Retour à l’accueil > Auteurs > MATHY Philippe > « Veilleur d’instants »

Philippe Mathy

« Veilleur d’instants »

Double lecture par Michel Baglin et lucien Wasselin

C’est en veilleur que Philippe Mathy contemple la Loire du côté de Pouilly. Dans son regard et une lumière parfois « désemparée », un chant s’élève



Poète belge, rédacteur en chef du Journal des poètes, Philippe Mathy passe une partie de l’année à Pouilly-sur-Loire, en Bourgogne nivernaise. On ne s’étonnera donc pas que les poèmes de ce beau recueil soient baignés de la lumière du fleuve sauvage – « lumière désemparée » parfois, comme la qualifient les textes liminaires.
Ces « fenêtres sur Loire » s’ouvrent au printemps, en été et en automne sur cette « jeune fille espiègle qui se déhanche entre les îles ». Poèmes contemplatifs, ils tentent de saisir des impressions fugaces, quand un chant d’oiseau donne à voir l’invisible. « Ce qui n’imprime pas de traces s’inscrit parfois plus sûrement dans la mémoire », dit-il en soulignant la nécessaire médiation du poème : on porte au-dedans de soi des mots « cueillis aux alentours » et ceux-là parfois nous offrent un poème, ils nous livrent alors le monde en retour car « quand nous le lisons / nous découvrons les alentours. »

La contemplation remue les tréfonds : « Tu es immobile / et tout bouge en toi ». Devant la beauté des paysages, on se demande « où est la peine ? Où est la joie ? » Le questionnement existentiel s’impose : « Où va la vie qui va / si vite / si belle / si cruelle ? ». Le silence creuse en nous un « trou béant » qui n’est pas loin de rappeler l’absurde de Camus. Pour faire face, il y a les « petits riens » qui donnent du mérite à la vie : « Lumière qui chante les chemins creux, les visages, les maisons que l’on croise, les fleurs enlacées, la terre qui porte nos pas, la patience des distances. » Là, ce sont des reflets de soleil fugaces sur le fleuve, quand « le ciel a laissé tomber ici un vitrail », ailleurs « la lune blonde creuse l’oreiller des nuages ». De ces merveilleux instants de grâce, s’élève une invisible voix qui délivre une parole qui respire : « pour peu que nous l’coutions avec une totale attention, elle nous conduit jusqu’au chant. »

A l’écoute

Nous qui courons, « convaincus de vivre » néanmoins, sommes absents à nous-mêmes et sans doute à l’essentiel, et vieillissons sous le regard perplexe de l’enfant que nous fûmes. On devine que nous l’aurons probablement trahi…
Discrètement, l’écriture de Philippe Mathy le laisse entendre : chacun de nous est un être habité par son enfance encore et peuplé des fantômes des absents, « avec son ombre à l’intérieur de soi ». Ainsi sommes-nous lestés, même dans le bonheur d’être vivants, ainsi l’est notre regard lui-même, mais c’est peut-être aussi la chance de percevoir avec plus d’acuité et de profondeur notre passage ici-bas.

L’important est là, savoir se mettre à l’écoute, devenir ces « veilleurs » qui ne laissent rien perdre de l’instant. « Peut-être devrais-je d’abord tenter d’écouter le ruisseau qui me traverse », note l’auteur. C’est aussi à une quête de l’accord avec le monde que nous invitent ses poèmes en prose ou en vers libres. Un monde qui nous habite autant que nous l’habitons.
Ajoutons que le recueil est superbement illustré – ce qui ne gâche rien – par six peinture de Pascale Nectoux.

(144 pages. 16 euros. L’Herbe qui tremble éditeur)
Michel Baglin (avril 2017)


