Patrice Delbourg

« Villa Quolibet »

L’humour dévastateur de Patrice Delbourg fait merveille autour de cette villa héritée et prodigue en mécomptes et mésaventures



Nombreux sont les propriétaires d’une maison jadis neuve mais qui subit les outrages du temps ou d’une bicoque à retaper : effrayés par les travaux qui s’annoncent (et leurs coûts) ils sont décontenancés par les propos des spécialistes et les devis des professionnels qui, pour la même tâche, varient du simple au quintuple. Un mot de Patrice Delbourg résume admirablement cette situation : « J’étais aussi désemparé dans cet intérieur à rénover qu’un chef indien dans un magasin de discount pour produits cosmétiques » fait-il penser au narrateur de son nouveau roman " Villa Quolibet". Propos qui reflètent bien l’humour dévastateur de l’auteur…

L’intrigue est des plus sommaires, voire inexistante. Le narrateur, un certain Auguste Bléchard, hérite d’un tel bien immobilier à la mort de son père. Il embauche au noir sept margoulins pour le restaurer et les mésaventures commencent ; elles durent jusqu’à la page 256 (le roman en fait 326, on en est à presque 80% !) où le romancier fait entrer dans la maison (et dans la vie de son personnage) une certaine Lilith qui fait ses propositions de service afin de mettre un peu d’ordre dans le bordel ambiant (jusqu’ici décrit avec brio et délectation) pour quinze euros la demi-journée... Mais des promoteurs immobiliers rodent autour de la baraque : ils ont pour projet de racheter cette dernière afin de la raser et de construire un immeuble... Ce chiffre de sept n’est sans doute pas l’effet du hasard car le roman de Patrice Delbourg est tout sauf réaliste même s’il est ancré dans la réalité. Barbe bleue a sept femmes, Blanche Neige est entourée de sept nains, le Petit Poucet est âgé de sept ans, le Vaillant Petit tailleur dans le conte de Grimm tue sept mouches d’un seul coup, au cinéma les mercenaires sont sept… D’ailleurs Patrice Delbourg écrit : « Mes hommes de peine sont au nombre de sept. Comme les péchés capitaux, les Copains de Jules Romains, les Merveilles du monde, mais bien plutôt comme les samouraïs de Kurosawa ou les mercenaires de Sturges » ! Plusieurs pages seraient nécessaires pour tout recenser ; ce chiffre n’a qu’un seul concurrent sérieux, le quatre avec ses Cavaliers de l’Apocalypse ! De fait Patrice Delbourg décrit de manière emphatique le délabrement de la bicoque : dans la bouche (ou dans la pensée) du narrateur ça devient une catastrophe écologique de grande ampleur, un véritable cataclysme et, pour tout dire, l’apocalypse… Il est vrai que que les gars du bâtiment font tout pour cela : le lecteur a l’impression que c’est la peste qui s’abat sur le petit monde de la villa Quolibet…

Mais tout (ou presque) change avec l’arrivée de Lilith qui ne ressemble en rien aux beautés anorexiques de la mode ni aux aux beautés en porte-manteaux des revues. Jusque la page 256 l’humour du narrateur (celui du romancier) est plutôt vache, c’est un festival éblouissant, Patrice Delbourg va jusqu’à décrire trois fois de suite le comportement des aigrefins qui retapent la demeure du narrateur. Ce dernier s’imagine (en plus de son incapacité en matière de bricolage) avoir toutes les maladies du monde ; c’est un orfèvre quant à l’hypocondrie ! Mais l’intrusion de Lilith modifie les choses en profondeur : l’humour devient plus léger, plus tendre : « D’emblée, il est vrai, Lilith, rousse walkyrie convertie en nouvelle femme de plâtre, ne correspondait guère aux canons esthétiques que j’avais l’habitude de côtoyer en solo sur les magazines de papier glacé », affirme Auguste qui se fait appeler Gust pour éviter tout côté cérémonieux… Gust recouvre subitement la santé et, obéissant à Lilith, il se met même à la danse !

