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Jacques Ancet

« Voir venir Laisser dire »

Une double lecture par M. Baglin et L. Wasselin



Lecture de Michel Baglin

« Tu dis : je voudrais sortir / mais dehors est un dedans ». La présence au monde chez Jacques Ancet ressortit peu ou prou de cet « être là sans y être » qui veut que les vivants comme les objets ou les éléments demeurent à peu près insaisissables. On y retrouve toujours « dans le présent cette absence » qui oblige à se confronter à l’obscur en soi (lire ici).

« Je me tais pour écouter,
pour voir aussi, pour toucher.
Je me tais. La poudre vole
sur le toit, les oiseaux crient.
Je me tais pour être là. »

Le silence n’est évidemment pas tenable et le poète, tel le diariste, ne cesse de se livrer d’un même mouvement à la « rumeur du jour », à la parole et au langage. Car « on dit jour / pour dire non à la mort ». Il le fait ici en deux parties, la première (« Voir venir ») de poèmes brefs, la seconde (« Laisser dire ») avec les versets cadencés de textes plus longs.
Pour autant, l’interrogation est prégnante : qui parle ? Chacun en est conscient et pourrait reprendre la formule de l’auteur : « les mots de ma bouche / disent toujours autre chose ». Ce n’est certainement pas l’introspection qui permettrait de reconnaitre « sous ta voix comme une voix », cette « sorte de chuchotement » où l’on croit approcher ce qui ne cesse de se dérober pourtant. « Les mots vous abandonnent, mais derrière eux reste comme un écho de choses qui se cherchent », voilà ce qui oblige le poète, singulièrement Jacques Ancet, dont la poésie est une résistance à la dilution des êtres et des choses.
« On voudrait que ça ne cesse de parler. Comme des vagues, une à une,
Qui déposeraient sur le silence tout ce qu’on n’a pas su dire, ces petits
  riens,
Ce cri de la vie multiplié qu’on entend là-bas, ici, hier, demain, dehors,
  dedans,
De partout et nulle part et qui vous traverse tellement que vous n’avez
  plus de bouche. »
Voilà qui le pousse à se mettre à l’écoute du « bruit des mots ». Au-delà du sens mais pas de ce qui se trame dans les interstices (« ce que tu dis te précède ou te suis sans jamais te rejoindre »). Et parce que tout y ramène (« Dans les yeux, des mots se pressent. »). Ainsi s’exprime la conviction que tout se joue dans le pouvoir mystérieux et exorbitant du langage : « Ne cherche pas le soleil. Il est là, dans ce seul mot que tu prononces : soleil ».

Michel Baglin
(La rumeur libre. ISBN 978-2-35577-138-5. 144 pages. 17 euros)



