Retour à l’accueil > Auteurs > LEUCKX Philippe > Lectures de Philippe Leuckx 2015

Notes critiques

Lectures de Philippe Leuckx 2015

Philippe Leuckx est né en 1955 à Havay et vit dans le Hainaut belge. Il est l’auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies. Mais il est également critique et collabore à ce titre régulièrement à de nombreuses revues et plusieurs blogs.

Désormais, revue Texture est heureuse d’accueillir également ses notes de lecture.



Horia Badescu : « Roulette russe, Chants de vie et de mort »


S’il y a miracle de la poésie, c’est peut-être dans le sens où elle contrevient à la mort, à la fragilité, à la cendre, en renouant avec la vie, les sens, les saisons.
Horia Badescu l’a très bien compris et nous en fournit une intime démonstration avec ce recueil, proche par ses thèmes, convaincant par ses formulations où chaque lecteur peut reconnaître ses propres appréhensions, lucide jusqu’à la trame pour nous dire que les jours s’abîment dans leur maigreur, que la fin se signale en nombre d’indices, que la beauté ne se maintient que dans la mémoire que l’on en garde…
Désespéré ? Non. Parce que derrière les constats glaçants, comme gibier étendu après une chasse, le poète s’éveille à d’autres images, celle de « la main de l’ange », celle de la « lumière qui habite/ parmi les herbes », et puis, ce conseil supervilien (que l’on dirait extrait de « La Fable du monde ») : « Ecoute le cœur de l’automne/ les artères de la pluie cognent ».
Oui, la vie plus qu’une vie de mémoire, en dépit de tout : de la lumière « qui décroît », de « la scie du vieux Chronos », de « la joue de l’oubli »
Oui, la poussière, la cendre, les « morts plus vivants », l’attente lucide, l’été qui « brûle » encore : sans cesse, le vivant confronte vie et mort, beauté et restes, « éclats du jour » et « odeur de la terre » funèbre déjà, comme si l’ambivalence du monde offrait au poète de quoi alimenter ses doutes comme ses espérances dans une survie.
Les images sont coupantes, à l’aune de cette « lumière qui tranche », à la fois pour éclairer et dévider le pire, le peu, la pauvreté, la mort.
Un très beau livre.

(Horia Badescu : « Roulette russe, Chants de vie et de mort ». L’herbe qui tremble, 2015, 80p., 14€.)



Julien Bosc : « De la poussière sur vos cils »


Écrire sur l’indicible et l’irracontable des camps de la mort, de déportation, tant l’ont fait. Et donc, après Levi, Kertesz, Antelme, Hyvernaud, Rajchman, Semprun, après tant de récits âpres et tragiques, le poète Bosc exprime cette infernale douleur par le biais de petites proses dialoguées et de deux personnages « elle et lui, dans un pré ».
Il s’agira de décrire au plus nu ce qui va arriver, fondre sur eux : « le vide », la « tombe » .
Un dialogue glacial, transi de mort, se nourrit d’un contrepoint narratif puisqu’il faut bien rappeler le souvenir, l’amour, la vie à la rescousse…du pire. Les lieux (« forêt de hêtres »), le mur, les noms gravés, l’histoire se donnent à lire dans l’effroi. On ne sait que trop ce qu’il est arrivé et les cils sont trop légers pour soupeser l’horreur…
Ce recueil très poétique, l’air de rien, en petits échos où sonnent les mots terribles – chaos, vertige…-, va loin dans notre appréhension (au double sens du terme) du tragique des faits convoqués :
« Hormis les lèvres à mourir.
Hormis le seuil.
(et sa pierre bafouée). » (p.41)
Une écriture qui ne ressemble dans sa texture à aucune autre.

(Julien Bosc : « De la poussière sur vos cils », La tête à l’envers, 2015, 56p., 13,50€.)



Angèle Paoli : « Tramonti »


Sous la bannière de son île (La Corse), à l’ombre des anciens (parfois exilés loin), Angèle Paoli consacre tout un livre à une exploration minutieuse du temps qui offre souvenirs, nature, deuils, ancrage dans un monde parfois malaisé. « Soleils anciens », « Tramonti », « Sous la peau comme une écharde » sont autant de titres qui signalent la progressive découverte de cet univers.
La part des aînés, ce temps inscrit entre vie et mort, ce souci d’un soi perturbé : symboliquement, la tripartition du livre parle.
Si la part médiane donne son titre à l’ensemble, c’est qu’on le sent, on le sait, le crépuscule signe la mort du jour, entrouvre des portes et des questionnements, et il est souvent question de mort dans nombre de poèmes de ce « Tramonti » , poèmes consacrés à un proche, « dans ses bandelettes », que la fratrie entoure, textes sur l’enfant ancien qu’on fut. Il est souvent aussi question de fin, même celle de l’été qu’on vénère. Et d’absence, puisque « le jour n’accorde plus aucun répit ».
Et pourtant, ce livre bruisse de vies multiples. La nature préside à l’éclosion de poèmes en son hommage. Mais, attention, « fusil à l’épaule chasseur à l’affût », elle est fragile, cette nature, même si l’air de rien, le « vent musarde au soleil », même si « un oiseau de mer/ trace sa ligne pure ».
De toute façon, l’être, sur l’île, sent des fractures – pas seulement celles d’une maison amoureusement décrite -, mais de son être lui-même, et comme dans les poèmes de Sandro Penna où l’on peut dire dans le même mouvement la beauté et la blessure, ici, aussi, « tout est calme sur la page », aveu que tout bruisse, bien sûr, puisque « ville aux bois », « décombres », « terre endeuillée ». Alors, on pense à un refuge, où cette « chaleur du dedans/ retient les voix dans sa lumière ». Refuge de la lecture (sur la terrasse corse), du livre (celui-ci même que l’on tient en mains).
Les poèmes, généralement brefs, savent jouer d’images vives, pleines de « gemmes », de « mer et soleil mêlés », très descriptives pour dire la « lumière », pour évoquer « le temps », « cet ailleurs que je poursuis/ dans ma mémoire ».
Voilà bien un livre de poésie méditative, où l’auteur « cherche réponse » en s’exposant, en tissant le vrai de la vie, souffle et douleur.
« Il y a du temps
dans la lumière du soir »

(Angèle Paoli : « Tramonti ». Editions Henry, coll. La main aux poètes, 2015, 160p., 8€)



Violaine Boneu : « L’Etrangère »


Pour ce premier livre de poésie, Violaine Boneu, par ailleurs professeur de lettres en Bourgogne, tisse des poèmes d’une lumière qui fléchit et révèle. « Enigme des visages », quête au fil d’une errance où, entre « lumière effacée » ou « en crue », les mots disent assez l’âpreté de vivre sans, le silence « écartelé » des choses.
A cette lumière qui rend plus nu répond une « langue amère », mais une sourde énergie donne des ailes au plus sombre. Il y a ces « mâts » où s’accrocher. Il y a « la force d’aller » en dépit des « paupières de sel » ou autre « austère clarté ».
Celle qui se dit « affamer la lumière » se souvient ainsi d’un « visage perdu »  : celui de l’Etrangère du titre ? Est-elle ce lieu de l’errance ? Et la cause d’une naissance sans cesse à affûter ? « ô renaître à ton rire ». Est-ce tout simplement la présence disparue ? Ou encore cette métaphore de soi en l’écriture de l’absence ?
En sept sections, la poète propose sa traversée, faite de regard simple, de « présence nue ». De petits poèmes (constitués de distiques), de petites proses en versets disent le plaisir d’énoncer en mots et vers simples cette attente non encore satisfaite, cette errance où approfondir cette nudité existentielle, partageable.
Une belle promesse en poésie.

(Violaine Boneu : « L’Etrangère », Taillis pré, 2015, 104p.,10€.)