Une lecture de Lucien Wasselin


Trois suites de poèmes composent ce recueil : Lumière désemparée, Fenêtres de Loire et Ailes dessinées d’ombres.
Ça commence très fort avec le deuxième poème de la première suite qui dit l’absence des êtres chers : « Difficile de croire / que la vie ait un sens / quand on est là, / seul, / assis à cette table, / avec son ombre / à l’intérieur de soi ». J’aime cette ombre à l’intérieur de soi qui exprime parfaitement la vacuité de l’existence ! Et ça continue, les indices sont nombreux à relever : « La fatigue est venue », « l’horizon / qui recule sans cesse », « Les îles s’effacent », « Un soleil tombe »… Le ton est élégiaque, mais Philippe Mathy sait faire la différence entre le réel (nuages, oiseaux, rivière…) et l’être aimé(e). Comme il n’oublie par que le mal-être, les limites de l’amour sont aussi la matière que travaille le poème : « Que retenir, / sinon des mots innocents / qui frémiront peut-être un jour, / dans le vent d’un poème ? » (p 24) même si le poète ne sait comment survivre à ses rêves…
Philippe Mathy partage sa vie entre Brunehaut (en Belgique) et Pouilly-sur-Loire. Le lecteur ne s’étonnera donc pas de trouver une suite de poèmes intitulée Fenêtres de Loire. Comme il ne s’étonnera pas de trouver une comparaison entre l’Escaut et la Loire. Cet ensemble est divisé en trois parties sous-titrées respectivement Printemps, Été et Automne comme si Mathy entendait suivre le rythme des saisons… On pense bien sûr aux « Fenêtres Rosta  » de Maïakovski qui alliaient le texte et l’image et qui servaient à populariser les mots d’ordre révolutionnaires ou quotidiens du peuple ; rien de tel ici avec Mathy, ces fenêtres sont le manifeste du paysage et de l’amour : « Tout chante autour de moi / Il me manque ton visage » (p 43). Mais les poèmes de Philippe Mathy ne sont pas si éloignés des « Fenêtres Rosta » car les bribes de mots inspirés au poète par le spectacle du fleuve « Parfois / […] nous offrent un poème // Quand nous le lisons / nous découvrons les alentours » (p 46).
La partie graphique est apportée alors par les peintures de Pascale Nectoux. Ce n’est sans doute pas un hasard si les épigraphes placées en début en début de chacune des trois parties de cette suite parle des mots ou de ce que dit la nature. Ces instants sont traversés par l’ivresse de vivre au bord du fleuve. Mais cette ivresse est comme fêlée par ce distique : « Qui pleure en moi / que je ne connais pas ? » (p 71). Questions qui rebondissent : « Où va l’eau de nos vies ? » (p 74). Trop de bonheur peut tuer… La prose fait son apparition dans Automne. Le temps a passé, les saisons se sont écoulées mais le souvenir demeure : c’est que Philippe Mathy s’arrête à l’instant mais le poète n’oublie pas les destructions dont le temps est responsable. L’inquiétude demeure même si « Un peu d’éternité craquelle l’eau qui s’en va, c’est assez pour ignorer l’effroi » (p 98).
Ailes dessinées d’ombres, une suite placée sous le signe de Michel Bourçon qui imagine un monde où se mélangent l’écologie et les anges, est le moyen qu’a trouvé Philippe Mathy pour dire la fragilité du monde, d’un monde de bonté et de beauté toujours à sauvegarder, vers et proses mêlés…

Lucien Wasselin.



lundi 24 avril 2017, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page



Philippe Mathy

Né à Manono (Congo) le 17 juillet 1956, Philippe Mathy rejoint dès l’âge de 4 ans la Belgique. Il vit son enfance à Saint-Denis (Mons ), petit village entouré de bois et d’étangs. C’est là qu’il rencontre à l’âge de quinze ans le peintre et poète Yvon Vandycke. Celui-ci, visionnaire et tourmenté, lui ouvre les portes de la création contemporaine.
De 1976 à 1980, son père part travailler, habiter en Algérie. Possibilité de plusieurs voyages, expérience du désert. Le premier recueil, « Promesse d’île » salué par une préface de Norge, fut écrit pour une bonne part à Alger.
Mariage en 1980. Enseigne au Collège Notre-Dame de Tournai jusqu’en 2011. Trois filles : Aline (1981), Mathilde (1983), Charlotte (1985). En 1983, achat d’une maison - grand jardin, verger - à Guignies, petit village de la Picardie belge.
Philippe Mathy poursuit son chemin de poète, semé de quelques voyages, de rencontres amicales, et demeure passionné de peinture sans toutefois la pratiquer. Il a créé, en 1987, « Le front aux vitres », une galerie d’art installée dans sa propre maison. Il y a associe, à la présentation des peintures ou des sculptures, des lectures de poèmes accompagnées de musique.



Lire aussi :

Philippe Mathy : DOSSIER
Philippe Mathy : Entre l’appartenance et l’exil. Portrait. (Max Alhau & Michel Baglin) Lire
Philippe Mathy : « Veilleur d’instants » (Michel Baglin) Lire
Philippe Mathy : « Un automne au creux des bras » » (Michel Baglin) Lire
Philippe Mathy : « Sous la robe des saisons » » (Philippe Leuckx & Michel Baglin) Lire & (Jean-Luc Wauthier) Lire
Philippe Mathy : « Les soubresauts du temps » (Philippe Leuckx) Lire
Philippe Mathy : « Barque à Rome » (Max Alhau) Lire



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0