Lecture de Lucien Wasselin


Deux ensembles de poèmes composent ce nouveau livre de Jacques Ancet. Le premier est fait de cinq sous-ensembles dont le numéro un est intitulé Voir. « Voir venir » est placé sous le signe de Victor Hugo dont un fragment extrait de « L’Homme qui rit » est situé en exergue : « Voir venir » (qui s’oppose à « Laisser dire ») semble se mettre sous le signe de l’inquiétude dont Hugo donne une excellente illustration.
Le premier sous-ensemble paraît annoncer le deuxième qui porte en titre le mot Voix. « Ce que je vois, je l’entends » fait dire Jacques Ancet, page 14, à un mystérieux il… Et le poète revient à plusieurs reprises sur cette dualité voir/entendre (pp 15, 16, et 22) comme il emploie le verbe écouter (p 16). Jacques Ancet ne se laisse pas avoir par la réalité : il la traque efficacement. Il décortique le vieil adage Voir venir Laisser dire. Quête difficile car les mots mentent ; on ne peut leur faire confiance.
Naître, le troisième ensemble qui constitue « Voir venir » joue sur les mots ; c’est que la douleur n’a pas de nom parce qu’elle ne dispose pas du vocabulaire. Et ce n’est pas un hasard si les questions affluent : on ne connaît que ce que l’on voit (p 57). Taire voit se développer les autres sens pour saisir la réalité : « la montagne s’évapore, / un feu de glace s’allume » (p 65). Mais les mots n’arrêtent pas de mentir : « Et que les mots de ma bouche / disent toujours autre chose » (p 59). Dans Tard, les mots tard et retard reviennent souvent.
Quant au second ensemble, il commence très fort ; Jacques Ancet proclame : « On ne sait pas laisser dire » (p 93), mais le poète note « Ce qu’on voit, on l’écoute » (p 94). Cependant, il s’intéresse au réel et pas seulement aux thèmes relevant de la poésie : c’est ainsi qu’il se demande (p 98) : « Le printemps, comment en parler avec les cris, les détonations, le fracas des bombes ? // Et pourtant, comment ne pas en parler ? ». Comment Jacques Ancet arrive-t-il à se sortir de l’inquiétude ? En faisant confiance, à son corps défendant, aux mots… D’ailleurs, l’exergue dû à Ritsos, affirme : « Ce que tu vas dire après, les mots vont te le dire » (p 91). Mais le poète Ancet n’évite pas la tautologie : « Tu dis : on ne dit pas ce qu’on voit dans ce qu’on voit. Ce qu’on voit c’est ce qu’on dit » (p 109). C’est racheté aussitôt : « On pourrait écouter, comme un souffle, la voix qui se tait dans la voix » (p 115). Dans l’antinomie montagne/crayon ou tasse/nuage (p 122), il y a comme du haïku : belle leçon de poésie et belle leçon de modestie, si l’on en croit les pages suivantes !
Le premier ensemble est rédigé de manière uniforme : de brefs poèmes de 5 vers voire 9 ou 10 vers qui dépassent rarement les 8 pieds. Alors que le second ensemble l’est de manière plus ample : il est composé de 10 poèmes (4 pages par poème) écrits en versets plus longs… Reste que la totalité du livre l’est de façon très soigneuse et même très pensée. Mais ce livre de Jacques Ancet est aussi un bel exemple de synthèse dialectique car il oppose le Voir venir au Laisser dire, la synthèse étant le livre lui-même… Et ce n’est sans doute pas un hasard si le point de départ de ce commentaire très libre réside dans l’adage populaire (?) « Voir venir Laisser dire »… La sagesse n’est pas si populaire que cela, elle peut même être réactionnaire… Les tortures sont là pour le rappeler. « Laisse dire la beauté » :
elle ressemble au malheur (p 130). Jacques Ancet s’interroge dans le poème final : « Mais qui parlait ? » (p 132). C’est pour mieux donner la réponse finale : « … les mots vous abandonnent, mais derrière eux reste comme un écho de choses // Qui se cherchent. La voix se perdait avec le ciel rouge. Laisser dire, on l’entendait encore,— et voir venir ».

Lucien Wasselin.



lundi 6 août 2018, par Michel Baglin

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Jacques Ancet

Jacques Ancet est né à Lyon le 14 juillet 1942.
Après des études secondaires et supérieures dans cette même ville, il fut lecteur de français à l’Université de Séville, puis agrégé d’espagnol. Il a enseigné plus de trente ans dans les classes préparatoires aux grandes écoles avant de se consacrer à son travail d’écrivain et de traducteur près d’Annecy, où il réside.

Auteur d’une cinquantaine de livres (poèmes, proses romanesques, essais), il a traduit parallèlement à son travail d’écrivain, quelques-unes parmi les plus grandes voix de la littérature hispanique comme Jean de la Croix, Francisco de Quevedo, Ramón Gómez de la Serna, Jorge Luis Borges, Vicente Aleixandre, Luis Cernuda, María Zambrano, Xavier Villaurrutia, José Ángel Valente, Antonio Gamoneda, Juan Gelman, etc.

Il a obtenu de nombreux prix : le prix Hérédia de l’Académie française, le prix de poésie Charles Vidrac de la SGDL, le prix Guillaume Apollinaire, Prix européen de littérature, etc.



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