Jacques François Piquet

« Vers la mer »

Un livre d’amour et d’adieu, qu’a beaucoup apprécié Marilyse Leroux



J’ai lu, dès réception, Vers la mer, le nouveau livre de Jacques-François Piquet paru aux Éditions Rhubarbe. Œuvre magnifique de bout en bout et à plus d’un titre. (Marcelline Roux propose une préface « Un galet à polir » qui est elle-même extraordinaire − qualité de perception et de langue, à la hauteur du récit). Jacques-François Piquet réussit avec ce récit un « chant d’amour et d’adieu » comme il en existe peu dans la littérature. Aucun pathos, aucune morbidité mais tout ce qui, sur un réel de douleur et de souffrance, compose un chant : l’acceptation sans résignation, le partage, l’émerveillement, l’accompagnement, sans oublier la part de merveilleux qui soulève l’âme. Ah, cette toute fin qu’il donne au voyage « vers la mer » !
À cette lecture, ni larmes, ni compassion facile (il en existe tant aujourd’hui) mais, dans une lecture de pleine présence, une tension de lire, pourrait-on dire, le sentiment conjugué de la beauté et de l’amour vécus dans la force du onze, 1+1, ce premier des nombres premiers à s’écrire avec deux chiffres. Onze aussi pour dire la durée du voyage.
Ce livre, une création littéraire, une métamorphose de ce qui a été partagé - une fin de vie vécue à deux - nous soulève en profondeur, sous les eaux. Voici une œuvre de création qui transcende la réalité, passant d’elle-même où elle doit aller, tout le contraire de l’autofiction facile, un superbe contrepoint à tous ces livres nombrilistes sans projet littéraire qui prolifèrent dans les librairies. C’est ça, le travail d’écriture. Un acte d’amour encore, sinon rien, comme disait Cocteau. Un acte fort qui nous dit la durée de vivre et d’aimer comme celle de partir. Lent voyage vers ce qu’on ne peut changer, appareillage et dérive volontaires vers le lieu des origines, « vers la mer », le récit faisant une boucle à nouer désormais d’une autre manière, 1 moins 1. La beauté ici est un hublot chatoyant, un vitrail du début à la fin, avec ses effets de lumières et d’ombres. Les cheveux tombés seront retissés en nid d’oiseaux, la vie ne sera pas perdue, le ciel aussi est immense carnet bleu.
L’émotion est présente partout, individuelle et universelle. La forme métaphorique choisie par l’auteur/narrateur s’approche au plus près de la réalité pour mieux nous la restituer, nous la faire vivre de l’intérieur. Le vers d’un poème, page 87, nous l’affirme de juste façon : « Quand bien même la métaphore serait une vérité qui vieillit, le phare est un cœur qui bat… ». La poésie, les livres, ces lumières essentielles, voyagent dans le livre sur le même courant de vie, avec la même naturelle fluidité. Petites pépites recueillies dans un carnet bleu, petites parts d’éternité sauvées du fleuve pour que rien de précieux ne disparaisse vraiment.
Oui, comme nous le rappelle Jacques-François Piquet, « la poésie, l’art n’ont d’autres desseins », que de mettre en scène « une autre réalité, nous la rendant ainsi visible, tangible, concevable ». On repense là au mot de Paul Klee cité précédemment, « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible » et on retrouve dans cette vérité première tout le propos de Vers la mer.
Ce que je garde avant tout de ce récit, c’est la qualité de présence et d’amour jusqu’au bout. Cette volonté de vivre le dernier voyage, un double voyage, avec attention, intensité, courage. Prendre possession de la dérive, guider le flottant-flotté jusqu’à son terme, s’adapter avec force et souplesse, accompagner son autre 1 jusqu’à l’estuaire, en négociant les méandres du fleuve et les siens propres.
De même, je suis sensible à la philosophie de vie sous-tendue dans cette restitution de la douleur, de la perte, à cette cohérence de cœur et de pensée qui relie chaque mot, chaque image. Devant un tel amour, une telle intensité, une telle durée – quarante ans – on se prend soi-même à prononcer le dernier mot du voyage : merci la vie. Et tout à coup, on sourit à cette femme qui vient de partir, on remercie avec elle, sa paix est la nôtre, elle est entrée en nous, nous l’avons bue comme une eau apaisante, vivifiante. Nous pouvons aller maintenant, le fleuve sera là, sa force de vie aussi.
Ce livre est plus qu’un livre, c’est un soulèvement de l’âme. Il reste en nous après sa lecture une grande douceur, un grand amour. L’auteur/narrateur a réussi sans vouloir apitoyer, faire joli ou quoi que ce soit de ce genre, à nous insuffler son amour, avec simplicité, naturel, comme une belle évidence offerte par la vie, ce que l’on choisit d’elle et ce qu’on ne choisit pas. Chaque détail sonne juste, le réel prend sens dans une sorte de transfiguration qui va de soi. Dans la nudité de toute origine. J’admire l’acuité de perception qui rend compte des moindres petites choses du « voyage », le souffle ne tenant plus qu’à un fil, et le partage qui nous en est proposé. Il y a là un grand respect des lecteurs, et plus profondément de la vie. Aucune trahison, une transfiguration.
Ce livre qui, je l’espère, sera lu par beaucoup, est une réussite, une prouesse même. Dire cela comme cela. Ne rien cacher, ne rien glorifier, surtout sous un quelconque discours religieux ou pseudo religieux. Seulement aimer et vivre la beauté, la stupéfiante beauté d’aimer. La vie entière dans deux gouttes d’aventurine orange qui brillent dans la lumière d’un phare, deux pendants d’oreilles qui illumineront tour à tour d’autres visages, accompagneront d’autres désirs, ceux des deux filles du couple, Alice et Anna. La beauté ne sera pas perdue, elle restera le meilleur viatique pour affronter les fleuves, quels qu’ils soient.
Vers la mer est un chef-d’œuvre, disons-le simplement, sans effet de manche, un bijou de délicatesse et d’intelligence, cœur et esprit, à l’image du vitrail de Garouste dont on comprend l’importance pour l’auteur. « À midi, le soleil qui s’était levé chagrin brillait plein feu : merci la vie. »
Merci la vie, oui, merci à Jacques-François Piquet pour tant de beauté et de vérité. Nous lui disons à bientôt, sur le chemin des livres et de la poésie qui ne nous quittent pas.

