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Ghislain Ripault

Une écriture sous tension

Il vient de publier « De l’abîme ordinaire »

Avec « De l’abîme ordinaire » - comme avec « Le Désert de l’empailleur » chez le même éditeur (Rhubarbe), ou la douzaine de récits et romans précédents de Ghislain Ripault, tout est dans le style, le burlesque de situation certes, mais surtout d’expression. Jeux de miroirs et sosies, quêtes d’identités flottantes minent le terrain d’une narration ou les péripéties sont lexicales, l’aventure langagière et l’humour plutôt désespéré…



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Ghislain Ripault
Photo Guy Lavigerie

Les romans de Ghislain Ripault, où ses récits (il a commis une quinzaine d’ouvrages depuis 1972, poésie, nouvelles, chroniques ou romans), sont toujours labyrinthiques : la narration bifurque, rebondit au moindre prétexte, se divise, se perd et se reprend... Le lecteur est guidé par le seul fil d’Ariane de la ligne d’encre et de ses circonvolutions, pour n’atteindre d’ailleurs ni sortie ni centre, mais toujours flirter au plus près de ses péripéties et paysages intimes.

Tout tient au style – sans concessions aux formes établies ni aux conformismes littéraires. Tout tient à une écriture qui ne cesse de jouer des mots par calembours, glissements et dérives, le langage semblant le seul maître à bord de ce bateau-livre lancé sur des eaux fort tumultueuses.

« De l’abîme ordinaire »


Pour la seconde fois après « Le Désert de l’empailleur » en 2006, les éditions Rhubarbe publie un roman – ou recueil de « scènes » – de Ghislain Ripault. « De l’abîme ordinaire » ne se raconte pas plus que les précédents ouvrages d’un auteur à l’écriture immédiatement repérable. La mort de la mère met ici « l’ordinateur lyrique » en route : souvenirs, état des lieux, évocation d’une cousine, Marie, qui fut l’initiatrice en littérature… « Poussières d’émois », lit-on… En vérité, une émotion terrible, que les mots ne libèrent pas mais contiennent :

« Vous naissez d’une femme qu’un homme visita. Puis cette femme meurt.
Ainsi, le lieu d’où vous avez surgi est aboli.
Par les voies de l’écriture, vous accompagnez cette disparition, qui est un peu, ou même beaucoup, la vôtre.
Surtout ne prenez pas ça au tragique ? »

Bien sûr, l’abîme est « ordinaire », le tragique quasi quotidien, sauf qu’avec les pirouettes d’un burlesque de situation et d’expression, un peu de politesse du désespoir, et l’élégance d’un style tout en digressions, Ripault métamorphose le désordre du jour en plaisir de lecture, jusqu’au au sourire de connivence qui vous monte aux lèvres, au détour d’un clin d’œil, d’une incidente, d’un bon (ou mauvais) mot.

Comme dans ses précédents livres, des jeux de miroirs et de sosies, des quêtes d’identités flottantes minent passablement le terrain, ainsi que le souligne Guy Lavigerie dans sa postface : « Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni la fiction de son état social ni la narration de son existence. »

Réalité sociale et contrées d’ombre.


Les aventures lexicales, rehaussées de référence à de multiples œuvres et auteurs (Burroughs encore) – comme dans « Lettres de rupture et autres produits finis » avec Lewis, Kafka, Mailler, Artaud, Orwell, etc. – associées à l’humour noir et à l’ironie grinçante, composent une longue digression plurivoque qui, pour n’avoir rien à démontrer, n’en a pas moins un dessein : nous faire traverser et retraverser notre réalité sociale autant que nos contrées d’ombre.

Cette écriture vive et quelque part violente, sait aussi s’amuser (« nous débouchons aussitôt, sans vraiment pétiller, sur une vaste esplanade... ») et ne se prend pas elle-même au sérieux, mais elle maintient une tension qui est celle des nerfs à vif, de la révolte à nu, de la littérature en jubilation.

« Le Désert de l’empailleur »


Les éditions Rhubarbe, créées par Alain Kewes à Auxerre, publient des textes difficilement classables. « Le Désert de l’empailleur », précédent livre de Ghislain Ripault, y avait donc naturellement trouvé sa place.

Le résumer n’aurait aucun sens, comme s’amuse à le rappeler l’auteur en quatrième de couverture : « Autant ne rien écrire qui pourrait aisément se ratatiner, quelques lignes, une dizaine, terminé, au suivant. » Voilà qui met à l’aise le critique ! Mais après tout, ça lui reste bien ; quand on choisit la littérature pour s’aérer les neurones, on sait à quoi s’en tenir : tout ce qui occupe 100 pages et qui pourrait tenir en une seule, n’en est pas ! Donc, lui reste le « casse-tête » des vrais livres, dont il ne saura jamais vraiment rendre compte, (mais dont il peut toujours parler), ou la soupe bien délayée, élaborée selon les lois du genre.