Dominique Noguez : « Une année qui commence bien »


Le dernier livre de Dominique Noguez n’est pas un roman ni une étude « sçavante » (comme il aime à les nommer dans sa biblio) mais un récit d’une quête de la vérité au plus près de la réalité vécue. Pas d’asservissement donc à la fiction ni dérogation aux règles fixées par le devoir de mémorialiste.
Beau livre, douloureux retour sur une passion mal partagée, vingt ans avant, que ce récit de l’excellent romancier et sémiologue Dominique Noguez (dont on n’a pu oublier « Comment rater complètement sa vie en onze leçons » ou « Le cinéma autrement » ) : « Une année qui commence bien » (Flammarion, 2013) que couronna à juste titre le Prix Jean-Jacques Rousseau 2014.
L’auteur, à l’époque en résidence d’écriture à Kyoto, décrypte un amour, en analyse les beautés et les souffrances, dans une langue classique (au meilleur sens du terme). Le portrait de l’élu, sale gosse entiché de sa beauté, d’un égoïsme insurpassable, inconstant et tapageur, plus doué pour le mensonge que pour l’affection, est d’un réalisme bluffant. Cet infâme méritait-il pareil livre ? La réponse est dans le témoignage d’un temps de la passion (six années de douleurs, d’esquives), véritable radiographie crue et nue à la Guibert (Hervé) ou à l’Ernaux ( « La place », « L’autre fille » ).
Noguez analyse, non seulement, les mécanismes de la séduction, de l’intrigue amoureuse, les faux-fuyants, les blessures, mais encore le terreau douloureux qui peut nourrir durablement l’écriture. Car il y a ici écriture du vrai senti, vécu, et de soi, ressenti, évoqué, décrit avec acuité. Les constats tombent comme des arrêtés entomologiques, les pulsions et les sentiments décortiqués avec acuité et véracité. Aucun apprêt, qui pourrait détourner de l’essentiel, c’est-à-dire la sauvegarde par les mots des maux d’une relation privilégiée, la seule qui ait véritablement compté pour l’auteur, jusqu’à lui donner le nom de presque amour. Un grand livre d’un écrivain racé, c’est pas ce qui encombre les étals !
A la fin de son récit, Noguez a une métaphore étonnante pour nommer ces reliefs d’une passion, ces pauvres traces indéracinables, persistantes (à la manière des « gammes » entendues par Pessoa, jouées par une enfant, dans un fragment célèbre du « Livre de l’intranquillité » , le n°266, daté du 3 décembre 1931) : « les acouphènes de l’âme ».

(Dominique Noguez : « Une année qui commence bien », Flammarion, 2013, 390 p., 20€.)



François Bott : « Le dernier tango de Kes Van Dongen »


François Bott, l’excellent critique du Monde des livres, est aussi romancier. « Le dernier tango de Kes Van Dongen » (Le Cherche-Midi, 2014) entreprend de nous relater la vie d’un artiste singulier et doué, que la narration fait mourir dès la première page du texte. Et le narrateur est parfois aussi le peintre hollandais, mort en 1968, après une vie intense, axée autour des femmes, de la révolution picturale (fauvisme...) et des années de folie (1920/1930).
En plein mai 68, le peintre, à Monaco, rebrousse ses années de jeunesse, de folles entreprises, de conquêtes. Même à 91 ans, le peintre lutine encore la gueuse et les jeunes infirmières à son chevet ont tout pour le satisfaire. Mais n’a-t-il pas toujours été ainsi ?
Le grand peintre a tout connu, les grands noms, les palaces, le succès parfois même un peu trop encombrant jusqu’à lui décocher critiques et jalousies, mais n’est-ce point le lot de celles et ceux qui font naître désir et envie, à force de facilité et d’entregent aisé ?
Le romancier a l’art de s’insinuer dans le boudoir d’une vie, entre chambre de Monaco et les années passées, dans une écriture très fine, qui rehausse la personnalité parfois un peu superficielle et délétère d’un peintre gagné par la fête comme le sera aussi le romancier Francis Scott Fitzgerald. Les beautés, les célébrités émaillent ces pages, de Deauville à Bardot (dont Kes fit trois ou quatre portraits, et la vedette n’appréciera guère la distance prise avec le modèle). La vie d’un peintre riche donne aussi ce raffinement des lieux traversés, entre Normandie cossue, palaces de la grande bleue. De quoi faire rêver, bien sûr ! Mais il y a ce grain de nostalgie que le lecteur perçoit dans des descriptions elles-mêmes empreintes de raffinement. Montmartre, la Villa Saïd, l’Avenue de Wagram, la Riviera française ne sont pas que des cartes postales faciles. On sent que les peintres y ont vécu. Et tous les peintres ne sont pas des Utrillo de banlieue triste, ni même de Vésinet.
Un roman « historique » plein de charme.



Cécile Guivarch : « S’il existe des fleurs »


« Tout tient dans les ruines » Le passé, filial ou collectif, inspire Cécile Guivarch. La voici, rendant hommage aux poilus de 14 et de toutes les guerres dans des poèmes brefs et intenses (entre tercets et huitains). Le titre trouve justification et profondeur plus loin dans la texture de ce recueil qui énonce sans didactisme ni complaisance, les faits bruts, les séquelles, les traces ineffaçables dans la terre d’une guerre effroyable. Des « cratères » à la « tombée » des troupes, la poète de quarante ans passe en revue les étapes de la chute funeste. La beauté et l’émotion lèvent de ce peu de mots tissés pour explorer l’essentiel et en donner même une vision ethnographique : boue, engloutissement, nuit totale, « battement de l’histoire »
Ces poèmes sont pleins de tombes, à tous les sens du terme : les voilà ces hommes dans leur ultime demeure, leur chute et la poète sait, ô combien, en quelques images sobres, leur offrir ce partage nu et durable, ces « tombeaux » (au sens classique) :
"à la bouche ouverte remonte ce goût
de fleurs séchées coquelicots

ici près des oiseaux
des regards se tournent vers le ciel

mais dans le dos une cicatrice ouverte
blessure de guerre et combats épient

Un livre de mémoire, dans le droit fil du beau et grave livre précédent, « Renée, en elle ».

(Cécile Guivarch : « S’il existe des fleurs », L’Arbre à paroles, 2015, 110p., 12€.)



Giacomo Leopardi : « Copernic »


Un dialogue philosophique, une sorte de sotie cocasse et savoureuse, que ce « Copernic » exhumé par Michel Orcel (qui le traduit) et sa nouvelle maison d’édition ARCADES|AMBO, d’un Leopardi plus connu certes pour sa poésie que pour cette petite forme théâtrale.
Intitulé « dialogue », « Copernic » est un échange entre le Soleil, les Heures et le Savant. Manière sans doute de remettre les pendules à l’heure, le temps à sa juste place et la ronde de terre et soleil dans le bon sens.
Matière aussi vraiment éthique : le savant se sachant souvent poursuivi, querellé, voire censuré et combattu pour ses découvertes ! L’inquisition ne rime guère avec progrès. Encore faut-il s’entendre sur ce mot.
En quarante-quatre petites pages d’un volume soigné (belle couverture bleue, format qui tient en main comme un carnet), le lecteur est plongé dans une fantaisie philosophique, un arrêt sur image/temps entre terre et soleil, dans une langue qui fait parler les astres et se défendre les savants, encore que le projet laissé en l’épilogue relance questionnements et points d’interrogation.

( Giacomo Leopardi : « Copernic (dialogue) ». 44 pages. 6 euros)



Angèle Paoli : « Les feuillets de la Minotaure »


