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Vénus Khoury-Ghata

« Une maison au bord des larmes »

Vénus Khoury-Ghata, poète, romancière et nouvelliste, a signé en 1998 un de ses plus beaux romans avec « Une maison au bord des larmes » (Balland). Je reprends ici l’article que j’avais publié dans la revue Autre Sud n° 3 en décembre 98.



« Quarante ans après, je jette les phrases à grandes pelletées sur la page avec un bruit de terre, creusant ma honte comme une tombe. » La force d’un livre est souvent à la mesure du silence qu’il a dû traverser et vaincre pour voir le jour, et tel est le cas de ce terrible roman. Poètesse et romancière libanaise francophone, Vénus Khoury-Ghata (lire son portrait) y raconte une histoire vieille de 40 ans dont les personnages sont ses parents, ses sœurs, ses voisins, et le héros malheureux, pour ne pas dire maudit, son frère.
L’action se déroule dans le Liban des années 50, 60 et 70, et les figures majeures hormis celle du frère y sont celles des parents « austères jusqu’à l’ascèse, sobres jusqu’à la frugalité, abstinents jusqu’au renoncement absolu ». Bien que chrétien et serviteur fidèle de la France et de sa langue, le père fait irrésistiblement penser, par son rigorisme, à un intégriste. Avec, pour noyau intime, le sentiment de la faute qu’il ne saurait expier : alors qu’il se destinait à être prêtre, il a trahi ses vœux par amour pour l’infirmière qui deviendra sa femme.
Parce que la passion de son fils pour la poésie (son modèle est Rimbaud) et pour l’art contrarie l’austérité et le silence rédempteurs, il se prend à le détester, puis à le martyriser. « Le 6 décembre 1950. Père, pourquoi avais-tu jeté à la rue ta femme et tes trois filles, gardant ton fils pour le ficeler à même le sol, tel une momie ? Quatre visages serrés entre les barreaux de la fenêtre t’avaient vu à l’œuvre, ahanant à la lueur clignotante de la lampe posée par terre pour fignoler ton travail.
 »- Ne le tue pas, te suppliait ma mère
 »- Loin de moi l’idée de la tuer. Je veux l’enterrer vivant. »

Vision hallucinée, que la suite du récit, d’une écriture puissante et sobre, va confirmer. Enterré vivant, le fils le sera en effet, dans la haine de son géniteur, les larmes de sa mère, l’exil, puis l’asile psychiatrique où son père le fait interner. Ce jour-là, la sœur (la narratrice) écrit son premier poème : elle prend le relais.

Le face à face tragique entre deux approches de la vie, deux sensibilités contraires, se conclut par l’effacement de la mémoire et de l’identité du fils, son enfermement dans le silence. Perdre la poésie, c’est perdre la parole et le sens.
Ce lent délabrement mental, fruit de la persécution mais que les protagonistes vivent comme une malédiction, se déroule sur plusieurs décennies et donne lieu à de multiples scènes où les personnages se débattent dans leur labyrinthe. Certaines – comme le tableau de la mère traînant son fils sur son dos sous les bombardements, alors que la guerre du Liban a obligé à ouvrir les asiles – ne s’oublient pas. S’y mêlent les portraits du petit peuple d’un quartier du Beyrouth d’avant la guerre. Mais c’est un chant d’amour poignant qui sous-tend toutes ces pages : celui d’une sœur pour son frère aimé et martyr, celui d’un écrivain en hommage à la poésie humiliée.

(Vénus Khoury-Ghata. Une maison au bord des larmes. Balland éd. 144 p.)

Michel Baglin



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« Une maison au bord des larmes »



mercredi 7 mars 2012, par Michel Baglin

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Vénus Khoury-Ghata

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Photo Michel Baglin

Vénus Khoury-Ghata, née à Pshery, village du Nord du Liban, vit à Paris depuis les années 1970 et son mariage avec le médecin et chercheur français Jean Ghata (décédé en 1981).
Son enfance libanaise a été marquée par la langue française (son père était interprète auprès du Haut Commissariat français du temps du Mandat), et par le destin de son frère (ils étaient quatre enfants), poète atteint de maladie mentale, livré à la drogue, et que le père a fait interner.
Elle est poète, nouvelliste, romancière, et a signé une quarantaine d’ouvrages, qui lui ont valu de multiples distinctions, prix Apollinaire, prix Mallarmé, prix de l’Académie française, etc. Elle vient de recevoir le prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre.



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