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Michel Onfray

une approche d’Adeline Baldacchino

« Michel Onfray ou l’intuition du monde »

« Un Michel Onfray peut en cacher un autre », c’est ce que s’attache à montrer Adeline Baldacchino dans son essai-manifeste, « Michel Onfray ou l’intuition du monde » paru en janvier aux éditions Le Passeur. Marilyse Leroux l’a lu.



Voilà « un parcours subjectif » articulé en trois parties interdépendantes : Poétique, Érotique, Éthique. Il s’agit pour l’auteur, après une mise au point sur les « controverses épisodiques » qui entourent le philosophe et une présentation claire et circonstanciée de sa démarche en début et fin d’ouvrage, de faire lire et comprendre Michel Onfray, ses lignes de force, sa cohérence, la fécondité interne de sa pensée : quel rapport ce marcheur des crêtes entretient-il entre poésie et philosophie, intuition et raison ? Quelle leçon de vie personnelle et sociale concrète peut nous apporter sa vision conciliatrice des contraires ?

Le parti de la vie

Premièrement, chez Michel Onfray, la poésie s’inscrit dans l’espace d’une blessure d’enfance fondatrice : réparation et consolation, elle choisit « le parti de la vie » et exalte « la puissance d’exister » contre les forces délétères à l’œuvre en nous, autour de nous. Elle danse « sur une ligne de crête quelque part entre l’effroi et l’émerveillement », fil de doute et d’incertitude accroché aux arches plus fermes de la philosophie, les deux s’équilibrant au-dessus de l’abîme. Le chant ne guérit de rien, le poète avance dans le désert, le chaos, il le sait, mais cette lucidité est le moteur même de son désir, de cette « pulsion de vie » qui l’anime envers et contre tout. Quand la philosophie n’a plus les mots, la poésie est son relais naturel et réciproquement. « Ni extase élitiste pour initiés, ni truanderie farcesque », elle est émotion première qui s’adresse à la totalité de l’être dans une expérience unique : éprouver l’intensité d’exister, la saveur d’être, dans toutes ses fibres, « toutes ses pointes », comme peut le faire le sage avec le haïku (1), cet art de la pure présence, de « l’instant miraculé ». Poésie vécue, versant lyrique de l’être, subjectivité ouvrant à la réflexion, et dans les textes philosophiques et dans les poèmes, prose ou vers, peu importe la forme, l’énergie circulant entre les pôles.

Une synergie des contraires

Raison et intuition avancent donc ensemble, l’une suppléant l’autre quand il le faut. Leur synergie relayeuse fait feu de toutes les forces présentes, tant la pulsion de vie rayonne : dans le rougeoiement d’un vin, dans une caresse à l’être aimé, dans une pensée partagée, un instant suspendu. C’est la force d’Éros qui nous propulse dans cet espace « intermédiaire entre la plus grande solitude et la plus troublante communauté », qui nous fait habiter pleinement le monde dans une jouissance allègre, une « ardeur  » jamais rassasiée d’elle-même. Poésie et philosophie s’allient les forces d’Éros pour nous aider à vivre, mieux si possible, dans une ouverture gourmande, multidirectionnelle. Il suffit pour cela de mettre en œuvre cette faculté extraordinaire de « jouir » du/au monde qui nous est donnée. Aucun individualisme malsain dans cette voie mais un salutaire et vigoureux partage.
Le mouvement lui-même participe de cette appréhension « érotique » des forces, le voyage étant vu comme « l’assomption de la présence poétique au monde », une ouverture géographique tout autant que sensorielle et mentale, qui, à l’image du poème, nous fait devenir autre et nous pousse à écrire le monde pour le restituer vivant en soi et plus loin que soi.
Choisir de dire oui à ce qui est, en toute lucidité, contre la « giration désespérée » qui nous menace, éprouver la force jubilatoire d’aimer dans la conscience de notre fragilité vaut la peine d’être vécu. La poésie qui est mode de vie et de connaissance − Saint-John Perse l’a dit si magnifiquement (2) – débouche naturellement sur une « éthique de l’action », une politique au sens noble et généreux du terme qu’Adeline Baldacchino développe en approfondissant, outre la pensée libertaire du philosophe porteuse de propositions concrètes, les visées de l’Université Populaire de Caen créée par lui en 2002. Tout paraît simple, au fond, lorsque le désir, le « goût » de la vie sont un pont vers l’autre.