Neuvième livre d’Angèle Paoli depuis 2010, ce récit-poèmes comme elle le sous-titre en couverture, est avant tout un gage d’expérience intime, géographique (le Cap Corse, la voix méditerranéenne…), scripturale.
Des voies diverses se tissent entre prose et poésie, deux voies pour deux femmes qui échangent autour de leur écriture et de leur relation, qui disent, rédigent, commentent ce qu’elles composent, au fil d’une correspondance qui est « fil d’Ariane », fil d’écriture, tissu féminin d’une Pénélope, d’une Minotaure. Entre Chloris et Min(o)a, c’est tout l’amour qui fleurit, fécond, jaloux, combatif, intellectualisé, riche de références mythologiques, « solitudes tremblées », montagne et mer, terre ancrée.
Le livre, très composé, est riche de lectures : la plus commode consisterait à en dégager les matériaux psychanalytiques entre eau et caverne, entre réel et mythe. D’autres se lèvent au fil des poèmes, des lettres et du récit qui les englobe. Tant de feuillets pour une quête scripturale : pas de glose sur l’écriture, certes, mais, au menu de ces pages denses, entrelacées de matières diverses, copieuses (le soi, l’autre, le style, le tu, les autres narrations…), une leçon d’écriture au vif, comme apologues nombre de pages qui explorent ce qu’est écrire :
« Je n’aime pas le réalisme, encore moins l’hyper-réalisme, ni non plus le naturalisme…Je n’aime l’Histoire que lorsqu’elle me permet de rêver à un passé que je réinvente et que je réinvestis à ma manière. »
Rêver, voilà le mot lâché, puisque ces pages nous plongent sans cesse dans les rets les plus doux des rêves de voyages, d’amours, de mythes… réinvestis par notre auteure.
L’eau, la montagne, la lyre d’Orphée mènent les textes vers ce qu’ils se donnent comme projet sensuel, sensitif, plein d’odeurs, de « solitude… plénitude de l’instant ». Un art consommé de livrer cette « attente de l’eau qui coule sans souffrance », ou de « musarder » « quelque chose de doux…une caresse affleure ».
« La beauté égarée du monde »
, qu’il faut happer, et qui honore ces pages, tant la langue, nourrie de sensations, de réflexions, de beautés cueillies dans ce réel des rêves, s’accorde à nous donner pleine satisfaction : langue lente, précise, passionnée, féminine jusqu’à l’usure.
Entre Grèce évoquée très souvent et Corse, très souvent décrite – entre chasseurs et promenades solitaires -, les égards de Paoli pour « l’ivresse des sens » trouvent leur exaltation dans le bleu des mers et les âpretés des roches en surplomb sur l’eau. Elle tient aux « Esprits de la Montagne », qui la font renouer avec « l’enfant au platane » qu’elle fut. Et il « faut traverser l’hiver », attendre, humer d’autres splendeurs.
L’on n’en finirait pas de citer ce que ces textes flamboyants, somptueux lèvent comme sens et significations, puisqu’une voix y parle, elle-même chorale de toutes les autres voix : femmes, mythes, ancêtres, esprits des eaux et des rocs, dieux, beautés.
Avec Paoli, on « prend » la route, sans peine, on enfourche le rêve né d’images très visuelles de pays, intérieurs, rêvés, mythiques, et la conviction qu’on les connaît de tous temps, comme une expérience élémentaire au sens bachelardien, près des vents, des eaux, de la terre des marcheurs, de l’air vivifiant des montagnes, hautes dans le cœur d’une poète très sensible.
Un très beau livre.

(Angèle Paoli : « Les feuillets de la Minotaure », Ed. de Corlevour & Terres de femmes, 2015, 176 p., 22€.)



Anne Bonhomme : « Temps noir »


Fidèle à ses titres brefs, un peu cinglants comme des stèles ( « Archives », « Exercices », « Images » …), la poète belge ne déroge pas à ses choix avec ce « Temps noir » , sur l’irruption de la guerre, du mal, de la noirceur humaine.
Elle écrit « des lettres aux morts », elle relate « ses enfants de la guerre » (elle est née en 1941 !), elle annonce « la fin d’un pays », la fin de tout, entre « cieux marbrés de rouille » et les « écorces lacérées » d’arbres « clandestins ».
Le constat est sombre, dans le filet serré de ces longs poèmes aux vers brefs, qui scandent un rythme singulier, comme depuis ses débuts, surtout depuis son fameux « Urbi »  : un style reconnaissable, au lyrisme blessé, aux déchirures d’ombre, le temps de trois quatre mots par vers pour relayer cette intensité de la vision et son découpage – dans le réel.
La sensibilité affleure sans cesse, sans pathos, sans fioriture, sans afféterie, entre constats glaçants et images de deuil :

"Le jour
gorgé de suie
la nuit
où l’on entend
marcher la mort
nous
recouverts de cendres
nous ne bougeons plus
enfer glacé
rien n’y palpite "


Proche de l’univers apocalyptique de « La route » de McCarthy, « Temps noir » distille une traversée glauque, meurtrie d’une époque qui a perdu tout repère d’humanité, de bon sens :

"La guerre est un marécage
elle nous engloutit
avec d’horribles bruits
de succion
petits bouts de vie après
petits bouts de
vie "


« La guerre/ est entrée dans le poème » sonne comme un glas tragique, sans appel.

(Anne Bonhomme : « Temps noir ». Le Coudrier, 2015, 54 pages. 14 €. Illustrations : Simonne Janssens et Joëlle Aubevert.)



Cécile Oumhani : « Passeurs de rives »


Quand la poésie et la filiation se rencontrent, comme ici, entre France et Inde, dans la lumière indienne des sources maternelles et la langue française, entre français et anglais, tout cela donne un étrange terreau, forcément porteur.
Cécile, à l’heure de disparition de ses père et mère, renoue avec un pays qu’elle a visité par trois fois, s’imprègne des odeurs, des paysages, retranscrit ses émotions dans les traces de celle qui y a vécu, celle qui n’a jamais pu oublier ni la langue de là-bas, le telugu, ni les atmosphères d’une enfance « ailleurs ».
Le titre dit avec suffisamment de transparence le legs et le devoir de mémoire : sommes-nous, en écrivant, ces « passeurs de rives », de rêves enfouis dans l’imaginaire des proches, des aimés ?
Le « tu » a ici une importance triple : c’est aussi bien la femme poète qui s’adresse à sa part d’enfance, à sauver ; c’est l’enfant d’alors, dans le tissu exotique de l’exil et du bonheur ; c’est chaque lecteur convoqué par ces poèmes légers et graves, qui disent nombre d’attachements : aux gens, aux paysages, à l’autre en nous…
L’imaginaire de ces beaux poèmes est sans cesse sollicité et nourri par les belles encres sépia de Myoung-Nam kim. La mémoire s’y reflue, comme des imprégnations tendres.
La rive occidentale (et sa terre), la rive orientale ordonnent à elles deux l’ensemble des poèmes, tenus de livrer une part de vérité profonde : l’hiver ici (« Tu cherches ton passé/ au creux des nids que l’hiver/ accroche haut dans les peupliers »), le paysage de là-bas (« Dans le lit de la rivière Vaigai/ les buffles étendent/ les draps qu’ils ont tissés/ du long fil des années »). L’apologue, ici, est éloquent : c’est Cécile qui déplie le « fil » (terme qui est récurrent dans le recueil) de sa mémoire heureuse et partageable.
Ailleurs, de toutes simples notations délivrent des instants partagés avec la mère, autour de la cérémonie du thé (« les feuilles de thé/ dans l’évier d’émail blanc ») comme l’apprentissage, « au fil de l’encre », des « langues », des « images/ d’une autre maison », puisque, le lecteur le pressent, si tout cela n’est pas dit, « bientôt il ne sera/ plus temps ». On sent l’urgence de jeter sur le papier ces traces de vie, ces herbes flottantes de la mémoire, si l’on était chez Ozu.
« Vitre fêlée », « vieille armoire grince/ et se plaint de partout », « histoire d’enfance entendue il y a longtemps » : les fragments du passé s’énoncent et cadrent la quête existentielle.
Un bien beau livre.

(Cécile Oumhani : « Passeurs de rives », la tête à l’envers, 2015, 112p., 16€.)



Alejandra Pizarnik : « Les Aventures perdues »


L’excellent poète et traducteur Jacques Ancet vient de signer sa dixième livraison, depuis 2012, de poèmes de la poétesse argentine. Voici donc la traduction d’un livre, publié en espagnol en 1958, sous la bannière de trois vers sombres de Trakl.
Recueil hanté par la peur, la solitude, l’exclusion, ce livre ose des métaphores violentes et ne transige avec aucune facilité, tant le vers cingle, mord la réalité décrite ; la mort est une obsédante compagne de celle qui tutoie la nuit et ses terreurs. « Le vent meurt dans ma blessure./ La nuit mendie mon sang ». (p.25)
Dans cette expression dense et acide de la douleur, les oxymores disent assez le naufrage existentiel et la claire lucidité de l’écrire sans apprêts, dans une nudité essentielle : « J’ai appelé, appelé comme l’heureuse naufragée » (p.29)
Les appels résonnent comme des déchirures profondes : elle sent cette « bête » en elle « qui se traîne dans mon sang » ; « la lumière est trop grande / pour mon enfance ». Chaque titre de poème illustre à foison le manque, le peu, le trop, l’exil, l’absence de l’aimé. Et il lui faut même avouer : « Sans toi / je me prends dans mes bras / et m’emmène vers la vie / mendier de la ferveur ».
Mendier, puisque l’enfance est si loin, à « des siècles »  ; puisque l’autre aimé est celui à qui « je ne peux dire / ces paroles qui me font vivre ».
Sombre réflexion sur soi, le temps, le rien qui ronge l’être, « Les Aventures perdues » distille une poésie majeure, tissée de fulgurances incisives comme la vie qui déchiquète et fait souffrir une âme ultrasensible :
TEMPS
Je ne sais de l’enfance
qu’une peur lumineuse
et une main qui m’entraîne
vers mon autre rive.

