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Michel Baglin

Mes lectures de 2016

Je reçois en moyenne deux livres par jour. On me pardonnera sans doute de ne pouvoir parler de tous : mes journées et mes nuits n’y suffiraient pas ! J’en suis désolé car beaucoup de ces ouvrages méritent article et soutien. Comment faire ? Je n’ai pas la réponse. Mais je rappelle que Texture bénéficie de la collaboration de critiques qui élargissent le champ des lectures en sympathie, avec Françoise Siri, Jacqueline Saint-Jean, Marilyse Leroux, Max Alhau, Patrice Angibaud, Georges Cathalo, Abdelkader Djémaï, Lucien Wasselin, Philippe Leuckx, Jacques Ibanès et d’autres contributeurs plus occasionnels… Rendez-vous sur leurs pages en cliquant sur leur nom dans l’onglet « auteurs ».



Le Journal des poètes 3 & 4 (2016)



Le numéro 3 du Journal des poètes 2016 s’ouvre sur un dossier « Voix de la poésie polonaise contemporaine » réalisé par Isabelle Marcor. J’y relève les poèmes de Halina Poświatowska, d’Urszula Kozioł, de Julia Hatwig, d’Anna Świrszczyńska, etc. Dans la rubrique Paroles en archipel, les voix de Violaine Boneu, Franco Marcoaldi, Marc Menu, Jean-Marc Sourdillon et quelques autres, dont votre serviteur. Il est rare qu’aucun des poèmes d’une revue ne vous tombe des mains (question de goût et de subjectivité), je dois dire que tel est mon cas ici : tout me touche. D’abondantes notes de lecture, fouillées, enrichissent cette livraison.
La quatrième livraison de l’année, après un coup de cœur à Véronique Daine, rend hommage par la plume d’Yves Namur, à Philippe Jones qui vient de disparaître et faisait partie de l’équipe du Journal des poètes depuis une cinquantaine d’années. Il était poète, nouvelliste, historien d’art ; un de ses derniers recueils, « D’espace en domaine », a paru au Taillis Près en 2013.
Pour l’essentiel, ce numéro est consacré aux « Voix féminines dans la poésie des Rroms », un dossier réalisé et présenté par Marcel Courthiade. On y entend la souffrance de la condition féminine (Nina Dudarova, Iga Pankova), mais aussi le chant primordial et très beau de Papùśa, et bien d’autres voix, le plus souvent douloureuses, parfois étouffées, proches de la nature, mais évoquant la difficile condition des Rroms, le génocide nazi (Sati Ćiriklo, Jeanne Gamonet) et bien sûr le rejet dont ils sont victimes.

(Abonnement à 4 numéros : 35 euros/an. Éditeur : Maison internationale de la poésie Arthur Haulot, Bruxelles. Le Taillis Pré. Rue de la Plaine, 23. B-6200 Châtelineau. Belgique)




Gérard Bocholier : « Les nuages de l’âme »



Gérard Bocholier, poète, critique, directeur de la revue Arpa, publie des pages de son journal (1996-2016) aux éditions Pétra sous le titre « Les nuages de l’âme ». Et c’est en effet 20 années de « météorologie intérieure » qui sont traversées par ses pages où les paysages comme les saisons trouvent leurs résonances dans les états variés de l’âme et réciproquement. Même s’il croit au ciel, et revendique volontiers ici sa foi en moult occasions, il garde les pieds sur terre et ancre ses notations, comme ses images, dans la réalité quotidienne. Il y puise d’ailleurs aussi les éléments de sa poésie et affirme : « Beaucoup de poètes veulent échapper au réel, qui leur pèse. Mais il se venge et rend leurs poèmes sans consistance, vides de chair et de sens. Une seule voie : étreindre le réel pour en faire jaillir la lumière qu’il contient toujours. » Voilà qui me plaît !
« Un journal est un adieu sans cesse recommencé. On ne peut se résigner à se taire, à tout considéré comme perdu », écrit-il encore, ce qui me semble relever de la confiance en la parole et en l’écriture. Il est bien sûr beaucoup question ici du monde – celui où de plus en plus « on étouffe », où l’on ne sait plus transmettre et où les livres perdent de leur pouvoir quand ils ne servent pas à « étouffer l’essentiel » - et aussi de « la fin d’un certain monde » qu’on laisse derrière soi. « Faut-il se garder de la nostalgie ? Oui, sans doute, si elle aveugle et paralyse. Mais sans la recherche du temps perdu et sa métamorphose, l’Art n’existerait pas », précise l’auteur. Et l’art est bien aux yeux de Gérard Bocholier la résistance ultime aux dérives médiocres d’une époque de moins en moins spirituelle, de plus en plus marchande. Ce qui nous ramène à la poésie. « L’odeur des livres de mon enfance est une des premières expériences de poésie qui m’ait été donné de faire », confie-t-il. A la peinture aussi, et à la musique, présente en de très nombreuses pages.
Le diariste ne s’étend pas, préfère la brièveté, parfois incisive, aux développements. Son journal est « une poudre d’instants  » où reviennent néanmoins les évocations des poètes qu’il aime et admire, Pierre Reverdy, Anne Perrier, Philippe Jaccottet, Jean-Pierre Lemaire, Gustave Roux, etc. Ainsi se joue la « petite musique du journal intime » qui dit beaucoup de soi et des autres, et des réponses que chacun cherche face à la souffrance comme à « la grande beauté (qui) est presque insoutenable »

(274 pages. 19 euros. Pétra. 12 Rue de la Réunion, 75020 Paris)



Estelle Fenzy : « L’Entaille et la Couture »



Les éditions Henry éditent une belle collection de poche, La main aux poètes, où l’on trouve des auteurs connus et d’autres moins, comme Estelle Fenzy, qui ne vont pas tarder à l’être. Elle avait déjà donné « Rouge vive » (lire ici) chez Al Manar, et participé à de nombreuses revues. Aux éditions Henry, c’est une plaquette de 46 pages qu’elle nous offre (8 euros), réunissant une belle brassée de poèmes amoureux. Pour célébrer « la chair toute crue de l’amour » au travers d’un érotisme lumineux et l’embrasement du cœur qui l’accompagne et cherche ses mots. Il les trouve, de velours ou parfois heurtés comme l’impatience du désir. « Écrire et caresser – oui / de la même main ». L’amour met à vif, entaille, mais délivre aussi le baume qui cicatrise nos blessures. Il prend parfois forme de nid : « Si affamée de nous / et pour y vivre beau / je fabrique une maison / avec mes mots.  » Les amants se fondent dans leur plaisir et se pénètrent par les yeux, car c’est peut-être le regard - qui n’a de cesse de quêter l’autre dans sa proximité et son altérité - le plus affamé.
On retrouve également Estelle Fenzy au sommaire du numéro 172 de la revue Décharge, qui vient de paraître.

(Ed Henry.ZI de Campigneulles-les-Petites 62170 Montreuil-sur-Mer )



Ariane Chemin  : « Mariage en douce. Gary & Seberg »



Ariane Chemin, journaliste au Monde et à l’Obs, a mené son enquête sur les noces secrètes qui ont uni le romancier Roman Gary et l’actrice américaine Jean Seberg le 16 octobre 1963, à Sarrola, petit village de Corse où ni l’un ni l’autre n’avait encore mis les pieds. Pourquoi ce « mariage en douce » devenu un événement « confidentiel défense » ?
Pour y répondre, la journaliste a interrogé le fils du couple, Diégo, cherché et retrouvé des témoins dont le colonel aujourd’hui âgé de 94 ans, gaulliste comme Gary (qui fut un héros de la France Libre), militaire que le pouvoir avait chargé à la demande de Gary de trouver un village discret (et un maire arrangeant) pour y organiser ce mariage dans le plus grand secret. Aucun photographe n’y fut en effet convié et si la presse s’était emparée de l’idylle entre l’héroïne de « A bout de souffle » révélée par Godard et l’écrivain-diplomate, lauréat du Goncourt avec « Les Racines du ciel » (puis une deuxième fois sous le nom d’Emile Ajar avec « La vie devant soi »), elle resta complètement à l’écart de cette union de deux amants vulnérables et traqués, qui voulurent protéger leur amour.
Car c’est aussi une époque, celle où régnait encore le tristement fameux « ordre moral », qu’évoque ce livre. Jean Seberg, femme libre quoique timide, figure une dépravée aux yeux des bien pensants américains et d’une certaine droite française ; elle est régulièrement salie, pour ne pas dire persécutée, par le FBI et les agents du détestable Edgar Hoover. Son enfant, le couple l’a eu dans la clandestinité et a dû tricher sur les dates de sa naissance pour échapper aux harcèlements. Grâce à Ariane Chemin, on mesure pleinement, et avec émotion, la fragilité de ces deux personnages mythiques, qui se sont séparés mais sont finalement restés inséparables. Gary est revenu discrètement à Sarrola après la mort de Jean, ce qui ajoute encore au mystère de leur attachement. Car si chacun s’est suicidé de son côté à un peu plus d’une année d’intervalle, ils nous ont laissé l’impression que leur histoire douloureuse les taraudait encore…

(Des Equateurs. 160 pages. 15 euros)



Michel Piquemal & Lionel Le Néouanic : « L’incroyable histoire de l’orchestre recyclé »



Une fois n’est pas coutume, je tiens à signaler un album dessiné pour la jeunesse. Parce qu’il est signé Michel Piquemal, auteur qui a beaucoup écrit pour les jeunes (200 titres !), notamment de remarquables philo-fables, mais aussi pour les adultes, qui est également directeur de collection chez Albin Michel (les Carnets de sagesse) où paraît cet album, bref, un écrivain de talent que j’apprécie... Lionel Le Néouanic signe les images à base de figurines et de matériaux divers (photographiées par Fred Chapotat), ce qui convient au sujet : l’histoire véridique des enfants d’un bidonville du Paraguay qui vivent sur une décharge et qu’un guitariste, Favio, va métamorphoser en musiciens en leur redonnant le sens de la beauté et de la création.
Il leur apprend à fabriquer des guitares avec des boîtes de conserve et d’autres instruments à partir des bouts de bois, bidons, et autres déchets recyclés, puis leur enseigne comment en jouer. Tout se passe si bien que l’orchestre de Cateura se produit avec succès devant les parents ravis, puis à la capitale et finit par sillonner le monde ! Semeur d’espoir, Favio les a aidés à reconquérir leur dignité. Une belle leçon d’énergie !

