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Pascal Commère

Une poésie du terroir

Une approche par Murielle Compère-Demarcy

MCDem s’attache ici à une poésie porte-voix d’un monde rural, en s’appuyant notamment sur le recueil « Mémoire, ce qui demeure »



La poésie de Pascal Commère n’est pas une poésie d’ « esthète littéraire » mais une poésie du terroir, sans que ce cadastre ne réduise en rien son envergure, au contraire. Ces mots étayeront mon propos :

« Hommes à demeure,

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Photo Pierre Faure-Sternad


travaux de rafistolage (les brèches
pierre à pierre), déterrage
des bulbes dans les jardins.

D’autres, passant,

(encaissements de polices,
bois sur pied, ainsi qu’il est
d’usage – chauffer les pauvres)

Les charrois de sciure, gain de litière,
ou c’est pour reposer les membres fatigués.

De cela que faire
sinon creuser,

crocher dans le bris des
phrases les mots, qui
tiennent chaud

sans brûler. »


La main à plume et la main à charrue se complètent ici dans leur travail. Leurs univers, jadis perçus parfois comme antinomiques, se rejoignent dans les lignes d’un paysage vivant livré aux sens et actes des protagonistes : les « Hommes à demeure » au travail de la terre s’y donnent d’arrache-pied dans la frugalité et la dureté d’un quotidien laborieux ; le poète, non plus ici l’oisif, leur donne sa voix pour tenter de « dire » le labeur. Le poète ose les mots pour ceux qui les taisent, comme il accorde sa voix au silence sensible des bêtes.

L’envergure du texte provient de la concision même du langage que Pascal Commère taille dans le bois brut et massif de l’espace rustique, au rythme biologique et saisonnier de la terre agricole et d’élevages. Si Francis Ponge écrivit « Le parti pris des choses  », Pascal Commère écrit la part tue des petites gens taiseux, tout au labeur des choses.

Dans sa présentation de l’auteur, sur le site de Texture, Michel Baglin écrit que les livres de Pascal Commère « font corps avec un monde paysan décrit sans complaisance. Les hommes et les bêtes y sont approchés - bien qu’avec pudeur et sans aucune grandiloquence, dans une dimension tragique ». Les portraits des humbles et des taiseux écrits par exemple dans « Les larmes de Spinoza » nous laissent dans cette dimension traversée par une profonde sensibilité. Le poème épouse l’agir économe des gestes accomplis dans l’efficacité du labeur. Chaque geste est compté, chaque mot, pesé ; chaque assemblage demeure, solide, chevillé à la matière brute des tâches élémentaires et du Langage.

Poésie exigeante que celle de Pascal Commère, accrochée au cheminement « des yeux » pour dire, aux légendes des « mains » (ce qu’elles donnent à lire). Dans « Mémoire, ce qui demeure » par exemple, « les yeux » « tiennent chaud » les paysages, partout. Tenir chaud : garder allumées les sentinelles de la veille, au dehors, en dedans, en soi-même. « Les yeux » observent, scrutent, regardent loin derrière eux, sortent, marchent, s’arrêtent - « des milliers d’yeux » que le regard du poète écrit. « Les mains », elles, tiennent, retiennent, « rafistolent rien qui tienne », « oublient », mesurent à l’empan la réalité rugueuse des choses, indiquent l’heure, creusent, tuent, tremblent, … -les mots les regardent, en retranscriront les lignes.

Quand la prose relaye la poésie, l’écriture de Pascal Commère garde sa concision, sa précision dans l’épure de ses natures vives (le paysage saisi dans le vif de ses hommes et de ses « bêtes (le sang) », de ses habitants et demeures, hôtes et abris d’une nature non idéalisée). Le recours récurrent à l’effet métonymique pour nommer les êtres et les choses, loin d’être figure de rhétorique ou figure littéraire, effectue un focus sur l’essentiel. La présentation successive de ce que l’œil du poète perçoit, approfondie par ce recours récurrent à l’effet métonymique et par le recours à l’image objectale, ainsi qu’à la métaphore, montre ce qui d’ordinaire s’accomplit sans se laisser livrer à la parole.

Dans l’œuvre de Pascal Commère, la parole poétique se fait porte-voix d’un monde dont l’existence en autarcie avec ses tâches, ses richesses locales nourricières, se suffit bien à lui-même avec le poids de sa peine. Le poète, scrupuleux et assidu observateur, parfois acteur, de ses travaux, cimente par ses mots, par la pudeur de sa poésie de haute envergure, ce qui sans le langage exploiterait son domaine sans partage ; colmate les fissures « des bruits » (« des voix sans être ») dont le Livre : l’Histoire des Hommes qui les traverse, s’éteindrait, s’il n’y avait par la voix du poète cette « Mémoire, ce qui demeure » à portée de nos yeux, à l’écoute de leurs jours.

© Murielle Compère-Demarcy



mardi 24 avril 2018

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Pascal Commère


Pascal Commère est né le 17 décembre 1951 à Semur-en-Auxois, un bourg de Côte d’Or où il vit et travaille, sillonnant la campagne. Tiraillé dès l’enfance entre les mots et les chevaux, il a bien failli devenir jockey comme son père, tué à l’entraînement alors qu’il avait six ans.
Christine et Zoé à ses côtés, il se consacre aujourd’hui à l’écriture. Prose et poésie s’alternant, la vie même. Il collabore régulièrement à quelques revues, notamment la N.R.F. au temps de Jacques Réda, Théodore Balmoral, Conférence. Il est membre du comité de la revue en ligne Secousse (qui a pris la suite électronique du Mâche-Laurier).

Voirsa bibliographie ici





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