Mon enfance et son parfum
d’oiseau caressé. (p.14)

(Alejandra Pizarnik : « Les Aventures perdues » Ypsilon éditeur, 2015, 48 p. 15€.)



Philippe Mathy : « Les soubresauts du temps »


De « Promesse d’île » (1980) à ces « Soubresauts du temps » (2015), Philippe Mathy a nourri un parcours poétique désireux d’approfondir des thèmes personnels : l’importance de l’amour et de la femme sans cesse évoquée, celle de la nature proche tissée d’oiseaux, de terre à protéger, celle aussi de l’exploration du temps qui gagne, qui avance, qui laisse traces et trames.Lire ici.



Yves Namur : « Poésie française de Belgique/Une lecture parmi d’autres »


Ces dernières années ont fleuri nombre d’anthologies de nos poètes belges. Ainsi, depuis 1999, Michel Joiret et Marie-Ange Bernard (leur histoire de littérature belge comporte une part d’anthologie, et nombre de notices), Werner Lambersy (Le Cherche-Midi, 2002), Liliane Wouters et Yves Namur ensemble , Francis Dannemark, Colette Nys-Mazure et Christian Libens, Yves Namur, à deux reprises seul, se sont exercés à la tâche difficile de rendre compte de l’évolution de notre poésie.
« Piqués des vers » (2011 et 2014), pour prendre l’exemple de l’avant-dernière de ces anthologies, propose 300 poèmes couvrant notre poésie depuis ses débuts (Rodenbach). La seconde mouture a d’ailleurs augmenté considérablement le nombre d’auteurs en réduisant le nombre de poèmes attribués (de 5 à 1, parfois).
« Recours au poème éditeur » a demandé à Yves Namur de concocter un choix de 89 poètes vivants avec trois pages pour chacun d’entre eux. C’est la première anthologie belge numérique. Pourquoi 89, plutôt que cent ou trois cents ? En 2007, Liliane Wouters et Yves Namur avaient arrêté leur choix d’anthologie (Poètes belges d’aujourd’hui) autour du même nombre 89. Clin d’œil, huit ans après.
La nouvelle anthologie « Poésie française de Belgique/ Une lecture parmi d’autres » (février 2015) est sensiblement différente de celle du duo de 2007. Tout d’abord, nombre de poètes sont disparus : citons Jacques Izoard, Michel Lambiotte, Paul André, Fernand Verhesen, Jean Tordeur...
Une trentaine de noms nouveaux, par ailleurs, dont des très jeunes (Laurent Fadanni, Eric Piette, Maxime Coton...) ou de poètes confirmés (Jean-Michel Aubevert, Claude Donnay, ...) illustrent d’autres pans de notre poésie.
Le choix de 89, en laissant apparaître des noms qu’on aurait attendus en 2007 et des talents qui se sont exprimés dans l’intervalle, génère, bien sûr, des oublis. Tout d’abord, notre pays est riche en plumes poétiques, comme le dit l’anthologiste, il eût fallu doubler le nombre d’entrées ! L’éditeur, ensuite, a limité le nombre de pages. Troisièmement, nombre de jeunes poètes ont été fêtés dans l’anthologie qui leur était consacrée en 2009 par Yves Namur (et on ne les retrouve pas tous forcément : Xavier Forget, Régis Dangreaux, David Besschops...) En outre, certain(e)s n’ont peut-être pas souhaité figurer dans l’anthologie…ce qui est assez courant.
Mis à part ces limites imposées, je pense à certains noms absents : Timoteo Sergoï, Dominique Massaut, Luc Baba, Eric Allard, Eric Dejaeger, Alain Dantinne, Jean Loubry, Serge Noël, Florence Noël, Patrick Devaux... J’espère que la prochaine prendra en compte davantage de talents. Choisir est une dure loi !
Peut-on rendre compte en 89 mentions de toutes les esthétiques, de toutes les « écoles » d’une poésie très courue ?
On est heureux de lire de bien beaux textes, inédits pour la plupart, puisque l’anthologiste a contacté dans la mesure du possible les auteurs pour « offrir de l’inédit » aux lecteurs numériques.
En voici quelques fragments :
Une anthologie marquée au sceau du clair-obscur : combien de textes évoquent, citent, analysent, pressentent cette « lumière ».
Qui lit, recueille et assemble conjoint des écritures sous le signe du regard, telle que la lecture silencieuse l’impose, comme le rappelle Bachelard dans un fragment de « La flamme d’une chandelle » , les heures de la nuit, pour le citer de mémoire, ondulent et le liseur profite de ce silence de la nuit pour s’enjoindre à mieux lire entre anima et animus, entre plaisir de lecture et lecture raisonnable - je résume. Solitude préci(eu)se du veilleur de chandelle !
Ainsi, en vrac :
« quel poids de nuit m’isole » (C.A. Magnès) ;
« la nuit dont s’arment les torrents » (V.Feyder) ;
« la poisse des jours sans lumière » (C.Nys-Mazure) ;
« vienne la nuit l’entracte des souffrances » (J. Crickillon) ;
« Veilleur/ si tu colles un feuillet/ sur un pan de mur » (A. Bonhomme) ;
« Buisson ardent des étoiles » (W. Lambersy) ;
« Terre et corps/ feu de nuit/ transparence » (G.Bauloye) ;
« Priez le vent, qu’il épargne au moins leurs lanternes » (J. Vandenschrick) ;
« Poussières d »étoiles/ dans le cri de l’aube » (R.Gérard) ;
« La nuit/ qui est là/ endormie en moi » (C. Hoex) ;
« La main vers toi/ versée dans le sommeil » (S. Meurant) ;
« les accordeurs d’étoiles s’étaient évanouis » (R. Ladrière) ;
« la nuit coulerait nos hanches » (P. Gilman) ;
« qui chante sans fin devant la porte/ fermée du serviteur de la nuit » (J.L. Wauthier) ;
« ici à la faible clarté de la lampe tu te penches » (F. Emmanuel) ;
« on va tenir encore jusqu’à l’aube... » (D. Simon) ;
« quand, dans l’ombre où le jour sombre, s’ouvre le nombre, la nuit fait la courte échelle aux années-lumière » (J.M. Aubevert) ;
« Endors /dans sa lumière/ le chagrin des hauteurs » (V. Wautier) ;
« Avec des nuits, des chiens, des loups... » (F. Dannemark) ;
« où la lumière avance un peu désemparée » (Ph. Mathy) ;
« ...ce soir/ je complote enrhumé une charge furieuse... » (Lucien Noullez)….



Marc Dugardin : « Table simple »


