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Milan Kundera

« Une rencontre »

Dans cet essai, d’Anatole France à Malaparte, de Francis Bacon à Schönberg, en passant par Rabelais, Césaire, Carlos Fuentes, Garcia Marquez, Philip Roth, etc., Milan Kundera rend hommage aux artistes qui incarnent la résistance à l’horreur et à l’oubli.

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Milan Kundera dessiné par Jacques Basse

Dans son dernier livre, « Une rencontre » - recueil d’essais - Milan Kundera oppose (comme il l’avait fait avec « les Testaments trahis », « l’Art du roman » et la plupart de ses fictions) l’intelligence sensible des œuvres et des démarches artistiques à la dérive si souvent meurtrière des certitudes idéologiques.
Rien d’étonnant donc qu’il y réhabilite Anatole France (inscrit durablement sur la « liste noire » des avant-garde depuis son dénigrement par le terrible pamphlet des surréalistes), pour son roman, « Les Dieux ont soif ».
Dans ce livre, rappelons-le, Anatole France interroge l’énigme existentielle que constitue l’évolution de certains hommes durant la Terreur, comme son héros, le peintre Gamelin qui, fort de sa vertu révolutionnaire et de sa foi, finit par envoyer des dizaines de personnes à la guillotine. Face à lui, Brotteaux, l’homme qui refuse de croire, qui incarne la résistance par le scepticisme. Et Kundera de réveiller les souvenirs de sa Tchécoslovaquie d’avant son exil : « En pensant plus tard à Brotteaux, je me suis rendu compte qu’il y avait à l’époque du communisme deux formes élémentaires de désaccord avec le régime : le désaccord fondé sur une croyance et l’autre sur le scepticisme ; le désaccord moralisateur et l’autre immoraliste ; le désaccord puritain et l’autre libertin ; l’un reprochant au communisme de ne pas croire en Jésus, l’autre l’accusant de se transformer en une nouvelle église (…) »
Se dessinent aussi, sur le plan esthétique et artistique, deux attitudes irréconciliables « entre ceux pour qui la lutte politique est supérieure à la vie concrète, à l’art, à la pensée, et ceux pour qui le sens de la politique est d’être au service de la vie concrète, de l’art, de la pensée. »

L’énigme de toute vie

« La vie concrète », voilà ce qui, dans toute l’œuvre de Kundera, s’oppose aux idéologies et aux pouvoirs, résiste à toute réduction. Après sa jeunesse communiste, puis son désenchantement, son opposition au régime et son exil en France, Kundera est passé dans le camp du relativisme, celui du sceptique (qui analyse avec une prodigieuse acuité les comportements et notamment les tricheries avec soi-même), celui du romancier, qui multiplie les points de vue (il est à cet égard un novateur qui a développé un art du roman polyphonique). Et cette fois encore, à travers quelques grands romans perçus comme « sondes existentielles », il rappelle que l’art seul peut approcher, sinon comprendre, cette énigme que constitue toute vie, pour soi-même et pour autrui.
Énigme qui tient beaucoup à notre identité toujours incertaine ou menacée. Ce n’est évidemment pas un hasard si l’essai s’ouvre sur une étude consacrée au peintre Francis Bacon, dont les portraits « sont l’interrogation sur les limites du ″moi″ » (« comment le portrait peut-il ressembler à son modèle dont il est consciemment une distorsion ? » se demande Kundera).

« L’héritage intégral »