( Albain Michel Jeunesse. Album dès 5/7 ans. 40 pages. 13.50 euros)



Honoré de Balzac : « Louis Lambert »



« Louis Lambert », roman paru en 1932 fait partie des Études philosophiques dans le classement établi par l’auteur de la Comédie humaine. Les interrogations métaphysiques y abondent en effet, et la fascination de Balzac pour le paranormal y est patente. Pour autant, si certaines questions philosophiques sont profondes, beaucoup sont datées, comme la référence à Swedenborg, et à la fusion que tente le mystique suédois entre les univers spirituel et matériel. On ne sait d’ailleurs trop à la lecture de « Louis Lambert » si l’on est dans une approche matérialiste ou au contraire spiritualiste du monde (cette même approche se retrouve dans « Séraphita » et dans « la Peau de chagrin »).
Mais le roman – assez composite pour ne pas dire hétéroclite - est aussi, pour une part au moins, autobiographique : il raconte la rencontre du narrateur chez les Oratoriens de Vendôme (où Balzac fit ses études) avec Louis Lambert, qui emprunte bien des traits à l’auteur. Et sans doute sa conviction que l’esprit influence le monde physique.
Esprit brillant, inquiet, toujours en recherche de l’absolu, Louis Lambert se trouve aussi en butte à l’incompréhension et aux railleries de son environnement, de ses professeurs notamment et de ses camarades – on peut supposer que Balzac a souffert lui-même d’un semblable ostracisme. Le jeune homme – prototype du génie méconnu – n’a que le narrateur pour ami, et leur séparation forcée le plonge dans le désarroi. Il partira ensuite pour un séjour malheureux à Paris dont seules quelques lettres témoignent. Ce n’est que bien plus tard que le narrateur le retrouvera, prostré, quasi absent au monde, marié à une jeune femme, Pauline, qui est la seule à ne pas le croire fou, et qui recueille ses pensées. Louis Lambert est devenu un être éthéré...



Noël Balen : « Mingus Erectus »


Le Castar Astral publie de la poésie et s’intéresse de très près à la musique, les mêlant parfois (Zéno Bianu avec « Chet Baker (déploration » ou « John Coltrane (méditation) » par exemple), son directeur lui-même, Jean-Yves Reuzeau, ayant commis outre des recueils de poèmes, des livres consacrés à Jim Morrison, Janis Joplin, etc. Il était donc prévisible que la maison d’édition franchisse un pas de plus en illustrant un recueil de poèmes par un CD. C’est fait ! L’auteur, Noël Balen, est contrebassiste, fou de jazz (il a signé une « Odyssée du jazz » qui fait autorité), auteur de polars et s’assume désormais poète avec ce recueil, cette ode à la gloire du contrebassiste emblématique, Charles Mingus. Le géant, le rebelle, l’insoumis qui reste « droit dans ses notes / tendu vers le ciel / planté dans la glaise / jamais plié / jamais courbé / le dos majeur / l’échine hérissée… » Mingus « erectus » donc !
A travers des poèmes rapides, fiévreux, écorchés, Balen revisite les épisodes marquants de la vie du grand jazzman au sang chaud et de sa « grand-mère » (autre nom de la contrebasse). « Charles joue de la grand-mère / parce que son père a le poing lourd / & la cravache facile / parce que sa belle-mère / à l’esprit léger / & le sermon rugueux ». On y croise aussi tous ceux avec lesquels il a joué, Duke Ellington, Louis Armstrong, Miles Davis, Billy Taylor, Dizzy Gillespie, Stan Getz, Bud Powell, Charlie Parker etc. D’autres textes renvoient à des concerts mythiques ou évoquent son rapport à l’instrument (« on ne joue pas de la contrebasse / on s’en joue / & elle se joue de nous »). C’est orageux, violent et tendre à la fois. La métaphore décoiffe quand « le vibraphone dévide ses perles de tapioca / la guitare tresse ses cheveux d’ange / & la contrebasse plante ses clous de girofle ». Les mots y jouent entre eux, comme les notes, pour des éclats d’humour et de tragique.
J’ai assisté, dans le cadre de la Quinzaine de l’Atelier imaginaire, à la création du spectacle « jazz-poetry » que l’auteur a tiré de son recueil sur des compositions d’Etienne Gauthier, avec des musiciens talentueux (dont lui-même) et le formidable Jean-Luc Debattice en récitant. Pas de doute, « ça envoie du bois », comme disent les amateurs de décibels ! Et communique une terrible énergie. Mais au concert, je préfère le CD qui accompagne le livre, où l’on retrouve Debattice et quelques autres voix, sans compter une pléiade de jazzmen de haute volée (on retrouve leurs photos à la fin de l’ouvrage), dont Michel Portal, Michel Jonasz, etc. qui animent dans les nuances, le blues, le swing et la ferveur, dix-huit poèmes du recueil. Un bel hommage à Mingus, au jazz et... à la poésie.

(La castor Astral éd. 128 pages. 15 euros pour le recueil et le CD - Il s’agit là d’un objet unique, le CD inédit n’étant disponible qu’avec le recueil.)



Marie-Josée Christien : « Entre-temps », précédé de « Temps composés »



Marie-Josée Christien, poètesse bretonne, réédite plusieurs de ses recueils épuisés. Tel est le cas de « Entre-temps », précédé de « Temps composés » publié dans la collection Phoenix des éditions sauvages (78 pages.12 euros). En fait il s’agissait bien d’un seul et même recueil (écrit entre 1990 et 1994) que les contraintes éditoriales avaient conduit son auteure à scinder en deux – publié par Blanc Silex en 1997 pour l’un et par Interventions à Haute Voix en 2004 pour l’autre – et qui retrouve cette fois son unité (augmenté de peintures et d’encres de Marc Bernol).
On y reconnait bien sûr les thèmes de M-J. Christien, dont celui obsédant du temps, mais aussi son sens du cosmique et son vertige face au « vide étoilé » quand on « tremble d’exister ». Et la densité de son écriture.
M-J. Christien avait publié en 2001 une suite de poèmes sur les monument mégalithiques, « Un monde de pierres », qui vient également d’être rééditée dans une version augmentée par les éditions sauvages. Cairns, tumulus, allées couvertes et autres alignements, « ces pierres guettent / plus que leur part d’infini », elles nous lèguent du « vertige », elles sont « calligraphie » où « l’avenir se cherche / dans l’origine ». Lucien Wasselin et Georges Cathalo en parlent ici.



Jacques Morin : « Carnet d’un petit revuiste de poche »



« La revue est un genre ingrat. Les auteurs y passent, désinvoltes ou dilettantes. Ça ne marque pas leur œuvre, contrairement aux recueils qui la constituent. » Constat sans illusions, mais pas désabusé pour autant. Car celui qui le dresse, Jacques Morin, Jacmo pour les intimes de la poésie, est un revuiste impénitent qui n’a jamais baissé les bras devant l’ingratitude de certains de ceux qu’il a accueillis dans ses pages. Il a créé et animé « Le Crayon noir », puis « Le Désespoir, précisément » et l’une des meilleures revues de poésie, « Décharge », qui a près de 170 numéros et 35 ans au compteur, un record !
Du coup, le poète Jacques Morin, auteur d’une vingtaine de recueils, est un peu oublié au profit de Jacmo le revuiste et critique. Il sait donc de quoi il parle quand il livre ce « carnet d’un petit revuiste de poche » ! Une vingtaine de pages seulement, mais qui cernent cette passion dévorante : choisir des poèmes, les mettre en pages, les assembler, « composer avec les contradictions ou les paradoxes des textes proposés », puis après l’imprimerie les expédier et dialoguer par lettres et courriels avec les abonnés. Bref, animer une revue, sachant que le maitre-mot ici reste celui du plaisir !