Publié en France, essentiellement chez Rougerie et ce depuis les années 80, mais aussi à l’Herbe qui tremble, en Belgique (plusieurs livres à l’Arbre à paroles), Marc Dugardin poursuit une œuvre d’exploration des liens et des lieux de mémoire. Aussi ses livres plongent-ils à vif dans le réseau des motifs intimes, des relations à l’enfance, puisque nous sommes tissés de « chœur » avec cet univers d’où nous sommes issus. Les beaux titres parlent d’eux-mêmes : « L’écoute infiniment », « Solitude du chœur », « Soupirail d’enfance » …et cet ultime opus, tout récemment paru (janvier 2015) : « Table simple » . Titre bref, tout simple, qui rejoint une fraternité de plume ( « Une eau simple » de Mathy).
Que peut un poète, que peut un poème pour délivrer du mal imposé à l’homme ? A la fois tout et rien. Dans un livre de « déchirante douceur », le poète belge tente de nous donner quelques fils de lecture et/ou de réflexion à propos de ce qui est devenu une tragédie du XXe siècle, le génocide au Rwanda. L’auteur s’est rendu sur place, a pris le contact le plus direct, le plus effroyable avec les témoignages, les mausolées, les lieux de mémoire. Mais quand il s’agit d’écrire, de rendre compte des faits, au-delà des émotions, des effusions, des constats, que peut-il, le poète, désarmé qu’il est, face à la brutalité, à l’inhumanité ? Eppure, scrive.
Oui, il écrit. Et comme l’on n’écrit jamais sans recours, le poète Dugardin offre son texte en répons à quatre expériences : celle de son ami Nicolas Grégoire, qui a vécu longtemps au Rwanda, a écrit le très beau « face à morts/ d’être » (Ed. Centrifuges) ; celles de ses frère et sœur d’écriture, Alexandra Pizarnik et Janos Pilinszky ; enfin, celle de Celan.
Sept parties articulent ce livre, cette « Table simple », rêve ultime de cette présence autour de la table du foyer, autour du repas à partager, alors que tout nie la table, alors que les victimes ont été privées de table, de cœur, de foyer, de vie.
Alors, le travail de mémoire, de compréhension, de solidarité peut commencer. Mais que peuvent les mots ? Même la douceur est niée par tous les faits connus. Et nos mots sont « rouillés », par l’usage. Un jour, il faut « pourtant prêter mots » pour décrire, relater, mettre des mots, mêmes fragiles, sur ces faits, et inviter le lecteur, comme dans les mots la victime dont le poème parle, à se mettre à la table, loin des violences imposées.
La brusquerie des « presque jetés sur la table/ les poèmes », est vécue comme une effraction dans la douceur souhaitée par le regard, la sensibilité du poète.
Alors, il faut prélever la beauté, là où elle loge encore, en dépit de tout : « les oiseaux/ juste un peu/avant le jour », comme une invite à la douceur, comme une invitation à saisir…mais quoi ?
Car le matin peut s’accompagner d’une mémoire tranchante : « et le visage ce matin/ regarde sa honte en face ».
La douleur elle aussi, au-delà de la honte, est allitérante : « méchante mèche dans la mémoire », puisqu’elle use, altère les choses de la douceur.
« Amadou », entre autres vocables, se prête alors à une réflexion tout à la fois poétique, ludique, surtout humaine, sur le pouvoir des mots, des sonorités, quand bien même il y aurait à déceler là une manière enfantine de joie à sauver du désastre.
Le poète s’interroge : « il y a des mots dans la bouche venus d’on ne sait où » et la « table simple », celle dont le « pain n’est à personne » mais à tous, celle dont l’existence est « mie de pain à cœur ouvert », où est-elle ? Où l’a-t-on mise ? Vers quel jardin ? Table de silence, de « paroles enracinées ».
Mais comment se libérer l’âme, le souffle, de ce « tas de fumier de la honte » ? Il y a cette terrifiante « poitrine ouverte », comme blason de l’ignominie, de la brutalité sans nom.
Alors, oui, alors il faut, parole de poète, s’alléger l’âme, prendre de la distance, de la hauteur pour échapper à l’horreur planifiée, reprise, cousue dans l’événement, prendre sur soi un peu de « nuages ». Sans illusion, c’est passage simple, un temps d’apaisement au cœur des inquiétudes et encore : « l’homme qui vieillit et les regarde (ces nuages)/ pour ce qu’ils sont ». Est-ce cette légèreté que nous ne pouvons plus décemment avoir, parce que nous avons vécu, vu ? Les nuages « sans larmes » offrent toutefois leur « pluie pleureuse ».
Que reste-t-il ? Échafauder le rêve le plus fou, ramener à la table « à moins que la maison soit/ dans l’ignorance des murs », rêve d’autre chose, au-delà des mots, des faits, quelque lieu, quelque chose comme un havre à poser là, une maison où l’on se « met en chemin ; / car « l’enfance existe » …une maison « simple, ce serait/ la soupe déposée là, le pain,/ quelques gestes, quelques/ mots, le silence, tenu/ au chaud dans la bouche ».
Pour, enfin, une topographie du cœur « au bord » de la table : dans la « douce haleine des mots », pour « reprendre place dans la maison, / et la maison de l’enfance, / e le chemin vers la maison, / le retour où vivre s’invente ».
Alors, oui, le poète peut, sait, offre quelques poèmes comme sources d’un renouveau, des mots sur le fumier de la honte.
Un livre, cousu de sang, de vie, un cadeau de musique intime, prégnante. Car je n’ai rien dit encore de l’harmonie musicale du livre charpenté ni de Schuman, ni des « chants de l’aube », ni du « bercement », ni de l’arioso écrit (en écoutant György Kurtag), ni de la « chanson douce », ni du titre de la 3e partie du recueil « Thème et variations ».
ni chemin, ni retour, ni maison ou
seulement le présent de cette
enfance-là ; voix
qui insiste : assieds-toi, dit-elle
alors,
la table,
simplement possible

(Marc Dugardin : « Table simple », Rougerie, 2015, 88p., 13€.)



Anne-Marie Beeckman et Diane de Bournazel : « Diane et les tiges de ciel »


Dans une collection, qui associe poèmes et belles illustrations, paraît « Diane et les tiges du ciel »  : des poèmes d’Anne-Marie et les somptueuses peintures de Diane. L’association nous vaut de vrais voyages en orient profond, dans le tissage des langues inventives, des contes style « Les Mille et une nuits » , un véritable travail de jumelles créatives, qui tirent parti de leur collaboration pour exercer une vraie fascination auprès du lecteur, par le feu des inventions langagières et des ornementations picturales, couleurs, feux d’imagination, magie d’une véritable poésie.
Cette édition – papier fort, pages entières de couleurs riches, soin extrême de la présentation – honore la poésie et en matière d’inventive poésie, le lecteur est servi : feu d’artifice d’images, de néologismes, de récriture d’expressions idiomatiques et proverbes, calembours, contrepèteries de haut vol, tant la fluidité créative semble aller de soi :
4
Noir a laissé son loup sur la blancheur des nacres.
Amour brise ses éperons aux flancs des filles.

Univers de contes, de comptines et de métamorphoses – dignes de nos contes d’enfance -, « Diane et les tiges du ciel » explore toutes les potentialités d’une langue qui crée ses propres codes :
9
Comme ça foisonne dans les paniers !
On est content que le bât blesse.

La réécriture de phrases-types et d’expressions joue ici un rôle moteur pour l’entame de chaque poème :
6
Diane, quelquefois, se pique à son rouet.
Elle dort cent ans dans toutes les chambres.

Que dire, d’une « petite fille aux amulettes » ou de « Diane met les bouchées doubles à la reine », dignes de Devos ou d’un Prévert survolté ?
Les trouvailles sont à l’aune des splendides illustrations :
Le pourquoi des enfants curieux offre par exemple :
23
Pourquoi les chansons viennent-elles aux lèvres ?
Pourquoi le limaçon ?
Quand nous poussent-ils des ailes ?
Pourquoi les feuilles ont-elles deux faces ?

La vraie poésie affleure partout, au-delà des jeux de mots, des calembredaines :
18
La lune prend son bain de lune.
Ses seins tiédissent doucement.

Un beau livre, fécond et partageable.

(Anne-Marie Beeckman et Diane de Bournazel : « Diane et les tiges de ciel », Al Manar, 2014, 48p., 20€.)



