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André Hardellet

Les envoûtements du temps

Un portrait par Michel Baglin

Disparu en 1974, André Hardellet, le poète des vieux quartiers de Paris, des bords de Marne et de Seine, de la mélancolie douce et des vertiges du temps, le poète qui n’a jamais voulu croire que les paradis sont irrémédiablement perdus, est une des figures les plus attachantes de la poésie contemporaine, aujourd’hui vénéré par nombre d’écrivains. Gallimard réédite peu à peu des livres devenus parfois introuvables.

Je reprends ci-dessous deux articles que j’avais publiés dans « La Dépêche du Midi », le premier le 11 octobre 1998, le second le le 19 septembre 1999.



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André Hardellet par Doisneau

Cet amoureux des bords de Marne, des ruelles perdues, des champs de course, des femmes et des bistrots portait la nostalgie avec pudeur, gouaille et sourire narquois, façon Brassens. Il se voulait réaliste et l’était en effet, à la manière d’un Mac Orlan ou d’un Carco, mais avec toujours le merveilleux à portée de plume.
Car Hardellet, qu’il vagabonde dans les vieux quartiers de Paris ou sur les quais, n’est pas seulement le « guetteur invisible » qui se nourrit de la poésie des rues (« spectateur de qualité qui aiguise son regard à la pointe du vocabulaire », disait Hubert Juin), il est aussi en quête d’une autre réalité, toute proche et comme parallèle à la nôtre, où les êtres et les choses se survivraient.

« La Cité Montgol »

Comme Breton, il cherche « l’or du temps » à travers des personnages (ceux de ses poèmes comme de ses romans) se consacrant à prendre en défaut la réalité ordinaire. Chez ce brouilleur de pistes, il est toujours des sentiers de traverse qui conduisent, par surprise, de l’autre côté du miroir. Ou dans la mystérieuse Cité Montgol, cette ville fantôme dans la ville elle-même, qu’on découvre un jour fortuitement, dont le souvenir vous poursuit, et qu’on peut passer sa vie à tenter de retrouver.
Les patries clandestines d’Hardellet sont bien sûr les nôtres. Elles ont des couleurs d’enfance (d’« écolier du jeudi ») et d’amours de banlieue, des parfums de guinguettes et de jardins extraordinaires, le visage des êtres qui ne veulent pas mourir. Avec cette mélancolie douce que leur confère une temporalité bien particulière, quand tout semble embué par la distance, car chez Hardellet « tout se rejoint dans le futur antérieur ».
Ceux qui ne connaissent d’André Hardellet que Bal chez Temporel mis en musique par Guy Beart (poème « Le Tremblay » tiré de « La Cité Mongol » ) peuvent connaître le plaisir d’une découverte, les autres de retrouvailles grâce à la réédition par Gallimard dans sa fameuse collection Poésie, de trois de ses recueils : « La Cité Montgol » (1952), « Le Luisant et la Sorgue » (1954) et « Le Sommeil » (1960). Cette réédition a le mérite de proposer plusieurs facettes du poète-marcheur. On y déambule avec le piéton des rues, mais on découvre aussi l’amoureux des champs, le peintre rustique : « Rien qu’une guêpe bourdonnant, dehors, autour d’un cruchon. Et, avec ce faible bruit, c’est l’Été qui entre dans la cuisine et caresse une botte d’oignons pendue à un clou. »
Le quatrain versifié y côtoie le poème en prose. On s’amuse avec le portraitiste dont la fantaisie invente des métiers et campe de fiers artisans : charmeur d’orages, chercheur d’échos, chef des baisers, semeur de bruits ou poseur de grillons... Vous y attendent tout l’art et le charme d’un poète qui n’a jamais voulu croire que les paradis sont irrémédiablement perdus. Ni que l’ombre vaut moins que la proie.

« Donnez-moi le temps » et « La promenade imaginaire »

« Rendez grâces à la réalité, aussi " rugueuse " soit-elle, qui vous a ouvert la voie ; plutôt que d’attiser la vieille querelle entre elle et le rêve, conciliez-les à votre profit. » Ce précieux conseil, André Hardellet le donne dans « Donnez-moi le temps » suivi de « La promenade imaginaire » que réédite Gallimard (coll. L’imaginaire). Le poète le met bien sûr en pratique avec un rare bonheur dans ces deux textes écrit au fil de la plume, de la marche, du vagabondage à travers les rues, les champs et les bois, la mémoire vivante et la frontière poreuse entre la veille et l’onirisme. (180 pages. 9.5 euros).

(voir l’article de Philippe Leucks.)