La vitesse des changements de la modernité ajoute au trouble : « Si, jadis, l’Histoire avançait beaucoup plus lentement que la vie humaine, aujourd’hui c’est elle qui va plus vite, qui court, qui échappe à l’homme, si bien que la continuité et l’identité d’une vie risquent de se briser. Ainsi le romancier ressent-il le besoin de garder à côté de notre façon de vivre le souvenir de celle, timide, à demi oubliée, de nos prédécesseurs. »
Il y a donc dans l’art un « rêve de l’héritage intégral » que Kundera reconnaît chez Rabelais, Beethoven, Césaire, etc. et qui est à l’opposé de « la modernité des modes lancées par le marketing de l’art » : la rencontre, l’échange des hommes par le truchement des œuvres se fait par-dessus les siècles. L’art vaut par ce dialogue qui résiste aux « dogmatiques du modernisme qui ont dressé une barrière entre la tradition et l’art moderne, comme si celui-ci représentait, dans l’histoire de l’art, une période isolée avec ses propres valeurs incomparables, avec ses critères tout autonomes. »
L’art vaut par les identités qu’il fonde à travers ces mémoires qu’il fait dialoguer. Celles qu’il faut garder, moins celle des tortionnaires que celle de Malher, de Schönberg. On l’appelle culture et Kundera l’évoque avec le ghetto de Terezin et ces détenus qui, dans l’antichambre de la mort, ont répondu par des créations, expositions, concerts…
Que représentait l’art pour eux ? se demande-t-il. Et de répondre : « La façon de tenir pleinement déployé l’éventail des sentiments et des réflexions afin que la vie ne fût pas réduite à la seule dimension de l’horreur. »

Michel Baglin




Lire aussi :

Milan Kundera : « La Fête de l’insignifiance »

Milan Kundera : « La vie est ailleurs »

Milan Kundera : « Une rencontre »



lundi 21 septembre 2009, par Michel Baglin

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Milan Kundera
« Une rencontre »
Gallimard
208 pages. 17,90 euros

La figure du dissident

Romancier et dissident tchèque, Milan Kundera est né à Brno en Moravie en 1929 dans une famille de mélomanes (son père, Ludvík Kundera, est un pianiste célèbre). Ayant appris le piano, il sera lui-même musicien de jazz.
Kundera a suivi des études littéraires les cours de l’école supérieure de cinéma de Prague. Accusé d’ « agissements contre le pouvoir », il est exclu du Parti Communiste, qui le réintègre en 1956, mais l’exclut définitivement en 1970.
Dès ses premiers textes, il exerce son ironie à l’encontre du gouvernement et devient une des figures de proue du mouvement pour la liberté et des dissidents. Après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie en août 1968, il perd son emploi. Ses livres sont interdits et il s’exile en France en 1975 (il obtiendra la nationalité française en 1981) où il enseigne la littérature comparée d’abord à l’université de Rennes, puis à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris.
« Risibles amours » , puis « La Plaisanterie » témoignent de cette période d’opposition au totalitarisme. Avec « La vie est ailleurs » , il se confronte à son passé de communiste et analyse les ressorts intimes de la compromission, notamment à travers le statut du poète. Son style, qui multiplie les variations, sa narration éclatée, trouvent leur épanouissement avec « Le livre du rire et de l’oubli » (1978), puis « L’insoutenable légèreté de l’être » qui lui vaut une notoriété mondiale.
Kundera se lance à cette époque dans la correction des traductions de ses livres et, à partir de « La lenteur » (1995) écrit directement en français.
Milan Kundera a reçu le prix Médicis étranger pour « La vie est ailleurs » , le Prix de Jérusalem en 1985, le Prix Aujourd’hui pour son essai « Les testaments trahis » , le Prix Herder en 2000 et le Grand prix de littérature de l’Académie française pour l’ensemble de son oeuvre en 2001.



Bibliographie

Romans et nouvelles

La plaisanterie (1967)
Risibles amours (1968) – Nouvelles
La vie est ailleurs (1973)
La valse aux adieux (1976)
Le livre du rire et de l’oubli (1978)
L’insoutenable légèreté de l’être (1984)
L’Immortalité (1990)
La Lenteur (1995)
L’Identité (1998)
L’Ignorance (2003)
La Fête de l’insignifiance (2013)

Théâtre

Jacques et son maître, hommage à Denis Diderot (1981, créée à Paris en 1984)

Essais

L’art du roman (1986)
Les testaments trahis (1993)
D’en bas tu humeras des roses, illustrations d’Ernest Breleur (1993)
Le rideau (2005)
Une rencontre (2009)



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