Une œuvre de passeur

Adeline Baldacchino, qui a tout lu de Michel Onfray, appuie sa fervente analyse sur des extraits de ses poèmes, de ses textes philosophiques, en rappelant les liens qu’il entretient avec la pensée de Bachelard, de Nietzsche, de Montaigne ou Diogène de Sinople, le philosophe qui donne priorité à la liberté en jugeant de la bonne distance aux choses. Elle s’applique à montrer, avec richesse et précision, cette tension fertile entre les deux pôles de l’être : le poétique sensitif et le philosophique rationnel, deux alliés substantiels qui se complètent au service de la vie pleine et entière, gage possible, sinon de bonheur, au moins de mieux-être personnel et social. Elle n’hésite pas à s’impliquer, corps et âme, dans son analyse, en poète et philosophe elle-même amoureuse de la vie profuse, car, elle l’a compris intimement, rien n’est séparé. Pédagogue à l’instar de son sujet, elle prend soin de clore chacun de ses chapitres d’une phrase en italiques qui condense son propos en une formule personnelle toute poétique qui nous permet de poursuivre l’aventure, main dans les mots, mots dans les mains.
« On parle d’un autre pour se comprendre soi. » Quoi de plus juste ? Il n’est guère recommandé de faire œuvre de subjectivité dans la critique d’un livre, mais, exceptionnellement, je voudrais faire part ici de ma jubilation de lecture, de mon admiration pour le brillant travail de passeur que propose Adeline Baldacchino, une entrée raisonnée et sensible dans l’œuvre de Michel Onfray − un appel à plonger dans la source contre les gloses – et par là, tout aussi fondamentalement, une ouverture à vivre la philosophie et la poésie de l’intérieur comme des forces vitales qui réorientent, rassemblent, ancrent et équilibrent. Un moyen conjoint d’habiter le monde en citoyen libre acteur de sa vie. Un projet politique responsable, d’une douceur révolutionnaire fractalisée mais vivifiante.
Admiration pour sa pensée humaniste si clairement et fermement exprimée, dans la lucidité de la passion, aucun oxymore à y voir, tout son propos nous le démontre. Quelle vitalité, quelle fougue dans son approche ! Quelle belle et bonne liberté ! Outre les grands penseurs déjà nommés, je me suis retrouvée, en pays reconnu, intime, à dialoguer avec les voix aimées de Thoreau, de Christian Bobin, de Jean-Pierre Siméon… auxquelles s’ajoutent toutes celles citées en chemin de vie dans les « pistes bibliographiques  ». Ah, la poésie est un bien un fil ininterrompu, un fil de rivière qui passe les accidents du terrain et irrigue la vie dans ses moindres alvéoles.
C’est donc, en signe de conclusion provisoire, une reconnaissance allègre que je souhaite exprimer ici à Adeline Baldaccino et pour son œuvre de raison et pour sa parole d’intuition. (3)

Marilyse Leroux



notes :
1- Michel Onfray, six recueils de poésie publiés aux éditions Galilée dont Avant le silence, haïkus d’une année, 2014, suivi de Les Petits Serpents, 2015 (une survie au deuil et au chagrin).
2- Saint-John Perse, Discours de Stockholm, Œuvres complètes, la Pléiade.
3- Dans la cohérence de cet essai, on lira d’Adeline Baldacchino : "Max-Pol Fouchet, le feu la flamme, une rencontre", éditions Michalon, octobre 2013.
"33 poèmes composés dans le noir (pour jouer avec la lumière)", éditions Rhubarbe, septembre 2015. L’oiseau de Boukhara, Les Venterniers, collection Les Vagabonds sur les toits, noël 2015.



samedi 9 avril 2016, par Marilyse Leroux

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Adeline Baldacchino : « Michel Onfray ou l’intuition du monde » Le Passeur.

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Les Petits Serpents. Avant le silence, II Accompagné de dix-neuf lavis de Philippe Cognée. Ed. Galilée.



Michel Onfray

Michel ONFRAY, né le 1er janvier 1959, à Argentan dans l’Orne. Docteur en philosophie, il a enseigné cette discipline en lycée avant de créer l’Université Populaire de Caen en 2002, puis une Université Populaire du goût à Argentan en 2006 (déplacée à Chambois, son village natal, en 2014).
Sa pensée est principalement influencée par des philosophes comme Nietzsche et Épicure, l’école cynique, le matérialisme et par l’anarchisme proudhonien et la pensée libertaire. Au fil d’une bibliographie de près de quatre-vingts ouvrages, il défend une vision du monde hédoniste, épicurienne et prône un athéisme sans concession, considérant que les religions sont des outils de domination et de coupure avec la réalité.
Ses prises de position critiques, à l’égard de l’islam notamment (comme des autres religions), ou de la psychanalyse, suscitent des polémiques récurrentes et des attaques virulentes contre un penseur très médiatisé.
Le philosophe hédoniste est également poète, auteur d’un « Un requiem athée » en hommage à sa compagne disparue, et de haikus.



Adeline Baldacchino

Adeline Baldacchino, née en 1982 à Rillieux-la-Pape, se passionne très jeune pour la poésie contemporaine qu’elle découvre à travers le surréalisme et l’Ecole de Rochefort.
Tout en étudiant la philosophie et l’ethnologie, elle commence à publier des textes, critiques et recueils de poèmes et proses dans les années 2000, notamment aux Editions Clapas, dans l’Aveyron, et en revues.
Poursuivant parallèlement un cursus en sciences politiques, elle devient magistrate à la Cour des comptes. Elle publie en 2013 une biographie poétique de Max-Pol Fouchet (« Le feu la flamme  », Ed. Michalon). Elle en appelle à une réforme radicale de l’ENA (« La ferme des énarques  », Ed.Michalon), et plaide pour un retour en force de la culture humaniste dans la formation des hauts fonctionnaires. Son recueil de poésie, « 33 poèmes composés dans le noir » (pour jouer avec la lumière), paraît aux éditions Rhubarbe en septembre 2015.

Elle assure le séminaire de poésie contemporaine à l’Université populaire de Caen.



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