David Besschops : « Besschop(s) »


Ovni, oui le mot n’est pas trop fort, de la littérature belge, depuis « Lieux, langue folle », depuis « Azabache » , depuis surtout cet opus majeur paru chez Argol, « Trou commun » , dont j’ai dit tout le bien, il y a quelque temps déjà, David Besschops est forcément un auteur marginal, inclassable, un irrégulier bien plus intense que certaines figures aujourd’hui officialisées (Verheggen et quelques émules, bien tièdes en comparaison, ou quelques expérimentateurs qui tournent en rond).
Né en 1976, débuts au Coudrier, suite à boumboumtralala, chez Maelström, au Tétras Lyre et chez Argol. Avec des titres tels que « Carmen », « Russie passagère »
Le voici dans une maison d’édition qu’il retrouve après un premier livre (un pamphlet, « La mère supérieure » ), qui peaufine les illustrations, le papier, la présentation, bref un vrai éditeur de textes - le mot s’impose -, véritables.
En matière d’incongruités, d’audaces, d’extraordinaires concrétions langagières, syntaxiques et lexicales, et rythmiques, et topiques, Besschop(s) bat tous les records. Il y a de quoi être éberlué par la puissance des images, le porno-syncrétisme des figures et des situations, tant les notions d’érotisme, de sexe, de morale élémentaire, de valeurs se trouvent défigurées volontairement pour relayer une matière thématique qui soit à l’aune de ce qui se pense et s’écrit : les nœuds familiaux, les tares, les atavismes trouvent ici exploration et expression : est-ce seulement possible qu’un créateur expose tant de violence contre soi et les siens, s’expose autant. Voilà le grand talent, à mon avis unique et il faudra un jour que la critique officielle, qui se fait gloire de dégotter les littérateurs de demain, et qui peine à repérer certaines figures, trop excentrées, trop « violentes langagièrement parlant », identifie cette voix. Un certain consensus dévoile, à chaque génération, des personnalités. De grâce, ne loupons pas celle-ci. On a déjà loupé Roland Counard (parti faire reconnaître son « Laitier de Noël » ailleurs (Ed. Le Pont de change), et d’autres, les années passées, (Falaise), pour ne pas remonter aux surréalistes décriés. Si la critique reconnaît aujourd’hui Wauters, Ben Arès, qu’elle fasse le même travail avec leur compère d’une revue commune (« Matières à poésie »). Certes, il n’y a rien de consensuel ni de directement séduisant chez Besschops, genre « beau gosse qui ne fait pas peur aux familles et qui fait vendre aux filles ». Là, vous avez tout faux. D’une beauté insolite (et d’ailleurs on se fout de la beauté des auteurs, non de celle des textes) comme ses poèmes, d’une langue à faire frémir les tièdes, les pisse-froid, les blêmes, les coincés de la langue.
Il faut remonter aux tout premiers textes de Guibert (Mort propagande) ou de Savitzkaya (Mongolie…) pour entendre une voix aussi forte, originale, indienne (au sens chavéen). Généalogie textuelle de sa tribu, « Besschop(s) » crache, éructe, impose ses codes et ses langues. Généalogie patrimoniale au sens où David propose son récit-poème en trois Patries, vous avez bien lu.
Chaque « patrie » du texte s’accompagne de dessins du poète et de pages serrées qui se prolongent en poèmes plus brefs. Le tout court sur deux cent deux pages, haletantes, osées. Les patries s’intitulent : Ma Peur s’appelle papa, Pater familias, Mamandements.
« Pater familias » relate du point de vue du père l’écriture du roman par le fils décrié, abhorré.
Dans l’ordre de Père Ubu, des invectives d’un Arrabal, d’un incendiaire comme le Russe Schwartz, de forcenés de la langue (Michaux, Ionesco…), Besschops échappe pourtant au formalisme, tant le cœur, l’émotion, les sensations fortes s’imposent à force d’ironie cinglante, sanguinolente, à force d’images qui débordent, comme on le dit du lait, comme on le dit de situations qui excèdent morale et normalité.
On comprendra que ce texte majeur n’est pas de tout repos : il s’insurge et le lecteur doit parfois parer les coups de langue. C’est son mérite, de secouer les consciences béni-oui-oui si reposantes.
Lisons :

David Besschops a débuté tôt relié par un tortillon de couleuvres aux entrailles de sa mère. (p.12)
Mon surfrère pèse et ploie il me narre la mort fine de la mère notre mère le diktat m’enjoignant de ne pas louper mes crimes… (p.25)
tous les sens interdits ramènent à la ruche mènent au roman où la femme chue du miel féconde les mouches pond l’écrivain dans l’enfant l’enduit d’elle écœure les mots de la spermathèque et règne mère sur son Trou de mémoire où s’abreuve l’inceste… (p.67)

Charge contre la famille douée de tous les vices, ce « Besschop(s) » sent le Jarry à plein nez.

S’étant masturbé au pied de
notre lit avec tintouin la nuit
durant mon fils n’écrira pas ce
matin son roman de commande
Il prépare armes et barda pour déguerpir à l’étranger où il ne
privera plus son père du repos
de guerrier (p.115)
L’humanité s’avance à croupe-
tons vers le vagin de ma femme
Suivez mon fils – lisez son livre (p.123)


Jouant de l’effet miroir des mises en abyme, l’auteur se permet en fin de volume :
David Besschops souscripteur du présent ouvrage avait envisagé de repeindre en jaune cirrhose le visage de sa maman et de lui esquisser dans les yeux une petite chambre à Arles, et dans le dos des blés noirs au fusain. (p.189)
Terminons par l’apologue : Descendre ardument du singe/ pour se raccrocher aux branches/ de son arbre généalogique – en voilà un programme pas bien/ fripon. (p.81)
Décidément, l’humour noir lui va comme un gant !
Bravo.

(David Besschops : « Besschop(s) » L’âne qui butine, 2014, 202 p.)
Philippe Leuckx



Lire aussi :

« Carnets de Ranggen »

« Selon le fleuve et la lumière » & « Quelques mains de poèmes »

« Lumière nomade »

Lectures de Philippe Leuckx 2015

Les critiques de Philippe Leuckx (2014)

Les critiques de Philippe Leuckx (2013)



samedi 17 janvier 2015, par Philippe Leuckx

Remonter en haut de la page



Philippe Leuckx


Philippe Leuckx est né le 22 décembre 1955 à Havay (Hainaut belge).
Licence en philologie romane et baccalauréat spécial en philosophie. Mémoire consacré à Proust. Professeur d’histoire de l’art, de français et de philosophie en classes terminales.
Il est membre de l’Association des Écrivains Belges, de la Scam.
Auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies.
Critique, il est collaborateur régulier dune dizaine de revues littéraires (Le Journal des poètes, Bleu d’encre, Francophonie Vivante, Reflets Wallonie-Bruxelles...) et de blogs (poezibao, Les Belles Phrases, Sources, Les Carnets d’Eucharis...)
Écrivain-résident à l’Academia Belgica de Rome (2003, 2005, 2007).



Une sélection d’ouvrages

Une ombreuse solitude (L’Arbre à paroles, 1994),
Le fraudeur de poèmes (Tétras Lyre, 1996),
Une espèce de tourment ? (L’Arbre à paroles, 1998),
Touché cœur (L’Arbre à paroles, 2002),
Rome rumeurs nomades (Le Coudrier, 2008),
Étymologie du cœur (Encres vives, 2008),
Selon le fleuve et la lumière (Le Coudrier, 2010),
Un piéton à Barcelone (Encres vives, 2012),
D’enfances (Le Coudrier, 2012),
Au plus près (Editions du Cygne, 2012),
Quelques mains de poèmes (L’Arbre à paroles, 2012),
Dix fragments de terre commune (La Porte, 2013)...

Prix Emma-Martin 2011. Prix Gros Sel 2012.



Jean-Luc Wauthier vient de mourir


Philippe Leuckx évoque sa mémoire :

Le poète et critique Jean-Luc WAUTHIER est mort ce dimanche 15 mars 2014. Il avait soixante-quatre ans.
Revuiste, enseignant, poète, animateur, critique, romancier, rédac’ chef du journal des poètes depuis 1991, doyen du Conseil d’Administration de l’A.E.B., Président du Prix Robert-Goffin, immense lecteur des poètes et découvreur de nouveaux talents, lecteur aussi des manuscrits du Fonds National de Littérature depuis de longues années.
Oui il avait toutes ces casquettes, et drôle avec ça, et s’emportant avec ça, et voltairien avec ça.
Il avait organisé avec d’autres potes du Journal des poètes une rencontre poésie pour l’enseignement dans son Ecole Normale de Nivelles et j’en ai un souvenir ému.
Il répondait sur des fiches bristol petit format de sa belle et petite écriture au porte-plume réservoir bleu.
Il envoyait des livres pour recensions.
Il partait un jour aux States pour voir sa grande fille.
Il faisait l’éloge des grands poètes qu’il aimait : Ayguesparse, le petit Schmitz...
Il était heureux comme un gamin de la renaissance du Journal, de sa « reprise » récente.
Il avait rejoint, après sa retraite, le pays de son père, la Fagne, la belle Fagne namuroise de Villers, de Sart... L’enfance était souvent nichée entre escalier et poème, jusqu’au cœur de ses plus beaux recueils : « Au nom du père » chez Marc Imberechts, « Sur les aiguilles du Temps » chez Yves Namur.
Il était passé au roman et j’avais été ébloui par le second « Les Tablettes d’Oxford », dans le droit fil d’une littérature intelligente, érudite, passionnante, celle de Curvers et de Yourcenar.
« Manteau de silence » l’enveloppe aujourd’hui et je suis d’une tristesse...