À noter : Les éditions Rhubarbe publient parallèlement un autre opus de Jacques-François Piquet : Que fait-on du monde ?, réédition revue et augmentée « parce que ça n’a jamais de fin ». Commande en librairie ou sur le site de l’éditeur Alain Kewes : http://www.editions-rhubarbe.com/index.htm...
(Jacques François Piquet : « Vers la mer » éditions Rhubarbe, octobre 2015.)

Marilyse Leroux

Lire aussi l’article de Jacques Morin ici
et l’article de Lucien Wasselin



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Jacques-François Piquet : « Vers la mer » (Marilyse Leroux) lire, (Jacques Morin) Lire & (Lucien Wasselin) Lire
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jeudi 19 novembre 2015

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Jacques-François Piquet

Né en 1953, à Nantes, Jacques-François Piquet vit dans l’Essonne après avoir passé une douzaine d’années à Londres. Auteur de romans, de proses courtes et de pièces de théâtre, il anime aussi des ateliers d’écriture.

Du Même auteur

L’œil-de-bœuf. Roman, La Différence, 1983. Nouvelle version en 2004 ed. Joca Seria.
Rue Stern. Roman, La Différence, 1993
Rupture de rêve. Roman, Le Dé Bleu, 1995
Alibelle et le secret du marais d’Itteville. Conte, Le Dé Bleu, 1986
Fenêtres. Poèmes avec gravures de Michel Ménard, Métaphore A3, 1998
Les comédiens de Chagall. Nouvelle, Kaléidoscope Publishers Ltd, 1998
Gif-sur-écrits, une expérience d’écrivain en résidence. Métaphore A, 1999
En pièce. Théatre, le Bruit des autres, 2000
Noms de Nantes. Petites proses, Joca Seria, 2002
Elégie à la mémoire de trois étrangères. Prose, éd Isabelle Sauvage, 2005
Que fait-on du monde ? Elégie pour 40 villes. Rhubarbe, 2006
Dans les pas de l’autre. Rhubarbe, 2011
Suite nantaise. Rhubarbe, 2013
Vers la mer. Rhubarbe, 2015



Lire aussi :

« Que fait-on du monde ? »

« Vers la mer »

Des « Portraits soignés » et autres livres

« Suite nantaise »

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