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Patrice Delbourg

« Une douceur de chloroforme »

Un personnage s’entraîne à la mort en faisant la sieste. Delbourg nous le raconte avec un humour décalé qui frise l’étrange.




Ce roman est à l’image des ouvrages habituels de l’auteur : Patrice Delbourg commence très fort par la description d’un personnage qui s’entraîne à la mort en faisant la sieste : il s’ingénie « à jouer à tout instant le visiteur du soir dans l’ankylose des noyés » (p 11). Le récit est émaillé de mots rares, quelque peu négligés par le commun des lecteurs, en même temps qu’il est l’occasion pour Patrice Delbourg d’exprimer son dégoût de la société contemporaine.

Delbourg est un piéton de Paris qui suit son personnage, le pseudo Jim Baltimore. C’est écrit avec un humour décalé qui frise l’étrange : c’est un Paris insolite qui naît ainsi dans le roman. Mais l’essentiel n’est pas là, il est dans le portrait de Jim Baltimore en malade imaginaire (?) ; c’est une vision « irréaliste » pour mieux cerner le réalisme sordide du monde. Un roman sans action, ce qui fait que « Une douceur de chloroforme » aura du mal à trouver ses lecteurs. C’est une galerie de portraits de « héros » du temps et Jim Baltimore est un « parleur marabouté ».

Le personnage souffre d’insensibilité à la douleur, tant psychologique que physique. Et le romancier décrit cette maladie rare, exemples à l’appui. Seul l’amour de la littérature a droit de cité, mais rien ne permet de faire la différence entre les préférences de Baltimore et celles de l’auteur. Mais voilà, l’indolorisme est une maladie sérieuse, ce qui n’empêche pas Patrice Delbourg de citer : « Quelques vétérans maghrébins se souviennent toujours d’un soir d’octobre 1961, le 17 précisément, où les eaux de la Seine devinrent rouges » (p 59). Car Delbourg n’a pas « la mémoire qui flanche »… Tout y passe avec la même verve : visiteurs de parcs zoologiques, salles de cinéma, touristes : il faut lire la charge contre ces derniers, c’est d’un réalisme criant (pp 66 à 69). On devine la sympathie de Patrice Delbourg (afin de ne pas dire plus) pour les laissés pour compte de la société… Il faut lire absolument ce passage (p 80) dans lequel Delbourg parle du goût des beaux-arts : « Il ne pouvait plus voir la beauté en peinture. Ni en sculpture d’ailleurs. Il s’obligeait à faire de longues stations devant des Tiepolo, des Turner, des Courbet, des Matisse, ou des Kandinsky, sans recevoir aucune commotion esthétique ». Etc… On ne peut pas écrire que Patrice Delbourg ne s’informe pas pour écrire ce roman ; j’en veux pour preuve ces quelques lignes sur les coureurs célèbres ! Il a le goût de la belle ouvrage, du record homologué. Mais toujours il utilise le même style traversé par un humour déjanté et décalé.

On a l’impression que Patrice Delbourg se contente de dresser le portrait de Jim Baltimore tout autant que celui de Paris et de la société. Est-ce encore un roman ? Cela vaut au lecteur quelques sentences significatives et sensées : « Certes mieux valait tendre la main au quidam friqué plutôt que de pointer aux guichets de Pôle emploi » (p 93). L’objectif de ce portrait, c’est de prouver que Jim Baltimore est incapable de trouver le moindre agrément à la vraie vie : mais, quelle est-elle cette vraie vie ? L’indolorisme ne fait que s’accroître avec le temps qui passe. L’absence de goût pour les femmes, pour les relations sexuelles qu’éprouve Jim Baltimore fait de ce roman un ouvrage à part, à l’heure où une telle attirance et les exploits du sexe s’étalent complaisamment. Patrice Delbourg n’arrête pas de peindre « la triste comédie humaine des chemins de servitude » (p 209). Ce roman est un morceau de bravoure signé Delbourg, un portrait au style éblouissant où l’indolorisme se teinte plus d’indifférence que de haine. Retenons ce mot de la fin : « Jim Baltimore restera face à son mur nu jusqu’au prochain été et peut-être au-delà. Sur le même rite de dépouillement et dans la douceur du chloroforme » (p 238). La boucle est ainsi bouclée…

(Patrice Delbourg , « Une douceur de chloroforme ». Le Castor Astral éditeur, 256 pages, 18 euros. En librairie.)
Lucien Wasselin.



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samedi 2 septembre 2017, par Lucien Wasselin

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Patrice Delbourg,

« C’est le 7 octobre 1949, au petit matin, à l’hôpital de la Pitié, Paris treizième, qu’il émigra pour la première fois de lui-même. Péridurale, forceps, double cordon ombilical autour du cou et tout le tintouin. Trois semaines de controverses autour d’une couveuse. On le donna longtemps pour mort. La suite ne fut qu’un long répit » , précise sa biographie autorisée.

Patrice Delbourg, poète, romancier et chroniqueur, animateur d’ateliers d’écriture, membre de l’Académie Alphonse Allais et du Grand Prix de l’Humour Noir, est lauréat des prix Guillaume-Apollinaire et Max-Jacob.
Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages sur des sujets aussi variés que l’humour noir, la poésie contemporaine, le journal intime, le sport ou les jeux télévisés.



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