(Editions les carnets du Dessert de Lune. 22 pages. 5 euros)



Éric-Emmanuel Schmitt : « La Part de l’autre »



L’auteur est presque autant décrié qu’apprécié par des centaines de milliers de lecteurs. Je viens de terminer son roman datant de 2001, « La Part de l’autre », et reste assez perplexe. Éric-Emmanuel Schmitt s’est emparé d’un sujet qu’il juge périlleux, mais dont l’idée de départ est assez banale : que serait-il advenu du monde si Hitler n’avait pas été recalé à l’entrée de l’École des beaux-arts de Vienne et si ce peintre médiocre avait été conforté dans sa vocation ?
Pour y répondre, il déroule deux histoires qu’il fait alterner en courts chapitres tout au long de ce livre épais (500 pages) : celle d’Hitler dont il romance les épisodes les plus connus et celle, imaginaire, d’Adolphe H qui, partant de la même enfance et des mêmes névroses que le personnage historique, va évoluer dans une toute autre direction du fait même de son admission aux Beaux Arts. Si l’un surmonte sa peur du sexe et des femmes, l’autre en nourrit ses rancœurs et ses aigreurs. Si l’un rencontre l’oreille de Freud, s’insère dans le monde des artistes et s’y réalise, l’autre se clochardise puis se radicalise dans son antisémitisme et son rêve de revanche. Plus on avance, plus les deux destins divergent au point que, dans l’uchronie d’Adolf H, le Seconde Guerre mondiale n’a plus lieu… Cet enchaînement – on parle d’Effet Papillon en pareil cas – paraît assez peu crédible : le nazisme ni l’histoire ne sont les produits du seul d’Hitler…
Mais la thèse de l’auteur est aussi un rappel d’Hannah Arendt et de cette « banalité du mal » qu’elle a soulignée à propos des tortionnaires nazis. «  En montrant qu’Hitler aurait pu devenir un autre qu’il ne fut, je ferai sentir à chaque lecteur qu’il pourrait devenir Hitler », explique Éric-Emmanuel Schmitt dans son journal où il se donne un peu le beau rôle. Certes, le mal peut se développer en chacun de nous, mais les personnages ici ne me paraissent pas suffisamment incarnés pour illustrer le mécanisme des dérives dans un sens ou dans l’autre. Sauf la bifurcation à partir d’une sexualité soit refoulée et inhibée, soit altruiste et faisant « la part de l’autre », qui reste un point nodal fort du roman.
A mes yeux, le livre se lit sans déplaisir, mais ne convainc pas suffisamment pour donner ce vertige que devrait engendrer une pareille uchronie ! (Livre de Poche)



En ligne : la revue Possibles



J’ai déjà signalé ici la reprise mensuelle de la revue Possibles, que dirige Pierre Perrin ( Lire) : et qui paraît désormais en ligne. Le numéro 9, en juin, était consacré à Michel Monnereau avec des inédits simples et émouvants comme son dernier recueil que présente Pierre Perrin. Côté « découverte », on y lit des poèmes de Frédéric Tison. Le dernier extrait des entretiens avec Yves Martin qu’avait jadis recueillis la revue complète ce numéro, ainsi qu’un’ note de lecture sur Jean-Claude Martin. Sommaire
Le numéro 10, lui, est consacré à François Montmaneix dont La Rumeur libre éd. vient de publier le premier tome des « Œuvres poétiques » et dont on peut lire des extraits dans cette livraison, ainsi que diverses présentations. Côté « découverte », deux poèmes de Colette Fournier. Sommaire
Pour le numéro 11 (août) c’est Marcel Arland qui tient la vedette, présenté avec ferveur par Didier Pobel. La découverte, celle de Barjini Heni Heyno qui ne se donne à lire que sur Fb. (« Elle n’a rien publié et ne souhaite pas s’engager dans cette voie où la compétition fait rage » nous dit Perrin, dont j’admire l’art de dénicher des voix authentiques). Retour sur la tempétueuse Thérèse Plantier que défendit si fort Chambelland. L’invitée de cette livraison, Béatrice Marchal qui vient de faire paraitre «  Résolution des rêves ». Sommaire
Le trop oublié Alain Borne est au sommaire du numéro 12 de septembre avec de puissants poèmes extraits de « Le plus doux poignard » (publié par Chambelland en 1971 et réédité par L’Arachnoïde récemment). Le site renvoie à plusieurs présentations de celui qui, de 1939 à 1962, a publié 18 recueils composant une œuvre dense, intense et singulière, placée sous le signe de l’amour et de la mort. Dans ce même numéro, la « découverte » de Anne Marguerite Milleliri, une trop rapide évocation de Jean Breton et deux poèmes de Jean-Pierre Georges.



Philippe Leuckx : « Les ruelles montent vers la nuit »



« Nous sommes toujours à distance égale de la présence et de l’oubli », écrit Philippe Leuckx. Ses poèmes ici (dont la plupart en prose) se tiennent à égale distance des lieux visités (murs chaulés d’un été andalou, maison et jardin d’enfance, etc.) et des souvenirs ravivés. Les rues sont « modianesques » et résonnent des « petits pas vagabonds d’un autre temps ». On entre aussi « dans l’intime des lieux au hasard des livres ». On goûte donc en ces pages mille madeleines proustiennes et bien des « rumeurs sans retour » qui disent à la fois notre fragilité et notre attachement au monde alors qu’on « n’est pour soi que poussière qui tremble ». Ce sont des riens et qui sont tout. La poésie se concentre alors dans l’approche, la manière de se pencher, de faire se survivre un objet, un visage, un paysage quand « les collines et les jardins gardent toute profondeur.  » Cela fait une douce musique. Celle d’un cœur qui veille, et avec lui les mots sans doute, les mots qui restent…

(Editions Henry.40 pages. 8 euros)



Jim Harrison : « Nageur de rivière »



Le livre, composé de deux novellas, emprunte son titre à la seconde, la plus épurée. Elle met en scène Thad, un jeune homme élevé sur les bords du lac Michigan par une vieille indienne et qui ne vit que par le milieu aquatique où son esprit et son corps trouvent leur mesure. Son cœur balance entre Laurie, amie d’enfance dont le père le déteste et le malmène, et Émilie, une riche héritière dont le père veut le mettre sous sa coupe. Leur préférant les « bébés aquatiques » - êtres fantastiques issus de légendes indiennes, qui peuplent l’eau et symbolisent sa réticence à passer à l’âge adulte -, et fuyant tout ce qui risque de l’emprisonner, Thad se lance dans un long périple de nage en rivière et dans le lac pour rejoindre Chicago. On pense aux nouvelles d’Hemingway évoquant l’éducation de Nick Adams auprès des Indiens et dans une nature sauvage.
La première novella, Au pays du sans-pareil, dépeint un autre dialogue entre paysages intimes et paysages extérieurs, celui d’un homme parvenu à la soixantaine, qui doit se rendre dans la ferme familiale du Michigan pour s’occuper de sa mère tandis que sa sœur part en voyage. Clive, historien d’art, a depuis longtemps renoncé à la peinture, mais ce retour dans sa maison d’enfance l’amène à renouer avec sa passion négligée et avec une simplicité oubliée, en même temps qu’avec la nature que le monde citadin gangrène. Il y retrouve aussi son premier amour et ses fantasmes érotiques.
Dans les deux cas, c’est une certaine authenticité qui s’impose, sous la forme d’une immersion initiatique pour le jeune homme, d’un retour aux sources pour le sexagénaire. Le choix de la frugalité de la vie simple au contact de la nature contre la corruption de la ville par la consommation et l’argent. Une belle leçon de vie.



Revue Ecrit(s) du Nord n° 29-30



Editée par les belles éditions Henry (qui publient pas moins de douze recueils pour cette rentrée), la revue Ecrit(s) du Nord associe poésie et proses, comme les éditions elles-mêmes. Cette livraison d’automne (numéro double 29-30) propose donc des poèmes d’une trentaine d’auteurs et des nouvelles ou des extraits de romans de prosateurs, certains figurant parfois dans les deux registres comme Jacky Essirard. Ainsi que des réflexions sur la poésie elle-même, comme celles de Georges Rose. Je ne peux évoquer tous les contributeurs, citons néanmoins Jean Azarel, Daniel Birnbaum, France Burhelle-Rey, Chantal Couliou, Cécile Escouteloup, Claire Kalfon, Muriel Modely, Dominique Tissot chez les poètes. Le premier chapitre d’un roman de Léontine Fopa, « L’arbre sans racine », qui évoque des cérémonies de funérailles au Cameroun et dénonce les traditions misogynes dont pâtit une jeune veuve, me paraît aussi très convaincant. Ainsi qu’une belle histoire de loup de Ketty Steward, des textes d’accompagnement d’une mourante de Colette Touillier.
(152 pages. 12 euros. Editions Henry, ZI de Campigneulles-les-Petites 62170 Montreuil-sur-Mer / 03 21 90 15 15.)
Lire aussi l’article de Georges Cathalo



Jean Giono : « Notes sur l’affaire Dominici »



Nuit du 4 au 5 aout 1952. Trois anglais, Jack Drummond, son épouse Ann et leur fille Elizabeth âgée de dix ans sont assassinés au pied du beau village perché de Lurs (Alpes de Haute-Provence), entre la voie ferrée et la nationale au bord de laquelle ils s’étaient arrêtés, probablement pour camper. L’affaire va déchainer la chronique, moult hypothèses vont être émises, dont certaines impliquant les services secrets. La famille Dominici, qui vit à La Grand’Terre, la ferme proche du lieu du triple meurtre, est cependant très vite mise en cause. Et c’est le patriarche, Gaston Dominici, que ses trois fils accusent, qui sera condamné à mort lors d’un procès retentissant (novembre 1954) sans que sa culpabilité ait jamais été totalement prouvée (en 1960 De Gaulle gracie et libère le vieillard).
Jean Giono se passionne pour ce fait divers qui se déroule sur son « territoire » (Lurs est situé entre Manosque et Sisteron). Il va suivre quasiment toutes les audiences, à la demande du directeur de l’hebdomadaire Arts. Les questions qu’il soulève n’ont guère trouvé de réponse, dans une affaire qui demeure l’une des plus mystérieuses du siècle. Ses notes d’audience paraissent en quatre livraisons et sont ensuite publiées en volume en 1955, augmentées d’un « Essai sur le caractère des personnages ». Giono, qui connait très bien la région et ses habitants (pour les avoir fréquentés quand il démarchait dans tous les villages pour la banque qui l’employait), en brosse des portraits sans concessions. Il en raconte la vie, les mœurs, les habitudes, les sensibilités et le langage (« nous avons affaire à un procès de mots », écrit-il). Les caractères de l’accusé et des témoins, paysans pauvres et rusés, n’expliquent certes pas tout, mais le texte de Giono met en relief les insuffisances du procès. « Je ne dis pas que Gaston Dominici n’est pas coupable, je dis qu’on ne m’a pas prouvé qu’il l’était », écrit-il dans ce petit livre repris en folio.


