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MESSAOUR Boulanouar

Un semeur de conscience

Par Abdelmadjid Kaouah

La poésie algérienne est en deuil. Le poète Messaour Boulanouar, l’auteur de « La Meilleure Force », est décédé le 14 novembre 2015.



Comment Messaour Boulanouar n’aurait-il pas écrit « La meilleure force » , la seule grande épopée de notre « libération » ? s’exclamait Jean Sénac. La Meilleure force est un long poème de 7000 vers qui forme, selon Tahar Djaout, « une sorte de cosmogonie de la souffrance et de la revendication…le reflet de l’univers concentrationnaire et de l’horreur quotidienne où tout un peuple vivait ».
Messaour Boulanouar, surnommé « El Kheïr » (Le Bien), est né en 1933, quelques années au lendemain du centenaire de la Conquête coloniale de l’Algérie. Il a donc grandi, vécu sa jeunesse sous la colonisation. Et très tôt pris conscience de l’injustice qui était faite aux siens. Quelques personnes et des lectures surtout ont ponctué son cheminement dans la vie et la création, telle la sœur de Maurice Audin rencontrée à Sour el Ghozlane, (ex-Aumale), où elle enseignait en compagnie de son mari. Et il eut pour condisciple la plus jeune. Il se souvenait que de temps à autre Maurice Audin faisait le voyage à Aumale.
Malgré le temps, l’âge, les épreuves, Messaour Boulanouar pouvait encore réciter de mémoire les « récitations » apprises à l’école. Victor Hugo, il le connaissait mieux que certains chercheurs. Il m’avait confié qu’il avait été à la fois déçu et fasciné par Hugo. Ce dernier n’était-il pas ainsi emblématique de tous ces écrivains du XIXe siècle qui avaient applaudi à la Conquête ? Tel son rival, Lamartine qui se déclarait « oriental » à tout jamais et cependant fervent soutien de la conquête de l’Algérie… Mais Hugo a évolué, d’autres non… Il suffit de lire dans « Les Châtiments », le poème qu’il a consacré à l’Emir Abdelkader.
A 17 ans, le futur auteur de « La meilleure force », pauvre et malade, interrompit ses études secondaires. Et plus tard, il est éveillé très tôt au nationalisme, mortifié par les exactions de la puissance coloniale française et édifié sur ses vaines promesses au lendemain de la seconde guerre mondiale : 8-mai 1945,élections à la Naegelen soldées, notamment, dans la région de Sour El Ghozlane, à Dechmiya , par la mort de plusieurs Algériens .
Il fut aussi nourri des poètes de la Résistance française et des camps de la seconde guerre mondiale - et dont il connaissait encore par cœur certains poèmes comme il pouvait réciter de mémoire du chir el melhoun à tous vents. N’est-il pas le petit-fils d’une poétesse du terroir. ? Il ne tarda pas à passer au militantisme actif, connaîtra ainsi la prison de Serkadji entre 1956-1957.C’est en prison qu’il conçoit dans sa tête « La meilleure force » qui s’ouvre sur « J’écris pour que la vie soit respectée par tous ».
Premières années de l’indépendance. Années d’enthousiasme après la guerre…Messaour s’engage dans l’action culturelle et poétique. L’église de Sour El devient un centre culturel. Jean Sénac se déplace pour un récital mémorable. « La meilleure force », (comme « Algérie, capitale Alger » d’Anna Gréki), ne connaîtra pas une diffusion publique. Juste une recension dans une édition d’Algérie-Républicain introuvable, parue de la veille du 19-Juin… Messaour et Gréki seront voués à une inexplicable réclusion en matière d’édition. Et « Dame- Sned » ne fera que l’aggraver. Seules les éditions L’Orycte à Sour El Ghozlane ouvriront des brèches dans cette situation par la publication de plusieurs plaquettes de qui sont devenues aujourd’hui des incunables… : « Raisons de dire » (1976) ; Comme un feu de racines, (1977), « Sous peine de mort », (1981).
« J’écris une poésie d’un autre âge », s’obstinait à répéter Boulanouar . Ce qui signifiait en clair : « Je n’écris pas pour me distraire ou distraire ». Et pourtant s’entassaient recueil sur recueil, indéfiniment repris sur le métier (sur sa bonne vieille Japy), splendidement agencés et n’ayant déjà rien à envier à un ouvrage édité ! Et à faveur d’une commémoration du 1er Novembre, on se rappela de l’ancien Moudjahid et une somme de ses poèmes fut éditée à l’Anep.
Dans l’un de ses rares entretiens, en 1981, il déclarait à feu Tahar Djaout : « La poésie se trouve en danger, dans ce pays même où la magie du verbe accompagnait partout le peuple dans son travail et dans ses fêtes : chansons de moissonneurs, chansons de la tonte des moutons, chansons du tissage de la laine, chansons de toutes les touiza ancrées au plus profond de notre paysannerie. ». Cri de vigie inquiète. A-t-il été entendu ? Le poète propose…Il se voulait avant tout « …semeur de conscience/ Au chant brûlé d’avance »
Les années 90 mortifères vont conduire Messaour Boulanouar à sonder un autre malheur, cette fois fratricide en « terre triste en l’espoir où nous parlons de suie / de mort sauvage en terre ignoble nuit de salpêtre ». Comment a- t-il- résisté au « long chagrin de fleur ternie de pierre amère » ? Par le poème ? C’est son secret. Il a longtemps connu et échanger avec Kateb Yacine et d’autres poète contemporains, voyagé mais n’a jamais quitté sa ville. C’est sa meilleure force. Sa vie a été vouée à l’écriture poétique. Loin de la capitale et de ses vernis, il est resté fidèle à sa ville natale où il a écrit l’essentiel de son œuvre. D’ailleurs, l’un de ses recueils s’intitule : « Je vous écris de Sour El Ghozlane ». Sour, Le rempart des Gazelles où non loin se trouve le tombeau de Takfarinas en déshérence.
Adieu El-Kheir !