Tel n’est certes pas le cas avec Ghislain Ripault qui ne se laisse enfermer dans aucun conformisme narratif. Les noms des personnages (K.O.K Quasi, Judicaël Deux, 078 et 005, les deux zombides lancés dans l’épopée d’un voyage en Norvège, ou encore celui du narrateur lui-même, Jmoi) annoncent déjà qu’on entre dans un parcours déroutant. Il l’est et le revendique, puisque son intérêt réside dans les bifurcations nombreuses de la digression (« digressions caractérisées » annonçait Ripault dans le titre d’un précédent livre).

Les dialogues, eux non plus, n’ont rien de convenus. Quant à l’histoire, à vrai dire, il y aurait peu à raconter si l’on voulait s’y risquer, ce qui ne signifie pas qu’il ne se passe rien dans les livres de Ripault. Bien au contraire, on ne cesse d’y rebondir. Moins sur les événements, cependant, que sur les mots. Les péripéties ici sont lexicales, l’aventure langagière. Tout est dans le style, celui de l’empailleur qui rhabille ses personnages de l’intérieur.

Un style qui par glissements et dérives joue de la langue et de ses répondants souterrains, voire inconscients. Une écriture qui, de « jour sans frein » en « droit de cécité », de clins d’œil en jeux de mots, calembours et inventions en tout genre, s’amuse beaucoup de ses polyphonies.

Sans compter qu’on est aussi dans une construction en abîme, avec un personnage écrivain et ce fameux « nègre Jmoi tapi dans les coulisses » qui se revendique à l’occasion de Burroughs et brouille un peu les cartes.

On l’aura compris, cette écriture qui ne se prend pas au sérieux, mais qui est particulièrement dense et jubilatoire, se veut toujours sous tension. Elle vaut le détour, mot-clef, sans doute, de tout chemin d’encre.

Michel Baglin



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dimanche 16 août 2009, par Michel Baglin

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« De l’abîme ordinaire »

142 pages. 11 euros
Editions Rhubarbe.
(4, rue Bercier. 89000 Auxerre.)

Biographie

Né en 1947 à Rosny, de parents ouvriers chez Singer, Ghislain Ripault a suivi des études de philosophie à Nanterre, puis a enseigné trois ans au Maroc. (1968-1971).

Auteur d’une quinzaine d’ouvrages et traducteur, il a également multiplié les aventures éditoriales. Il fut cofondateur de revues telles que « Barbare », « Mot pour mot », rédacteur à « Contreciel » ; il fut aussi ou est encore collaborateur à « Esprit », « Kalima », « Baraka », « Notre librairie », « Afrique-Asie », « Politis »…Il a publié ou fait publier de nombreux auteurs, souvent étrangers, certains emprisonnés tels le poète marocain Abdelatif. Laâbi, le romancier vietnamien Duyên Anh, le dramaturge uruguayen Moricio. Rosencof, chez une douzaine d’éditeurs ; récemment chez Fayard, le romancier philippin F. S. José). Il est également correcteur professionnel.

Il prend à son compte le mot de Georges Perros : « Aimer la littérature, c’est être persuadé qu’il y a toujours une phrase écrite qui vous redonnera le goût de vivre si souvent en défaut à écouter les hommes. »

On peut consulter le concernant :
Un numéro de la revue Epistoles, « Ghislain Ripault, Translittérature express », 2001
Un documentaire réalisé par Guy Lavigerie, La parenthèse, Ateliers Varan, 2003.

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Bibliographie

« L’Extravagance des muets », poèmes, P.-J. Oswald, 1972
« Le Singe de l’encre », nouvelles, Denoël, 1972
« Charcute-moi ces sabots de sphinx », récit, Plasma, 1975
« Créer à Patmos », poèmes, Barbare, 1975
« Pornoccident ô mon amour », récit, Barbare, 1977
« Transquotidien express », chroniques, Encre, 1979
« Allez vous souvenir de commencements », roman, Rupture, 1982
« Écrits de peu de traces », 1970-1985 poésies, Éditions Dominique Bedou, 1985
« L’Ordinateur lyrique », récits, Arcantère, 1989
« Digressions caractérisées », roman, SPM, 1994
« Lettres de rupture et autre produits finis », récits, Parc, 1998
« Exécutions intimes », nouvelles, Le Cherche Midi Éditeur, 2000
« Outre l’Atlantique », récits de voyage, Epistoles, 2002
« Le Désert de l’empailleur », roman, Rhubarbe, 2006
« De l’abîme ordinaire », Scènes, Rhubarbe, 2009

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