Valérie Rouzeau : « Vrouz »



Le recueil doit son titre à Jacques Bonnaffé s’écriant « Voici du Vrouz ! », entendez du V(alerie) Rouz(eau). Et c’est bien en effet, comme le souligne Lucien Wasselin (voir ici ), un autoportrait que Valérie nous donne à lire, puisqu’elle s’y met en scène et en mots dans son quotidien, parfois trivial. Le livre a paru en 2012 à La Table Ronde et obtenu le prix Apollinaire. Voilà longtemps que je voulais en parler, mais Lucien l’a fait très bien sur Texture, avant moi. Pourtant, relisant quelques poèmes ces derniers temps, je n’ai pu réprimer l’envie d’en dire quelques mots. Ne serait-ce que pour souligner que ce recueil est un des plus emblématiques de cette auteure qui fait boiter les mots (lire ici ).
Jeux de mots, calembours, ellipses, emprunts au parler enfantin, au franglais (ce n’est pas ce que je préfère !), à l’argot ou au jargon informatique, métaphores filées et démaillées, zeugmes et autres déconstructions syntaxiques font des pirouettes avec humour sur la piste du poème en quatorze vers (eh, oui, comme un sonnet !), pour partager ses émotions, sa nostalgie, le mal de vivre d’une époque aussi. A elle seule, elle prouve que la poésie reste terriblement, facétieusement « moderne », n’en déplaise aux pisse-froid ! A lire, toute affaire cessante !



Philippe Rebetez : « L’orée »



Philippe Rebetez est l’auteur de trois recueils. Le dernier s’intitule « L’orée » et est paru aux éditions Samizdat, à Genève. Ses poèmes sont brefs, d’une grande simplicité, pour ne pas dire pureté, un mot que j’emploie avec précaution tant ses relents religieux m’inspirent méfiance. Mais ici, il s’agit « de paroles douces qui ne courbent pas la vie ». Une vieille dame assise qui sourit aux gens qui passent, quelques objets anodins, des mots hissés avec peine « jusqu’à la lisière des lèvres », des « brocanteurs d’histoires » et des taiseux, voilà qui crée un univers attachant et c’est avec modestie que les poèmes nous amènent « à l’orée » de l’existence et à la lisière du monde. « Les cimes épurent les sons de la vallée », les bonnes dispositions du cœur à l’égard des autres sans doute épurent elles aussi les mots qui naissent dans la lenteur et le partage. D’un vieillard, l’auteur dit : « Ce qu’il a tenu / entre ses mains / sa vie durant / a modelé / un petit bout du monde ». La modestie engendre aussi des gestes fertiles : « J’ai mis mes mots sous serre / si la saison est bonne / ils deviendront poèmes / ou du terreau / pour d’autres écriture ».



Revue Phoenix 21 (printemps 2016) : Sylvestre Clancier


Introduit par André Ughetto, le dossier de Phoenix 21 a été coordonné par Jeanine Baude qui le présente en reprenant le titre d’une de ses recueils, « L’incendie du temps » et signe également un long entretien où je relève notamment : « Mon parcours d’étudiant en philosophie, puis d’enseignant m’a conduit à écrire une poésie que la question philosophique sous-tend avec force. Ce questionnement sera toujours lié à la problématique du temps, le rapport de l’homme au temps structurant son esprit. »
Christine Bini analyse la construction savante de l’œuvre tandis que Jean-Luc Despax met en exergue chez Clancier le dialogue avec l’enfant que l’on fut, « ce dialogue de soi-même avec l’enfant qui dialogue lui avec les aïeux, qui justifie le Temps et innocente les pages ».
Christophe Lamiot interroge quant à lui le bestiaire symbolique de l’auteur à partir de « L’animal animé ». Hélène Dorion définit la démarche poétique de Clancier depuis son premier livre de 1967 par l’effort qui « façonne le présent dans la forge de la mémoire » et par lequel le poète « cherche d’abord à unir l’être avec lui-même, avec l’Autre et avec le monde ». Philippe Pujas enfin voit en l’auteur de temps de livres d’artiste et en ce militant qui fut président du PEN club et de la commission poésie de la SGDL, un « homme-passerelle ».
Le dossier est enrichi d’une suite de poèmes inédits, dont ce « Poème du rapaillement », évocation de Gaston Miron dont Clancier fut l’ami.
Ce numéro se poursuit par le « partage des voix » où comme à l’accoutumée on découvre une dizaine d’auteurs (Françoise Hàn, Marie-Christine Masset, Marc Durain, Rony de Maeseneer, Mario Urbanet, etc.), par « Voix d’ailleurs » (Mario Benedetti) et par les chroniques et critiques abondantes habituelles.

(160 pages. 12 euros. Abonnement : 45 euros. www.revuephoenix.com )



Jean Le Boël : « La mère patrie »



« Ce n’est pas le nombre des années qui compte, mais ce qu’elles emportent avec elles… » Le récit en forme d’hommage que Jean Le Boël consacre aux derniers mois de vie de sa mère raconte, anecdotes après anecdotes, cette lente dépossession et le combat mené pour lui résister. Il faut une pudeur de cœur authentique et une vraie simplicité pour livrer un tel témoignage, sans pathos ni noirceur. Le poète et éditeur Jean Le Boël y réussit d’une façon à la fois tendre, douloureuse et délicate, dans un style qui ne manque pas d’élégance.
L’ancienne institutrice au caractère bien trempé doit entrer dans une maison de retraite où il va la visiter quotidiennement. Promenades au bord de la mer, plongées dans les albums photos, esquisses des portraits de la famille et de leurs généalogies, discussions où l’on se remémore les bons moments émaillent ces instants de partage qui permettent d’explorer et de redécouvrir la « mère patrie ».
Les histoires sont personnelles, singulières donc, mais chacun y retrouvera les époques et les êtres qui leur ressemblent dans sa propre vie. Avec dignité, cette nonagénaire tente de sauver son appétit pour l’existence, la langue qu’elle a enseignée, le souvenir des êtres qu’elle a aimés. Mais le fils n’est pas dupe (« …il m’était impossible de te rendre ce que la vie t’avait donné, puis repris ») et l’auteur dévoile progressivement les éléments trahissant l’identité qui se défait, la mémoire qui se dérobe, le monde qui vous quitte avant que vous ne le quittiez : il y a ces horloges de plus en plus difficiles à déchiffrer, les prénoms qu’on oublie, les lieux que l’on confond, les gens qu’on ne reconnait plus sur les photos… Restent les émotions et, singulièrement, les moments heureux de l’enfance comme cet éblouissement d’une fillette, quelque part en Corse, devant la luminosité de la mer. Cette lumière-là baigne aussi ces belles pages émouvantes qui ne méprisent pas la nostalgie.

(110 pages. 10 euros. Éditions Henry)



Véronique Daine : « Extraction de la peur »


Les textes que propose Véronique Daine, poète belge, auteure d’une dizaine de recueils, forment des petits carrés au milieu de la page, justifiés, bien délimités, avec une langue qui court sans ponctuation ni majuscules, « dans le flux ». Le sens n’est pas dans la syntaxe mais dans le rayonnement de ces petits pavés jetés dans la mare du silence, les ondes d’images qui se propagent, se trament, répercutent leurs échos, créent de la synergie en même temps que du mystère.
L’écriture est polysémique, mais elle s’enroule autour de ce qui est enkysté, elle a ses obsessions, la « grande voracerie amoureuse » et le « coït de petit mourir », bien sûr, car le corps est au cœur, la peur qui est celle de la mort, du temps (les « choses de l’aliénation du temps  »), de l’enfermement, et qu’il faut conjurer, mais surtout tous ces instants, moments de vie personnelle ou d’autrui qui font maelstrom, au milieu desquels il est si difficile de trouver, de sauver sa propre identité : « c’est quand ça parle comme ça loin de moi que c’est du grand respirant en mon absence… » ou encore : « je me sens femme je ne sais pas ce que ça veut dire... ». Des faits divers (un jeune homme tabassé dans un commissariat, un jugement d’Assises) aux allusions multiples à l’actualité (les agences de notation, le gaz sarin à Damas), aux références à des écrivains (Ritsos, Lambert Schlechter ou « celui de Charleville »), des musiciens et des poètes, les évocations, parfois dérisoires, se contaminent de proche en proche pour creuser « l’unique insensée et inintelligible question de rejoindre soi ou quoi que ce soit où l’on ne sait pas que ça se trouve ni même si ça se trouve ».
Ainsi ces proses poétiques se font elles reflet et inventaire d’un jeu de présence/absence à soi, aux autres, au monde. Comment s’en saisir, ou seulement le dire, sinon dans la répétition : « on tourne on racle on tourne ». Ces poèmes sont aussi quête d’une langue qui « fourche » pour mieux dire, et plus large, et plus profond. Ainsi opère cette écriture qui excède la lettre pour tenter de laisser venir, entrer le chaos de la vie dans le poème. Et qui est autant célébration que conjuration, reconquête de la joie que « récitatif contre la peur ».