Abdelmadjid Kaouah



mercredi 18 novembre 2015

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Messaour Boulanouar


Messaour Boulanouar, né le 11 février 1933 à Sour El Ghozlane (dans la région de Bouira en Algérie), et mort le 14 novembre 2015 dans la même ville, est un poète algérien de langue française, compagnon d’écriture de ses amis Kateb Yacine et Jean Sénac.
Dans la littérature algérienne, il appartient à la génération qui a vécu sous le colonialisme et accompagné la guerre de libération menant à l’indépendance de l’Algérie. Comme Kateb Yacine, il signe ses recueils de son nom, Messaour, puis de son prénom, Boulanouar.
(d’après Wikipedia)



Messaour Boulanoua
"La Meilleure force"

(Editions du Scorpion, 1963)



J’écris pour que la vie soit respectée par tous

je donne ma lumière à ceux que l’ombre étouffe
ceux qui vaincront la honte et la vermine

j’écris pour l’homme en peine l’homme aveugle
l’homme fermé par la tristesse
l’homme fermé à la splendeur du jour

j’écris pour vous ouvrir à la douceur de vivre

j’écris pour tous ceux qui ont pu sauver
de l’ombre et du commun naufrage
un coin secret pour leur étoile
un clair hublot dans leurs nuages

j’écris pour la lumière qui s’impose
pour le bonheur qui se révèle

j’écris pour m’accomplir au cœur de mes semblables
pour que fleurisse en nous le désert froid du mal

j’écris pour que la terre m’appartienne
chaude tendre et joyeuse

j’écris pour apaise mon sang
mon sang violent et dur et lourd de siècles tristes

j’écris pour partager ma joie
avec ceux qui m’écoutent

j’écris pour être heureux pour être libre
pour tous les hommes vrais
qui comprennent mes cris ma peine et mon espoir

j’écris pour éveiller l’azur
au fond des yeux malades
au fond des vieux étangs de honte

j’écris pour qu’on défende
pour qu’on respecte
l’arbre qui monte
le blé qui pousse
l’herbe au désert
l’espoir des hommes


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