P.L.


Le Journal des Poètes


Le Journal des Poètes, qui a fêté sa longévité et sa renaissance, a perdu en mars son rédacteur en chef, Jean-Luc Wauthier, poète, critique, qui, depuis 1991, s’est investi dans la lourde tâche de tenir un journal, une équipe, ouverts au monde de la poésie. Il est aujourd’hui remplacé par l’excellent poète Philippe Mathy, et l’équipe, depuis peu, a de nouvelles figures.
Voici le premier numéro de l’année 2015, riche d’un dossier sur la poésie tibétaine en exil, autour de deux poètes présentés par Michèle Duclos.
Palden Sonam (1986), réfugié avec sa famille en Inde depuis 2000, aujourd’hui étudiant, propose des textes poétiques tissés de nostalgie de la terre natale, tout axés sur le « là-bas », nourris du « sentier étroit » de l’existence nomade. A Delhi ou ailleurs, il songe, il réfléchit à son existence en termes d’exil, de « chambres louées », d’ « espoir » tout de même. D’autres poèmes, plus tragiques, relatent le tremblement de terre de 2010 :
« Puissent les égarés trouver la paix
et les blessés guérir
Que bonheur et prospérité
soient votre souffle quotidien »
(Poème
« Nous sommes unis »)

Loten Namling, né en Inde en 1963, musicien, chanteur, humoriste, vit en exil en Suisse. Avec son dranyen (luth tibétain), il chante les morceaux traditionnels et déploie une active défense des cultures locales, par des marches, périples. Sa poésie mélancolique fait « pleurer son luth », évoque les « souffrances de l’histoire », « l’odeur des corps calcinés » et son cœur s’indigne, chante la liberté, « plein de colère contre les oppresseurs chinois/ Qui détruisent la fierté de notre nation », et clame le « Tibet libre ».
Les rubriques habituelles (Paroles en archipel – Voix nouvelles – Poésie panorama) mettent en lumière les poèmes de Jean-Pierre Sonnet sur Rome, la voix de Forget (« mai est pour toi, douce folle »), le broc de Denis Cardinaux (« Que répandre, alors, dans le sillon de la parole ? »), Aurélien Dony, le travail des éditions érès…
Lectures de livres récents d’Alhau, Cluny, Grégoire, Wauthier, Dhainau et éclairage par Yves Namur de livraisons de belles revues (Phoenix 13 et14, Arpa 112).



Gaëtan Faucer : « Notre saint Valentin »



Cette sixième pièce publiée de l’auteur de « OFF » et de « Sous le pont », classique s’il en est à l’approche de la Fête des Amoureux, retourne la situation stéréotypée comme un gant.
La cruauté, le délire, les atours, les réflexes sexy sont au cœur et au corps de ce « seule en scène » où les objets, l’absence-présence de l’autre protagoniste, amoureux convoqué, étonnent et densifient l’atmosphère glauque jusqu’à la poisse finale et le coup de massue d’un théâtre amer et aigre comme le vin tiré – malheureusement éventé.

(Gaëtan Faucer : « Notre saint Valentin », Brumerge, 2914, 40p., 9€)



Phoenix n° 16


Phoenix, seizième, met à l’honneur une poète roumaine, écrivant en français, Eliza Macadan (1967). Elle vient de recevoir le Prix Léon-Gabriel Gros 2014, pour un recueil manuscrit jugé sur texte anonyme : « Au Nord de la Parole » , qui reçoit, comme prévu par le règlement du Prix, l’édition de près de quatre-vingt pages de présentation et de textes dans la revue.
C’est une découverte pour moi, alors que l’auteur a publié nombre de recueils en roumain, bien sûr, mais aussi en italien (Spazio austero). La voici en langue française avec des poèmes denses, tout entiers marqués par les sentiments de perte, de chute, avec une perception intime de ce qui s’écoute, de ce qui peut légitimement se rêver dans un monde pris par le gel des consciences, la fin d’un monde, l’attente. Karim De Broucker en analyse d’ailleurs les problématiques : fêlures, langue mutilée…
Voici un univers « chronophage » , où « j’apprends à vivre », dit-elle, entre « gel muet » et « ciel d’apocalypse », où elle a le sentiment de « perdre toutes les batailles », dans un monde où « les arbres restent/ attentivement parqués/ dans les rues étroites ».
J’aime ces poèmes qui cernent et délivrent un sentiment d’errance, comme ce beau poème de la page 21 :
« Je serai libre
je monterai dans n’importe quel tram
ignorant son numéro
je flânerai dans les rues
sans plus rentrer chez moi… »

Quarante pages de lectures de livres récents clôturent ce numéro 16 : entre autres, « L’alphabet des ombres » de Joubert, « l’Anthologie de la poésie française contemporaine des profondeurs » de Baumier et Garnier-Duguy, « Derniers feux sur terre » de Wouters, « Renée en elle » de Guivarch, …



Caroline Lamarche : « La mémoire de l’air »


Davant, la narratrice, « la mémoire de l’air » d’un jour forment le trio imparable de ce roman de la Belge, récemment élue à l’Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique.
Du ravin initial à l’air d’une rue d’où tout peut partir, l’histoire rameute les ingrédients d’une liaison où le corps de la femme peut être l’objet de tous les délits. L’amant d’avant, que la narratrice nomme assez logiquement DAVANT, se suicide moralement dans ses rencontres avec la femme. Amer, dépossédé de lui-même, il compense dans une violence imposée à l’autre, dans la touffeur d’un appartement, devenu huis clos sordide.
Ça manque d’air, eh ! oui. La narratrice explore la chambre du délit. Là où tout a commencé. Lit. Rêve puisque, sans cesse la violence à laquelle elle est soumise, rejaillit dans des lieux et faits oniriques troublants.
Et puis, il faut agir. Quitter ces lieux, ce Davant. Et parler. Et partir.
Sous les dehors d’un fait divers, le roman va loin dans l’analyse psychanalytique et la révélation – au sens photographique - des plus terribles tabous sociétaux. Le viol, entre autres.La maîtrise de Lamarche, entre dénonciation et éthique intime.
(Caroline Lamarche : « La mémoire de l’air », Gallimard, 2014, 104 p., 11,50€)



Olivier Adam : « Peine perdue »


Dans le droit fil des œuvres précédentes ( « Passer l’hiver », « Des vents contraires », « Les lisières » ), le romancier (né en 1974, tout droit entré dans Le Robert 2014) s’insinue dans le social comme un poisson dans l’eau. Peu de romanciers sont si aptes à dévoiler les dessous d’une société inégalitaire, qui offre si peu d’attention aux laissés-pour-compte, aux dérives de toutes sortes.
Ici, une vingtaine de personnages, qui ont chacun droit à un chapitre, tous liés entre eux de manière intime ou selon les réseaux professionnels, révèlent de manière dense les aléas de la vie, dans un lieu si peu préparé à autant de soubresauts : un coin de la Côte d’Azur, à la morte-saison.
Antoine, sans doute central dans l’écheveau narratif, victime d’une agression, perturbé et perturbant, joueur de foot qui méritait mieux, qui multiplie les mauvaises relations (son ami Jeff...) ; son ex-compagne Marion ; son fils ; son entraineur ; son père et bien d’autres peuplent ce roman des mille et un soucis d’aujourd’hui. A l’insécurité, à la perte d’emploi s’ajoutent un patron dskien avec son employée, un quotidien difficile pour tant d’autres : une adolescente suicidaire, une écrivaine vieillissante...
Aucune exagération dans la description du réel : l’auteur nous a habitués à sa méthode de travail. Dépiauter les ressorts d’un monde rongé par le néo-capitalisme et les crises de toutes sortes.
Toutefois, « Peine perdue » ne répète en rien « Les lisières » tout axées sur les relations âpres du narrateur et de son milieu d’origine. Il y a ici un approfondissement des tenants et aboutissants d’un système qui se déglingue sous nos yeux.
La légèreté du style, fluide, l’exactitude des portraits et des monologues, la petite musique (d’un roman l’autre) complètent l’intérêt de ce livre à entrées multiples, agissant et partageable.