(L’Herbe qui tremble éd. Encres d’Alain Dulac. 80 pages. 14 euros.)



« Nous aimons la vie plus que vous n’aimez la mort ! »



Sous-titré « Contre la terreur les poètes résistent », cette anthologie est une réaction poétique aux attentats islamistes récents comme à toute forme de fanatisme. On se souvient du cri de ralliement des franquistes, « Viva la muerte ». Il est, plus ou moins explicitement, celui de tous les fascismes, qui témoignent toujours d’une peur, sinon d’une haine, des forces de la vie et de la joie.
Ils sont donc vingt-trois auteurs à prendre le contre-pied, à s’inscrire ici en faux, textes en prose et poèmes mêlés, pour proclamer leur amour de l’amour, de la sensualité, du corps, de la musique, de la liberté, des mots…Leur envie de « vivre livre ouvert » ainsi que l’affirme Michèle Finck. En évoquant la sidération, comme Jacques Ancet, entre se taire et crier, ou Vénus Khoury-Ghata devant ce « tout détruire » qui appelle les réponses des mères, ou Werner Lambersyqui maintient que « la vie gagne toujours ». En déplorant avec Salah Stétié les crimes abominables de ceux-là qui « voulaient faire mal à en mourir eux-mêmes / Faire mal / A la grande et tendre famille humaine ». En rappelant avec Salah Al-Hamdani, que « seuls les hommes révoltés contre la misère / sont des prophètes ».
En essayant de comprendre la folie des « marionnettes de l’apocalypse » (Eric Brognet), ces tueurs que Sapho invective : « tu es élu / pour faire régner le Dieu Grand par le Terreur / ceux qui t’ont ignoré / qui méprisent tes vêtements / la modestie de tes femmes / tu vas les pulvériser / tu possèdes une arme imparable / tu es pour la mort ». Ou comme Sylvie Germain, qui les prend à partie : « La vie ? Vous n’y comprenez rien, et du coup vous vous y ennuyiez, ne sachant qu’en faire. Elle vous fait un peu peur, au fond, sans que vous osiez vous l’avouer. »
Sans haine et sans esprit de vengeance, bien sûr. Les seules réponses sont d’espérance : « à cœur perdu les femmes taillent / de nouvelles robes pour les terrasses / les luthiers tirent les cordes / des guitares et des mandolines / pour tous les concerts à venir / avec l’aide de vent et des nuages  » (Cécile Ouhmani).
Francis Combes, qui invite à rester debout, énonce la seule morale possible : « Merci, mes amis des quatre coins du monde, pour vos messages / mais je vous en prie, ne priez pas pour nous / Nous n’avons pas besoin de prières / Nous retournerons aux terrasses des cafés / pour nous asseoir en compagnie du soleil / et boire le jour dans le verre d’un sourire / car nous aimons la vie, le vin, l’amour / et le bonheur de la conversation. »
Un livre salutaire.

(Al Manar. Couverture Albert Woda. 110 pages. 17 euros)



Une nouvelle revue : Rumeurs



Rumeurs, une nouvelle revue de poésie vient de voir le jour - il n’est pas si courant qu’on annonce ce genre de bonne nouvelle ! – à l’initiative des éditions La Rumeur Libre (le directeur de celles-ci, Andréa Iacovella, est aussi le directeur de la publication) et du poète Thierry Renard, responsable littéraire des éd. La Passe du vent et directeur de l’Espace Pandora à Vénissieux – lieu de diffusion et de communication de la poésie – qui est donc le directeur de la rédaction de cette nouvelle publication, semestrielle, se voulant reflet de l’« actualité des écritures ».
Ce premier numéro, très copieux (236 pages. 21 euros. Abonnement semestriel : 34 euros pour 2 numéros) s’ouvre sur un long entretien de Thierry Renard avec le poète Lionel Bourg. Les deux amis se connaissent de longue date et l’interview, qui porte aussi bien sur l’actualité politique que l’écriture et la philosophie, est particulièrement dense. Suit « La pépinière », qui donne à entendre des voix nouvelles, de Carole Bijou, Sarah Pellerin-Ott et Laura Tirandaz. Sous l’intitulé Actuelle Babel sont regroupées des chroniques : des poèmes de Raphaël Monticelli sur Pasolini, la présentation et la reprise des deux préfaces aux « Orientales » de Victor Hugo par Michel Kneubühler, Louise Labé, conférence par Stani Chaine, Les Tute blu par Sylviane Crouzet et Giuseppe Lucatelli (ou l’on parle des livres et films qui évoquent les bleus de travail et la condition ouvrière), Hommage à François Dagognet, philosophe iconoclaste méconnu mort l’an dernier par Patrick Vighetti.
Non contente d’accorder une large place aux jeunes talents, la revue propose également une rubrique « Ecrits en ateliers » qui accueille, comme son nom l’indique, les textes issus de cette pratique créative (cette fois, c’est 20 ans d’expérience à Vaulx-en-Velin). Suivent les rumeurs d’Amérique avec Jennifer Barber et David Ferry par Emmanuel Merle ; et les rumeurs d’Italie avec l’écrivain Alessandro Perissinotto par Patrick Vighetti. Ainsi qu’un court hommage à Jim Harrison par Emmanuel Merle.



Hélène Dassavray : « On ne connaît jamais la distance exacte entre soi et la rive »



« Si les éditions la Boucherie littéraire ne devaient avoir qu’une seule collection, ce serait Sur le billot » prévient Antoine Gallardo, le directeur de ces jeunes éditions, qui organise aussi le festival Poésie nomade en Luberon. C’est dire l’importance qu’il accorde aux recueils qu’il y accueille, misant sur leur singularité, l’œuvre publiée s’inscrivant selon lui « dans un sillon inexploré ou peu visité de la poésie ».
Tel est le cas de « On ne connaît jamais la distance exacte entre soi et la rive » d’Hélène Dassavray, troisième titre de cette collection. Les poèmes y évoquent tous le plaisir et l’amour qui « coule de source », et plus précisément celui de la femme dite fontaine à l’heure de l’orgasme. Les mots laissent donc s’écouler « parfois un fleuve / avec son tumulte / parfois une fontaine / parfois un geyser / parfois une rivière / d’eau douce et salée / comme des larmes / sans la tristesse ». Pour trivial que soit le sujet et parfois la situation - « Par le canal des désirs / et leurs combinaisons / passés les récifs et l’écluse / les chants des sirènes / et les échos des Lorelei / l’héroïne se confond en excuses / et change les draps » - la féminité s’y livre et délivre avec délicatesse et la force d’une souveraineté reconquise.
Hélène Dassavray, également romancière, qui dédie son livre « à (s)es ainées et leurs combats pour (s)a liberté » comme « aux hommes attentifs », célèbre le corps et la liberté des désirs exaucés et, somme toute, la rencontre réussie. Avec l’autre, mais aussi, et plus secrètement, avec soi-même : « un jour elle est devenue confluent de ses propres chemins ». Voilà une quête de plénitude et de réconciliation aboutie, quand on accepte la confrontation avec le vertige de vivre et sa part obscure, ce que traduit bien cet extrait : « On ne connaît jamais la distance exacte entre soi et la rive / ni à quel moment la vie vous échoue / sur les plages / de votre mer intérieure. »

(52 pages. 11 euros. Chemin des Roures Est – 84160 – Cadenet. Site : www.laboucherielitteraire.eklablog.fr )



Emmanuel Campo : « Maison. Poésies domestiques »



Premier recueil de son auteur, ce deuxième titre de la collection Sur le billot de la toute jeune maison d’édition La Boucherie littéraire (voir ci-dessus) sait manier la dérision et l’autodérision : « Tu me dis que tu aimes bien la poésie. / En particulier ces courts poèmes japonais / Les sudokus. »
L’humour y décape et y malmène le conformisme domestique, mais chacun y reconnaîtra un peu de ce qui fait l’ordinaire des jours à la fois boiteux et attachant. Car c’est le quotidien qui est ici caricaturé, moqué et secrètement célébré, entre le biberon du gosse, les SMS, les engueulades, la poubelle et une lecture publique pas très convaincante…
« Tenir / au milieu des formulaires / dans le bruit des machines domestiques / avec l’appréhension du chômeur / en fin de droits / la chaleur ruisselante de ce début d’été / qu’on n’a pas vu venir / qui salement s’est plantée sous les bras / alors qu’on traînait dans l’appart’ / les fringues de la veille / et la coupe du lendemain. »
Emanuel Campo, 32 ans, Français et Suédois, jette volontiers des ponts entre les disciplines, puisqu’il est à la fois poète, musicien, performeur, comédien, etc. Les poèmes qu’il livre – ou lâche dans une « mise à flow » – doivent à ces divers domaines leur énergie, leur rythme, leur qualité de mises en bouche. Ils sont un vrai reflet de notre dérisoire modernité et de « l’inachevé qui nous traverse. »

(La boucherie Littéraire éd. 60 pages. 12 euros)



Lucian Blaga : « Les poèmes de la lumière »



