextant un accident. On n’en saura pas plus sur l’assassin, mais on devine que lui aussi s’est « diverti » pour tromper la solitude glacée des hivers montagnards.

Langlois passe alors au premier plan. Il a démissionné de la gendarmerie et est devenu commandant de louveterie, sans rien perdre de son élégance ni de son mystère. Bienveillant avec les villageois, il demeure néanmoins distant. On le voit rendre visite à une veuve et, sans se faire connaître, lui passer commande de broderies pour l’aider à survivre (bien que cela ne soit jamais précisé, on devine qu’il s’agit de la veuve de l’assassin qu’il a exécuté).
Il a choisi de s’installer à l’auberge du village, tenue par une ancienne prostituée, Saucisse, qui va l’aider à trouver une femme, Delphine, puisqu’il a aussi décidé de se marier. Mais en dépit des fêtes (avec le procureur du roi qui est devenu son ami ou de Madame Tim, châtelaine des environs) et des chasses, en dépit du bungalove qu’il se fait construire sur les hauteurs, l’ennui est toujours là, et la fascination du sang versé (la décapitation d’une oie et la vision récurrente du sang sur la neige en fournissent la représentation iconique) comme le pressentiment de la barbarie qui affleure sous l’être civilisé. L’exécution d’un loup après une longue traque baroque (il a demandé à certains habitants de se déguiser pour cette battue) le remet dans ses propres traces de meurtrier du tueur en série. Dès lors, comprenant qu’il est condamné au « divertissement » cruel, il fait l’ultime choix, celui de se suicider et d’une façon spectaculaire : en fumant un bâton de dynamite !

Narration complexe

L’intérêt du roman réside surtout dans son mode de narration, assez déconcertant, puisque tous les événements sont rapportés par des témoins directs ou indirects, éloignés dans le temps, avec de véritables ruptures de ton. Le narrateur principal transmet en 1946 (date de composition du roman) les narrations des autres, recueillies oralement plusieurs décennies avant : le récit de Saucisse et celui des vieillards du village rapportant des témoignages de leurs parents ou grands-parents. Les événements vieux d’un siècle sont ainsi restitués par des voix très diverses (la gouaille de Saucisse, le détachement ironique des vieillards, etc.) avec de véritables blancs chronologiques. Au terme de cette tradition orale, on obtient une narration kaléidoscopique, faite de points de vue différents, pris et repris, de « réécritures » et de surinterprétations.

Cette technique romanesque est extrêmement elliptique et il faut souvent interpréter pour comprendre. Tel est le cas de la visite à la « brodeuse » où rien n’est explicité de son identité ou de l’identité du personnage d’un tableau dans la contemplation duquel s’absorbe Langlois. Giono se concentre sur quelques épisodes essentiels, parfois éloignés dans le temps, et nous laisse imaginer les transitions, les relations possibles : il réclame de celui qui se plonge dans son roman une lecture active. En revanche, la description d’un arbre (le hêtre, par exemple, véritable « personnage » du roman, divinisé) peut être développée au point de lui faire prendre une dimension mythique. Les significations du roman s’élaborent ainsi de façon poétique et rayonnante, par des rapprochements, des analogies, des contaminations métaphoriques, une circulation symbolique intense entre les épisodes.

Michel Baglin



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samedi 22 avril 2017, par Michel Baglin

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Jean Giono

Né à Manosque le 30 mars 1895, Jean Giono est mort le 9 octobre 1970 dans la même ville.

Il est le fils unique de Jean-Antoine Giono (1845-1920), un cordonnier anarchiste d’origine piémontaise et de Pauline Pourcin (1857-1946), d’ascendance picarde par sa mère et provençale par son père.
La famille a de maigres revenus et en 1911, Giono doit interrompre ses études pour travailler dans une banque.
En 1915, il est embarqué dans la grande boucherie du premier conflit mondial. Il voit ses amis tomber à ses côtés et lui est gazé. De cette expérience terrible, il tirera plus tard un roman, « Le Grand Troupeau » et surtout un engagement en tant que pacifiste convaincu.
Il lit beaucoup, s’imprègne des mythologies grecques et romaines qui marqueront son œuvre, à commencer par le premier roman qu’il écrit, « Naissance de l’Odyssée » (qui ne sera publié qu’ultérieurement). « Colline est son premier livre publié, qui ouvre la Trilogie de Pan, et reçoit un bon accueil.
En 1929, il décide de se consacrer entièrement à l’écriture. « Que ma joie demeure » en 1935 lui vaut un grand succès.
A la suite d’une randonnée avec des amis sur la montagne de Lure, il crée les Rencontres du Contadour, qui se poursuivront jusqu’en 1939. Son engagement pacifiste s’y confirme, il écrit « Les Vraies Richesses » .
Face aux menaces d’une nouvelle guerre, il écrit « Refus d’obéissance », « Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix », « Recherche de la pureté » , etc.
L’utilisation de sa pensée par Vichy, notamment le retour à la terre ou à l’artisanat, lui vaut après guerre, d’être accusé d’avoir collaboré (alors qu’il a caché des réfractaires, des juifs, des communistes) et il est emprisonné en septembre 1944. Il est libéré en janvier 1945, sans avoir été inculpé.
Dans les années qui suivent, Giono publie les œuvres de sa "seconde manière", notamment « Le Hussard sur le toit » (1951), il est bientôt considéré comme un des grands écrivains français du XXe siècle. En 1954, il entre à l’Académie Goncourt.
Pour autant, il reste engagé contre les guerres et soutient le comité créé par Louis Lecoin pour un statut des objecteurs de conscience, aux côtés de Camus, Breton, l’abbé Pierre.
Il est emporté par une crise cardiaque le 9 octobre 1970 dans sa maison.



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