Mais ce roman n’a rien à voir avec le réalisme, on s’en rend compte dès les premières pages : il ressemblerait plutôt, pour le début, à un conte de sorcière et, pour la fin, à un conte de fée. Mais de la première à la dernière page, Patrice Delbourg manie l’humour, emploie des mots rares, voire précieux, et fait se promener Auguste Bléchard dans la banlieue et dans Paris : on pense alors à ses quatre derniers romans parus au Cherche Midi. Mais il y a une différence de taille : Bléchard pose ses valises une fois pour toutes, finit par trouver le bonheur et fait des projets, contrairement aux personnages principaux des ouvrages précédents. Et comme Villa Quolibet est traversé par les écrivains qu’apprécie Delbourg (par l’intermédiaire de son narrateur), on en vient à se demander si ce livre n’est pas un roman sur la littérature et l’amour gourmand d’écrivains rares : Bléchard n’exerce-t-il pas une profession désuète, celle de copiste ? Et la villa Quolibet ne devient-elle pas vers la fin du roman la villa Alphabet, une résidence qui s’ouvre aux amoureux des lettres ?

Villa Quolibet peut sembler parfois (mais rarement) hâtivement écrit : on retrouve, page 221, le même calembour qu’on avait déjà lu dans Maux d’excuse , page 115 , « La maldonne des feelings », qui fait écho au titre du roman de Maurice Dekobra, La Madone des sleepings - et page 288, Patrice Delbourg adopte un point de vue omniscient : « Entre désinvolture et indélicatesse, Auguste s’avançait chaque matin bredouille du point de vue de la galanterie » : fini le Je qui ouvre le roman, on passe brusquement à la troisième personne… Et fugacement. Mais il semble annoncer la fin d’un cycle romanesque. Un autre va-t-il commencer ?

Lucien Wasselin



LIRE AUSSI :

Patrice Delbourg : DOSSIER
Patrice Delbourg : Portrait (Michel Baglin) Lire
Patrice Delbourg : « Une douceur de chloroforme » (Lucien Wasselin) Lire
Patrice Delbourg : « Faire Charlemagne » (Lucien Wasselin)Lire
Patrice Delbourg : « Solitudes en terrasse » (Lucien Wasselin). Lire
Patrice Delbourg : « Villa Quolibet » (Lucien Wasselin) Lire
Patrice Delbourg : « Maux d’excuse (Les mots de l’hypocondrie) ». (Lucien Wasselin) Lire
Patrice Delbourg : « Longtemps j’ai cru mon père immortel » (Françoise Siri) Lire & (Michel Baglin) Lire
Patrice Delbourg : « Les chagrins de l’Arsenal » (Michel Baglin) Lire
Patrice Delbourg : « Un soir d’aquarium » (Michel Baglin) Lire
Patrice Delbourg : « Embargo sur tendresse » (Michel Baglin) Lire
Patrice Delbourg : « Mélodies chroniques » (Michel Baglin) Lire
Patrice Delbourg : « « Les Désemparés » (Michel Baglin) Lire
Patrice Delbourg : « Zatopek et ses ombres » (Michel Baglin) Lire


lundi 11 mai 2015, par Lucien Wasselin

Remonter en haut de la page



Patrice Delbourg,
« Villa Quolibet ».

Le Cherche Midi éditeur,
332 pages, 18 €.



Patrice Delbourg,

« C’est le 7 octobre 1949, au petit matin, à l’hôpital de la Pitié, Paris treizième, qu’il émigra pour la première fois de lui-même. Péridurale, forceps, double cordon ombilical autour du cou et tout le tintouin. Trois semaines de controverses autour d’une couveuse. On le donna longtemps pour mort. La suite ne fut qu’un long répit » , précise sa biographie autorisée.

Patrice Delbourg, poète, romancier et chroniqueur, animateur d’ateliers d’écriture, membre de l’Académie Alphonse Allais et du Grand Prix de l’Humour Noir, est lauréat des prix Guillaume-Apollinaire et Max-Jacob.
Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages sur des sujets aussi variés que l’humour noir, la poésie contemporaine, le journal intime, le sport ou les jeux télévisés.



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0