Des écrivains roumains, les Français connaissent Ionesco, Istrati, Tzara, Voronca peut-être, mais bien peu Lucian Blaga. Philosophe et poète (1895-1961), il est pourtant considéré comme un des auteurs majeurs de la Roumanie, un temps promis au Nobel s’il n’avait dû affronter l’opposition d’un régime communiste qui le réduisit à l’isolement et au silence… Mais lui qui fut diplomatique, successivement en poste à Varsovie, Prague, Vienne, Berne et Lisbonne – et élu à l’Académie roumaine en 1937 - écrivait dans sa langue natale, ce qui explique son peu de rayonnement… L’Unesco a donné son label à l’intégrale de ses œuvres… publiée en anglais. En français, cette relative méconnaissance pourrait bientôt être corrigée grâce au poète Jean Poncet, qui a établi et présenté l’édition bilingue roumano-française intégrale de l’œuvre, dont il assure aussi la traduction. Le premier tome vient de paraître (co-édition Jacques André - éd. Şcoala Ardeleană) avec une postface de Horia Badescu, sous le titre « Les poèmes de la lumière » (titre du premier recueil de Blaga) ; douze autres sont à venir.
« Je ne piétine pas la corolle de merveilles du monde et je n’assassine point / de mes raisonnements les mystères que je croise sur ma route », affirme d’emblée l’auteur dans le premier poème, quasi programmatique. Il marque ainsi moins un désir de cloisonner les approches qu’une volonté de résister farouchement à toute réduction – du « mystère », du sens, de l’être. Ses poèmes se mesureront dès lors souvent au voile qui nous rend « aveugles au réel »
Les chemins de la sensualité comme ceux du cœur et de l’esprit sont des voies d’accès à l’univers, comme le corps de l’aimée est une voie d’accès au mystère, à dieu peut-être. « Je m’enivre de cosmos comme un païen ! » s’exclame le poète volontiers mystique, à l’aube de sa vie et de son œuvre, déjà en quête d’un ciel et surtout de cette lumière qu’il oppose à la mort et qui appelle son lyrisme pour célébrer « l’ardeur du jour ».

(148 pages. 14 euros. ISBN : 978-2-7570-0345-9 )



Le Journal des poètes rend hommage à André Schmitz



Le Journal des poètes est entré dans sa 85e année, mais s’est renouvelé avec la série éditée par le Taillis Pré (23, rue de la Plaine. 6200 Châtelineau. Belgique). Le numéro 2 de 2016 vient de paraître. Après deux coups de cœur de Jean-Marie Corbusier pour Pierre Dhainaut et Philippe Mathy pour Richard Rognet, le fronton est consacré à André Schmitz, qui nous a quittés le 15 janvier 2016 (lire ici ).
L’hommage comprend des inédits du poète (ses « Notules nocturnes », où l’on reconnait à la fois sa mélancolie et son ironie douce), une évocation de Marc Dugardin, des poèmes de Jean-Marie Corbusier, Guy Goffette, Philippe Lekeuche, Jean-Pierre Lemaire, Philippe Mathy, Yves Namur et Michel Baglin.
André Ughetto présente ensuite trois poètes italiens qu’il a traduits : Guido Zavanone, Bruno Rombi, Paolo Ruffili. Les « paroles en archipel » mettent en présence les voix de Broussard, Dhainaut, De Broucker, Donnay, H. Martin, Rognet, Vernay. La partie « Voix nouvelles » salue avec raison, de quelques inédits, Blandine Poinsignon, directrice des éditions et de la revue A verse, Des notes de lecture assez abondantes de divers critiques complètent cette livraison de printemps.

(Abonnement à quatre numéros : 30 euros.)



Jacques Morin : « J’écris »


Jacques Morin, alias Jacmo pour les fans de revues, est poète, critique et revuiste au long cours. Auteur d’une trentaine de recueils (portrait), il s’est investi dans diverses revues depuis plus de 40 ans ! D’abord en 1969, à Soror, puis au Crayon noir de 1973 à 1981. Mais il a également dirigé la revue Le Désespoir, précisément, avant de fonder, en 1980, Décharge, une de plus vivaces et vivantes des revues consacrées à la poésie. Et tout cela en donnant des critiques à diverses publications, comme aujourd’hui à Texture !
C’est dans cette énorme production de chroniques, éditos, lettres, réponses à des enquêtes, qu’a puisé Christian Degoutte pour confectionner ce livre publié par les éditions Rhubarbe sous le titre « J’écris  » et couvrant la période 1974 - 2014.
S’il y parle de sa propre écriture, c’est avec parcimonie et retenue. En revanche, quand il s’agit d’évoquer les revues, leur fabrication (il aime l’objet livre ou revue et a longtemps travaillé sur ronéo) : choix des textes, composition (ah la double frappe pour justifier les textes !), maquettes, composition, imprimerie, assemblage, etc. n’ont aucun secret pour lui.
Mais le plus important est ici l’approche de la poésie qu’il propose : « Le poème permet d’exprimer ce qui ne peut revêtir une forme plus simple, plus courante », avance-t-il. C’est là l’essentiel, qu’il développe dans ses chroniques, en observateur parfois ironique et en pratiquant assidu. Sans cesser de dénoncer le sort que les médias réservent à la poésie, mais aussi les poètes qui se la jouent « intellos », les milles facettes de la supercherie littéraire… et le tout avec humour.
Son avatar, il le fait vivre dans un feuilleton en 25 épisodes, « Après tout », sous le nom d’Etienne Grapho, survivant d’un cataclysme qui ne vit plus qu’accroché à sa Japy, sa machine à écrire, pour y composer son Journal du jour. Un peu de dérision ne fait pas de mal dans ce monde qui est aussi parfois un monde de dupes !

(128 pages, 12 euros. (Ed. Rhubarbe.)

Lire l’article de Marilyse Leroux ici



Annie Salager : «  Des mondes en naissance »


Le poème d’Annie Salager, d’un lyrisme assumé mais retenu, paraît léger quand on y entre sur la pointe de phrases qui évoquent les mille naissances auxquelles nous expose le quotidien et les saveurs des « vies plurielles » de chacun. Mais la ponctuation ou son absence, la cadence liée aux enjambements et rejets, les ruptures et les sinuosités de l’écriture, comme la multiplicité même des thèmes, créent une sorte d’aura polysémique où tout semble vouloir se répondre.
On est dans ces pages au cœur de la nature, ou au creux des « instants citadins ». Devant les montagnes et « la scie des sommets bleus », ou dans « l’anneau de silence fécondé de mystère » sous les chênes omniprésents, devinant les « projets de lumière » des arbres et des éclosions. Dans les vertiges de l’espace et du temps, donc, avec « nos questions d’animaux errants », et d’humains qui se cherchent une écologie mentale. On y interroge la physique et « cet inconnu qui se donne aux astrophysiciens » - car on n’y oublie pas qu’une plage de sable est « farine des millions d’années » – aussi bien que la métaphysique, la solitude, nos savoirs et notre ignorance, ni le monde intérieur, l’amour, le cœur, les blessures. Sans oublier l’avenir possiblement « robotisé », les guerres en cours ou promises, la religiosité et les trois « dieu unique » (les attentats de 2015 y sont présents), les tortures, les viols, les meurtres…. Ni le silence, la mer, le vent et ses oiseaux.
Les interdépendances sont partout à l’œuvre dans cette poésie qui se veut globale – « géologie de roche et lumière de fleur » – tentant de chanter l’unité du monde et des hommes chère au Camus des « Noces ». Ce qui ne va pas sans raviver la déchirure entre ce rêve de fusion et la distance irréductible d’avec le monde. Ainsi contemple-t-on la mer « qui a plus de beauté / que l’œil n’en peut saisir, nous sommes / pourtant d’elle, mais avec moins de sûreté / et grâce que le merle en équilibre sur / la plus haute branche du lentisque où il chante ».
Reste l’essentiel : cette poésie est célébration et incitation à être plus intensément au monde. Annie Salager n’affirme-t-elle pas : « C’est la soif que tu dois offrir par tes poèmes, / où demain nos mémoires viendront se désaltérer / d’une vie sans fin et toujours en naissance »  ?

Le même éditeur a publié les œuvres poétiques complètes d’Annie Salager (cette languedocienne née à Paris et devenue lyonnaise d’adoption est également auteure de récits, romans et traductions) en deux tomes.
Le numéro 5 de mars dernier de la revue numérique Possibles (voir ) est en partie consacré à Annie Salager avec poèmes et présentation de Jean-Luc Pouliquen, Alain Gnemmi, Pierre Perrin.

(Annie Salager. « Des mondes en naissance » éd. La Rumeur libre. Vareilles - 42540 - Sainte-Colombe-sur-Gand. 108 p. 17 euros.)