« Une halte dans la durée » par Guy Darol

André Hardellet est poète jusque dans sa prose et dans ses lettres. Poète pour fervents en même temps que poète populaire, tant son écriture est à la fois limpide et simple et met en jeu toute une attitude poétique (de refus des cloisonnements et des réductions, notamment) devant le monde et la vie. Guy Béart contribua à le faire connaître avec Bal chez Temporel. Un juge fit aussi parler de lui et se ridiculisa en condamnant « Lourdes, lentes » ... Mais les amateurs n’ignorent rien du « Seuil du jardin » , du « Parc des Archers » , de « Donnez-moi le temps » ou de « Lady Long Solo » .
Guy Darol lui a consacré à son tour un essai au Castor astral, intitulé « André Hardellet, une halte dans la durée » (une première édition était sous-titrée « Le don de double vie »). Avec son visage à mi chemin entre Prévert et Brassens, Hardellet était un disciple de Fargue par son goût de l’errance au hasard des rues, et de Nerval par son sens de l’invisible qui nous côtoie. On représente souvent Hardellet en flâneur des ruelles et des bords de Marne, en amateur de guinguettes et de champs de course, livré aux envoûtements du temps et tout habité d’une terrible nostalgie. L’image n’est pas fausse, mais réductrice. Guy Darol s’attache, lui, à révéler chez ce visiteur de la « cinémathèque du temps » le chercheur de « l’ailleurs ici-bas », pour qui la marche était un moyen de trouver des failles dans les apparences d’une durée linéaire, des passerelles entre hier et aujourd’hui, voire demain.
Comme Breton, comme Proust, Hardellet est fasciné par le hasard qui veut que le passé empiète parfois sur le présent et ressuscite, dans sa totalité, tout un monde au cœur d’instants fugitifs. Pour lui, le temps est circulaire et l’imaginaire n’est pas déconnecté du réel mais le prolonge. Sa marche et son écriture veulent accéder au seuil des possibles, et travaillent à provoquer des réminiscences, à traquer ce point nodal où par la grâce des images affectives et justes, le temps et l’espace se mettent un instant à obéir au désir, où « toujours » se substitue à « jamais plus ». Ce monde sans séparation est une quête – Hardellet prenait soin de se dire « auteur de fictions » – que reprend à son compte avec beaucoup de passion et d’empathie Guy Darol, en même temps qu’il ressuscite une des figures les plus attachantes de la poésie contemporaine.

Michel Baglin



Lire aussi :

André Hardellet : « Donnez-moi le temps » suivi de « La promenade imaginaire »

André Hardellet, les envoûtements du temps (portrait)



samedi 8 février 2014, par Michel Baglin

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André Hardellet

André Hardellet est né le 13 février 1911 à Vincennes de parents bijoutiers dont il est le fils unique. Il est mort à Paris le 24 juillet 1974.
Il a commencé par suivre des études de médecine, abandonnées en 1933 pour reprendre l’entreprise familiale, « Les Alliances Nuptia », dans le quartier du Marais. Parallèlement, il flâne dans les rues et les banlieues de Paris et écrit. Il ne publiera cependant son premier recueil qu’à plus de 40 ans.
Après guerre, il rencontre des artistes qui constitueront sa bande de copains - René Fallet, Alphonse Boudard, Georges Brassens, André Vers, Louis Nucera, Robert Doisneau, etc - et Pierre Mac-Orlan qui va le pousser à publier. Romans et recueils de poèmes, dès lors se succéderont, ainsi que les chansons, dont le fameux « Bal chez Temporel » mis en musique par Guy Béart et chanté par Patachou. André Breton salue à son tour l’auteur du « Seuil du Jardin »
Le roman « Lourdes, lentes » publié en 1969 par Jean-Jacques Pauvert va donner de l’eczéma aux bien-pensants et un ministre qui restera probablement dans l’histoire pour ce fait d’armes imbécile, Raymond Marcellin, le fera condamner pour pornographie, outrage aux bonnes mœurs en 1973 par la 17e chambre correctionnelle de Paris. André Hardellet en fut dit-on si malheureux qu’il en mourut l’année suivante.

« Les Larmes d’André Hardellet »


Sur la fin de sa vie et sa tristesse, il faut lire de la romancière Françoise Lefèvre, « Les Larmes d’André Hardellet » , (éditions du Rocher), texte mélancolique paru en 1998 où elle nous offre l’émouvant récit de sa rencontre avec le poète la veille de sa mort.

Bibliographie

Son œuvre est publiée chez Gallimard, collections L’Arpenteur et l’Imaginaire.

La Cité Montgol 1952, poèmes
Le Luisant et la Sorgue 1954, poèmes
Sommeils 1960, poèmes
Le Parc des Archers 1962, roman
Le Seuil du jardin 1966, roman
Les chasseurs 1966, poèmes
Lourdes, lentes... 1969,
Lady Long Solo 1971, avec des illustrations de Serge Dajan
Chasseurs II 1973, poèmes
Donnez-moi le temps 1973
La promenade imaginaire (posthume) 1974
L’essuyeur de tempêtes (posthume) – 1979
L’Oncle Jules (posthume) – 1986, avec des illustrations de Wiaz
Oneïros ou la Belle Lurette 2001
Œuvres complètes, 3 tomes



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