(Olivier Adam : « Peine perdue » Flammarion, 2014. 416p. 21,50€)



Eric Piette : « L’impossible nudité »


On attend souvent le deuxième opus d’un poète avec quelque crainte. Le second livre sera-t-il à la hauteur de l’attente ? Ne décevra-t-il pas le lecteur ému et emballé par le premier ouvrage ? Ce n’est donc pas sans appréhension de cet ordre que j’ai commencé la lecture, sachant par expérience récente (un « Imparfait des langues » de Maxime Coton, moins intense que le remarquable « Geste ordinaire ») que l’édition est parfois couperet ou tremplin.
A « Voz », enseigne brève, succède un titre plus long, qui pose d’emblée une poésie de soi, puisqu’il s’agit de s’affranchir de toute résistance, en toute franchise (Frédéric Chef : « Rares sont les poètes qui parlent aussi sincèrement » in Le Salon Littéraire), en toute tendresse (« audacieuse tendresse », selon les propos de Lucien Noullez, in Recours au poème), et tout à la fois de se défier de ce projet inouï, d’où le beau titre, « L’impossible nudité ».
Qu’un auteur soit philosophe peut parfois jouer de vilains tours à la légèreté d’un poème, qui propose certes la réflexion ou l’émotion ou la recherche formelle, sans user pour autant des « armes » du cogito, ce que certains poètes oublient et leurs poèmes sont lourds alors des concepts qu’ils traînent.
Ici, la marque (au fer rouge) autobiographique, la sincérité indéniable du poète, la brièveté de nombre de textes, le désir psychologique de voir aussi loin en soi, font éviter à l’auteur le précipice et la lourdeur. Dans un catalogue des déambulations, des doutes, d’un « toi » sans cesse convoqué, « la parole libère » même si « l’enfance terrible », même si les tentations suicidaires sentent le huis clos étouffant de quelques vers lâchés comme balles contre soi. Les lieux dès lors (rappel du premier livre avec ses voyages, ses trains, mais en mineur) renforcent la prostration d’un poète-narrateur, usé par ces aller-retour de celle qu’il attend avec dévoration et par une solitude foncière :

« parfois je vis / ou je surgis / dans les traces de tes oublis » (p.126)
« encore seul à traverser ces rues /où les visages me font peur » (p.127)

L’amour, le manque d’amour, l’errance : l’auteur a pris des risques, et littérairement aussi. Tous les risques ont-ils été évités ? Il m’est permis de penser que la fluidité des poèmes courts (blasons…), qui donne un vrai relief de vécu à ce qui est énoncé, ne se retrouve pas toujours dans certains longs poèmes, faute selon moi à une syntaxe qui abuse des relatifs (qui, que, ce que), des conjonctions (p.24) et à un rythme beaucoup mieux maîtrisé dans les formes très brèves (distiques, tercets, quatrains) (p.90). Quelques facilités (p.104) ou truismes (p.38) ou textes moins aboutis (poèmes 56, 62) émaillent ce livre copieux.
Mais mes réserves sont de peu devant l’ampleur du projet et la beauté des images (pp.42, 43), des chutes, les belles allitérations (le poème 33). Les plus beaux textes (poèmes 11, 19, 38, 43, 49, 61, 86, 87, 94, 95, 107) condensent une grande sobriété d’expression, un ton imparable, celui de l’aveu mélancolique et le thème de l’enfance blessée – ô combien. Le jeune poète, fêté quadruplement pour son premier recueil de poèmes (Prix Nicole-Houssa, prix Gros Sel, prix Gauchez-Philippot, Bourse Spes), offre ici des leçons de vie et des fulgurances dont on se souviendra :

« oublions nos violences / dévoilons nos rencontres / il reste de la place / même si nous sommes surpeuplés » (p.111)
« Il n’y a pas d’issue / aux sursauts de l’enfance / qui se glissent dans nos paroles (…) il nous faut affronter / nos nous-mêmes / brouillons inlassables / toujours en devenir » (p.42)

(Eric Piette : « L’impossible nudité » . Le Taillis Pré, 2014, 142p., 14€.)



PHOENIX n°15 – Jean-Claude XUEREB


Jean-Claude Xuereb, né en 1930 à Alger, multiplie les facettes : poète, avant tout, magistrat, juge des enfants, mari de Renée, rencontrée en Algérie, père de trois garçons nés entre 1956 et 1963, animateur de festival de poésie, grand amoureux du pays natal, fervent défenseur des poètes et autres écrivains de sa terre ensoleillée, vivant poétique du grand sud de la France, à V., où il a acquis une maison, un grand terrain…
Le poète lui-même raconte ses parcours en quelque douze pages de souvenirs, de noms chéris (Camus, Char, Sénac, Rousselot, Puel, Jamel Edine Bencheikh, Yves Prié, Raymond Guilhem, Louis Guilloux, Franck Castagné) : les modèles, les poètes rencontrés, les amis chers, les frères… Et quel parcours ! Passé algérien entre les années 30 et cette année décisive de 1961 – du retour forcé. Passé français. Études de droit. Découverte de la Kabylie et de sa chère Renée. Grande carrière dans la magistrature à Avignon, entre autres. Une vie conçue dans et pour la poésie : parutions chez René Rougerie – l’éditeur des plus grands (Saint-Pol-Roux), et toujours à l’œuvre, puisqu’un nouveau recueil va paraître chez Olivier Rougerie en 2015, dont nous pouvons lire de larges extraits « Job ou les avatars du corps-poème »  : de « l’habitacle de ton corps » à ces « corps/ tellement émouvants en leur fragilité », six beaux textes qui disent le deuil d’elle, l’aimée, et un sonnet décline en page 13 la séparation douloureuse (« pourquoi m’avoir abandonné »). Le poignant quatrain du très intense « Recueil d’exil » laisse tomber ce terrible constat :
Bientôt on glissera mon corps
dans ce refuge partagé
et nous poursuivrons côte à côte
l’obscure croisière sidérale

Plusieurs études analysent les ressorts d’une œuvre qui traverse cinq décennies. Au centre : la terre natale et l’exil, les flamboyances solaires de la terre perdue, le tragique du départ, la guerre, l’ancrage en France profonde, la sérénité retrouvée…autant de thèmes qui percent et éclairent l’œuvre de ce grand poète, marqué au sceau du soleil camusien, du « Tipasa au cœur » bien connu. Christiane Chaulet-Achour, Christian Viguié, Abdelmadjid Kaouah, Jean-Louis Vidal, Dominique Le Boucher explorent ces diverses nuances d’une œuvre complexe, tendue entre deux rives, entre deux cultures, d’un sang l’autre, de « connivences » égarées dans les aléas de l’Histoire, l’intense nostalgie de la « terre commune », partagée avec tant de plumes ; les thématiques qui « hantent » le poète : temps et exil ; enfin « la patrie du poème » en cette colline où la famille s’établit « dans l’odeur des plantes ».
Lucien Wasselin examine avec beaucoup de soin « la dialectique déracinement-enracinement », à l’œuvre dans nombre de textes fondateurs du poète.

Les rubriques habituelles « Voix en partage » et « Sporades » prolongent cette exploration en pays d’entre « ombre et soleil » (on dirait du Roger Grenier, non c’est Max Alhau qui l’énonce dans son poème en partage). Des autres voix, je retiendrai plus particulièrement celle de Werner Lambersy, dans des textes aux vers brefs, où il est question aussi de « guerre », de « mort ».
« Sporades » offre triple entrée (Guattari, Klimis, Le Brun) et regard.

« Voix d’ailleurs » propose une présentation juxtalinéaire maltais/ français des poèmes d’Olivier Figgieri (que Bruno Rombi a traduit en italien) : Et l’on ne quitte pas les « rives méditerranéennes » :
Ici dans le sud profond on entend encore
la voix des ancêtres, peut-être joue encore
au cœur de la terre un écho
des significations perdues.

Parmi les « Lectures » fécondes : on évoque les derniers recueils de de Signoribus, Wauthier, Pfister… et j’ai omis de vous rappeler que la chronique tenue par J. Blot est bien intelligente de savoir…et qu’elle déroule son érudition du côté de…Malte. Et la boucle…
Un beau numéro. Inépuisable.

(PHOENIX n°15 Automne 2014 – 170 p., 12€)



-2016 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0