Bernard Fournier : « Une pierre, en chemin »



Critique littéraire (il est l’auteur d’essais sur Guillevic et Marc Alyn), membre de l’Académie Mallarmé, du comité de rédaction de plusieurs revues, animateur du « Mercredi du poète », Bernard Fournier est aussi un randonneur qui a consacré trois recueils de poèmes à ses « Marches ». Son dernier opus, « Une pierre, en chemin », continue d’aller par monts et par vaux interroger les lieux à travers l’avancé et la halte, « sous les jupons des feuilles », les sentiers et les crêtes, « les approches lentes et progressives », la rivière et la maison, l’humus et le parfum des sèves, la femme aussi. Et d’y chercher l’accord avec ce monde où « les jours sont plus longs que nos rêves ». La marche y devient quête d’un point de convergence « entre le ciel et la terre » mais aussi d’une forme de fraternité car « on est seul et pourtant les hommes nous accompagnent ». (éditions Tensing. 9 euros)
A noter que Bernard Fournier vient de faire paraître un essai d’histoire littéraire sur l’Académie Mallarmé aux éditions Le Petit Pavé (28€ frais de port inclus)



Jeanine Salesse : « À la méridienne »


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(Jeanine Salesse : « À la méridienne ». Éditions Petra, 118 pages. 14 € )

De prime abord, à la lecture de « À la méridienne », la poésie de Jeanine Salesse peut sembler bucolique ; cette randonneuse amoureuse de la nature, des plantes et des bêtes chante pour nous faire prendre pied dans un monde bien vivant et concret. Elle « s’agrippe à la corde des mots trop enclins à s’envoler », pour façonner des poèmes et une parole qui « unit au monde ». Elle sait nous rendre « complices de la vie ordinaire ». Pour autant, la beauté est aussi source de frustration et cet éblouissement plus secret qui saisit les êtres immergés dans la lumière de midi ne saurait protéger des « crocs du manque ». Les jardins où nous emmène Jeanine Salesse sont aussi bien ombreux, travaillés d’inquiétude et de mystère. Car « la tranquillité contient aussi la tourmente, ce manque d’espoir maté sous le sourire ». Et les fantômes rôdent quand « le silence bruit des pas en allés ».
Lire l’article de Max Alhau.



Guy Chaty : « Dans le jeu la vie »



Guy Cha est poète et nouvelliste (mais il écrit aussi depuis 1977, récits, théâtre, essais et chroniques). Parmi ses dernières publications, un recueil de proses courtes, « Dans le jeu la vie  », organisées autour du thème du « jeu », entendu à la foi comme activité ludique et comme « jeu dans les rouages des conduites humaines ». C’est la première acception qui prévaut dans la nouvelle inaugurale, où un homme drague une femme en feignant de la connaitre, avec une phrase banale du genre « Tiens, quelle coïncidence, comment vas-tu ? ». Mais au lieu de se faire rabrouer, il a la surprise que la jeune femme entre dans le jeu… Méprise ou défi relevé ? Au terme d’une nuit délicieuse, la question reste entière...
Cette veine qui nous fait flirter parfois avec le fantastique est très présente dans le recueil, l’humour peut y être noir (dans « Ni chaud ni froid », une serial killer excelle dans l’art de la découpe), la plume y joue des décalages du burlesque ou, dans des textes très courts (une page à peine), d’une sorte d’approche surréaliste (« La graine »). Mais rien ne colle jamais vraiment : c’est le fameux « jeu » qui contribue au vivant. On est parfois proche de la fable (« L’agneau et le loup », « L’âne amoureux », etc.), d’autres fois de la chronique farfelue ou de l’historiette moqueuse, mais toujours dans des fragments d’un discours facétieux. (Editinter. 90 pages. 15 euros)



Marcel Aymé : « La Vouivre »



« La Vouivre », roman de Marcel Aymé paru en 1943, s’inspire d’une légende de Franche-Comté, celle d’une créature surnaturelle apparaissant près des étangs où elle se baigne en déposant sur la rive un diadème surmonté d’un énorme rubis. Celui-ci est l’objet de la convoitise de tous ceux qui croient en elle et la rencontrent, mais une armée de vipères attaque qui se risque à vouloir le dérober… Pourtant le paysan Arsène Muselier, personnage principal, qui la découvre par hasard en fauchant son champ, ne s’intéresse lui qu’à la beauté de la Vouivre et par ce fait la séduit. Ils deviennent amants et amis tandis que se déroule la chronique du village, avec des personnages souvent typiques de la ruralité de l’entre-deux-guerres.
Car Marcel Aymé mêle ici comme souvent (avec « la Jument verte » par exemple, ou « le Passe-muraille ») le merveilleux et le réalisme d’une étude de mœurs paysannes, avec les calculs, les arrière-pensées, les intrigues peu reluisantes, les égoïsmes. Arsène lui-même, s’il est doté de courage, se montre peu généreux, et peu délicat envers la Vouivre comme envers la jeune servante qu’il a séduite ou même envers ses proches. Les psychologies sans concessions et les portraits parfois drôles font l’intérêt du récit, notamment ceux du fossoyeur alcoolo Requiem, amoureux d’une pocharde qu’il regarde comme une princesse, celui du maire anticlérical et néanmoins croyant qui ne parvient pas à sortir de son dilemme, celui d’une nymphomane, la « Dévorante » qui ne laisse passer aucun homme sans lui mettre le grappin dessus ou encore celui du curé ne sachant trop comment se débrouiller avec le ciel, sa hiérarchie et les superstitions de ses ouailles…



« Bris de vers. Les émeutiers du XXe siècle »


Chaque année, Bruno Doucey marque le Printemps des poètes en publiant à ses éditions une anthologie en rapport avec le thème de la manifestation annuelle.
« Le grand XXe » est celui de l’édition 2016 et c’est avec « Bris de vers. Les émeutiers du XXe siècle » qu’il salue les poètes du siècle passé en une riche anthologie de 270 pages, établie avec son complice Christian Poslaniec.
On y retrouve bien sûr tous les poètes qui ont compté en ce siècle marqué par l’histoire et les aventures littéraires, d’Apollinaire aux plus contemporains, soit à travers quelque 120 auteurs. Dont les incontournables Cendrars, Éluard, Breton, Aragon, Michaux, Ponge, Prévert, Queneau, Tardieu, Char, Guillevic, Césaire, Bonnefoy, Jaccottet, Max Jacob, Hélène et René Guy Cadou, mais aussi Malrieu, Angèle Vannier, André Laude, Bérimont, Andrée Appercelle, Odile Caradec, Jacques Gaucheron, Jean Joubert, Armand Monjo, Norge, Jacqueline Saint-Jean, etc.
Cette anthologie n’a rien à voir avec une simple compilation ou une trop courante juxtaposition de textes, en dépit de la grande variété des écritures et des approches. Son caractère didactique est marqué et s’appuie sur des introductions de chapitres et des notices biographiques en fin de volumes qui situent très bien les auteurs, mouvements, revues, expériences évoqués, et bien sûr les périodes historiques qui les concernent. C’est donc aussi une véritable introduction à la poésie contemporaine qui nous est proposée.
Quinze chapitres jalonnent cette traversée du siècle, en marquent les évolutions et les ruptures. On commence donc avec Dada, poursuit avec la terrible Grande Guerre, puis l’aventure surréaliste, la guerre d’Espagne, les poètes de la Résistance, l’Ecole de Rochefort, les grandes voix de la Négritude, la guerre d’’Algérie, Mai 68, etc. Maintes revues sont évoquées, comme Maintenant (Arthur Cravan), Poètes casqués (Seghers), Fontaine de Max-Pol Fouchet, L’étudiant noir, La Tour de feu (Boujout), Poésie1 (Breton, Orizet) ou des éditeurs incontournables comme Seghers. Sans oublier le laboratoire des révolutions formelles autour de Tel Quel et de ses épigones. Ni les poètes comme Desnos qui ont su écrire pour les enfants des « vers luisants ». De grandes voix du Maghreb et du monde s’y font entendre, Amrouche, Assia Djebar. Maunick, Senghor, Depestre, Breytenbach, Hikmet,etc. On y évoque enfin la relation de la poésie et de la chanson à propos de poèmes fameux mis en musique par Ferré, Ferrat, Brassens, etc.

(Bris de vers. Les émeutiers du XXe siècle, anthologie établie par Christian Poslaniec et Bruno Doucey. Éditions Bruno Doucey, 270 pages, 20 euros.)



André Schmitz : «  Dans la prose des jours »


Je viens d’apprendre la mort du poète belge André Schmitz. Je retrouve cet article que j’avais donné à la revue Friches 81 (hiver 2002-2003) et que je reprends ici pour saluer un poète qui était aussi un ami.
Sous le titre « Dans la prose des jours » (La Renaissance du Livre éd. 150 pages), André Schmitz, a réuni un choix de poèmes extraits de ses précédents recueils, soit une anthologie qui, depuis Pour l’amour du feu (1961), couvre une quarantaine d’années d’écriture et de publications, distinguées par le prix quinquennal de la littérature de la communauté française de Belgique, le prix Tritan Tzara et le prix Mallarmé. Une des plus marquantes voix de la poésie belge. Une poésie attentive « à la prose des jours » parce que l’auteur sait que « les prodiges sont ordinaires ». Libre au poème d’y aller voir – il ne s’en prive pas – et « libre à des riens d’être lourdement fabuleux », écrivait-il dans un précédent recueil.
Cependant, note Charles Dobzynski dans sa préface, cette poésie accorte est aussi un piège et nous mène toujours vers un rebord : le vertige, le péril, l’obscurité ne sont qu’à un pas. La malice, la dérision, l’humour parfois, voire le burlesque, n’empêchent que le fond est grave, qu’il y a de l’angoisse dans l’appréhension du monde, de la mort qui rôde, de l’étranglement derrière la caresse. Tourmentée, fascinée sans doute par l’absurdité de notre agitation, complexe, la poésie de Schmitz l’est autant qu’elle est riche et fraternelle.
Celui qui dit : « J’affirme sur l’honneur / que je n’ai rien à voir avec moi-même » ne montre pas de complaisances narcissiques mais bien plutôt trahit son envie de prendre ses distances d’avec soi, d’avec le lyrisme, voire le chant. Ainsi, à côté d’un effort d’incarnation (« Annonce est faite à une femme / qu’au plus secret de ses vergers / le verbe se fera texte »), un autre mouvement, tendant au contraire à l’abstraction, au laconisme, se développe et domine l’écriture des derniers recueils. On y descellera peut-être un effet de pudeur, mais plus sûrement un dégoût du verbiage et, surtout, un certain penchant pour l’ascèse. « Quand vivre décroît / et que la vie devient trognon », il importe de ne pas se leurrer ; le regard peut se faire alors ironique (mais ce n’est pas le « regard froid » d’un Vailland), la plume jouer des incises et des incisions. Sans que la modestie propre à l’auteur jamais ne cède de terrain : « La poésie je ne peux jamais / la voir que de dos, / quand elle fait ses courses au village / ou se rend à des offices de nuit. »



Christopher Hitchens : « Dieu n’est pas grand. Comment la religion empoisonne tout »


En ces temps de fanatisme religieux et d’obscurantisme arrogant, voilà un livre qui apporte un peu d’air frais dans une atmosphère mortifère. Sans doute est-ce la raison pour laquelle il a connu un tel succès aux États-Unis à sa parution (en 2007). Sous-titré « comment la religion empoisonne tout », cet essai, « Dieu n’est pas grand » est un pamphlet sans concessions, mais aussi une somme érudite et critique sur les religions abrahamiques, ainsi que sur l’hindouisme et le bouddhisme. C’est également un plaidoyer pour la tolérance, la pensée libre, la laïcité.
La thèse de Christopher Hitchens n’a rien de nouveau : les dieux sont des inventions humaines, qui n’expliquent rien mais au contraire embrouillent tout (des « hypothèses inutiles »), la foi est une faiblesse, les religions et les églises ont été des freins à la science et à la culture, et surtout la source jamais tarie de massacres, de tortures, d’asservissements et de tyrannies de toutes sortes. Ce n’est pas nouveau certes et l’histoire, au moins pour ce qui est des méfaits commis au nom de(s) dieu(x), en atteste par mille exemples. Mais l’auteur, journaliste, est allé sur le terrain et rapporte de multiples anecdotes de ces reportages en terre dévote (son expérience d’« anglican, éduqué dans une école méthodiste, converti par mariage à l’orthodoxie grecque, remarié par un rabbin » nourrit également sa verve polémiste). Il est surtout un connaisseur et un analyste des textes dits « sacrés » dont il se plait à mettre en lumière les contradictions (et on le sait elles pullulent !).
La charge ne manque pas d’humour, mais elle est surtout fort bien documentée et argumentée. Elle se nourrit de l’actualité du Proche-Orient et de l’Afrique (encore a-t-elle paru avant que l’hystérie meurtrière de Daech n’ensanglante le monde). Elle multiplie les exemples qui montrent que la religion est partout « violente, irrationnelle, intolérante, vecteur de racisme, de comportement tribal, d’ignorance, hostile à la liberté de pensée, méprisante à l’égard des femmes et coercitive vis-à-vis des enfants ».
Christopher Hitchens, non content de démonter les prétentions historiques des « fables » religieuses, s’emploie également à démontrer que les religions ne sont pas la source des préoccupations métaphysiques ou éthiques des hommes. Bien au contraire, elles sont « amorales et immorales ». L’humanisme, le souci de l’autre, la démocratie sont des héritages des philosophes des Lumières et des savants qui ont dû batailler ferme pour les faire éclore contre leur hégémonie et leur prétention à tout savoir et tout régenter. Pour autant, il ne s’agit pas d’un livre de philosophie et même si Freud y est brièvement convoqué, les raisons de la foi, de la « pulsion religieuse » n’y sont pas vraiment interrogées, à l’exception de la peur d’un sexe qui obsède de toute évidence les monothéismes.
Reste un livre salutaire, pour ne pas dire indispensable, en une période où la religiosité à nouveau pervertit et « empoisonne tout ».

(Pocket, numéro 14244)



Jean-François Mathé : « Retenu par ce qui s’en va »


Ce beau titre annonce la teneur de poèmes souvent mélancoliques consacrés à « la vie comme elle va et comme elle ne revient pas ». L’auteur de « La vie atteinte » (lire ici) aborde « le monde qui disparaît » peu à peu sous les années, chacun recevant « le flocon froid qu’il lui faut ajouter à son âge ».
Ce qui s’en va, c’est tout ce qu’on a aimé et aime encore, la vie fugitive, qu’on ne sait retenir, à l’image de ce chat que l’on croit voir passer, mais qu’on a déjà enterré… Le chemin (« je sais qu’à mon ombre, il apprend la danse et le cloche-pied ») est un peu comme une cérémonie de l’automne, un chant qui célèbre en même temps qu’il déplore, une élégie. Les fenêtres sur le monde y sont bien présentes, mais face au mur de la chambre, le poète « y attend pour sortir / la porte qui parfois s’absente. »
Lire l’article de Lucien Wasselin.

Michel Baglin



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mercredi 29 juin 2016, par Michel Baglin

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Actualités de Michel Baglin

Revue Possibles le numéro 5 est en ligne

J’ai déjà signalé ici la renaissance de la revue Possibles sous la forme numérique (entre 1975 et 1980, Pierre Perrin, poète, critique littéraire, fut l’artisan-directeur-général de la revue de poésie trimestrielle Possibles, qui fit paraitre 22 numéros).
Après celui consacré à Jean-François Mathé, le fronton du cinquième numéro qui vient d’être mis en ligne, m’est consacré. Il comprend :
Une présentation de Jacqueline Saint-Jean, voir
Une présentation de Marie-Josée Christien, voir
Des poèmes inédits ici , &
Des liens vers un entretien avec Pierre Kobel et divers sites
Ce numéro propose aussi de découvrir Marilyne Bertoncini à travers ses poèmes, Marie-Christine Brière, et un article sur Adonis lu par Michel Leuba



Jacques Ibanès & Michel Baglin : Salut à Rochefort


Ce poème, "Salut à Rochefort", hommage aux poètes de "l’Ecole" de Rochefort, est extrait de mon recueil L’Obscur Vertige des vivants paru au dé bleu en 1994.
Jacques Ibanès, poète, chanteur et ami le récite sur une musique de Christiane Barthès interprétée à l’accordéon. J’ai réalisé la vidéo à partir d’un enregistrement de le lecture et des photos prises à Rochefort où j’étais invité pour des lectures. Voir Ici



En vidéo : « Les entretiens d’Orphée »


Luc Vidal et ses éditions du Petit Véhicule, outre les livres qu’ils publient, ont lancé une collection d’entretiens avec des poètes sous forme de vidéos accessibles sur youtube, « Les entretiens d’Orphée ».
L’une m’est consacrée.
L’enregistrement a été réalisé en juillet dernier à Sète, lors du Festival des Voix Vives, par Thibault Grasset. D’autres sont en préparation.
Rappelons que le Petit Véhicule édite les Cahiers Léo Ferré et les Cahiers des poètes de l’École de Rochefort. Luc Vidal a par ailleurs réalisé un film sur René-Cadou et plusieurs expositions. Il est lui-même poète.

L’entretien avec Michel Baglin.


Michel Baglin : « Entre les lignes »


Les éditions Le Bruit des autres ont décidé de rééditer ce récit, publié initialement à La Table Ronde (2002), qui avait valu de nombreuses critiques favorables à son auteur et qui était depuis longtemps épuisé. La nouvelle édition bénéficie d’une préface de Didier Pobel.
Jacques Ibanès l’a (re)lu, il en parle ici.



Revue Spered Gouez N°22 « Éloge de la frontière »


La revue, qui fête ses 25 ans d’existence, a axé son numéro annuel sur le thème « Éloge de la frontière ». Ici, tout se développe en nuances sous la houlette de Marie-Josée Christien et avec une vingtaine d’auteurs à la démarche authentique « La frontière dont nous faisons ici l’éloge est un lieu de rencontre et une ligne de généreux partage ». Un numéro qui fera date.
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Marie Rouanet : « Territoires sonores »


Très court texte - poème en prose - « Territoires sonores » est une vraie leçon de vie humble et forte.

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Max Alhau : « Des traces dans la mémoire »


Max Alhau est poète, mais il affectionne aussi la nouvelle et nous livre aux éditions Pétra un nouvel opus réunissant douze histoires et nous entrainant dans un réalisme fantastique qui lui est cher.

Lire ici.


Roger Vailland : « 325000 francs »


Un des meilleurs romans de Vailland, qui met en scène la philosophie marxiste à travers l’impossibilité de changer sa vie sans changer la société.

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Jean Giono : « Batailles dans la montagne »


Giono change de décors : des plateaux de sa Provence, il passe à la haute montagne des glaciers et des eaux tumultueuses. Mais la nature reste aussi fascinante qu’impitoyable aux hommes. Amour et batailles sont engagés.

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Honoré de Balzac : «  Le Médecin de campagne »


Cinquante ans après l’avoir découvert, je relis « Le Médecin de campagne » , roman paru en 1833, racontant l’arrivée en 1829 du commandant Genestas dans un village proche de Grenoble et sa rencontre avec le docteur Benassis, le maire, qui lui fait découvrir les prodiges qu’il a réalisés, avant de lui confier son secret, les remords qui le hantent (il a abandonné dans sa jeunesse la jeune femme qu’il avait séduite, puis a été abandonné par celle qu’il a aimée ensuite, et enfin il a perdu l’enfant de la première, qu’il avait élevé).

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Marie Rouanet : « Arrière-boutique et autres textes »


Marie Rouanet a toujours affectionné le texte court, qui se prête bien à son écriture précise, rapide et sensuelle. Elle nous en offre une salve ces dernières années.

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Gilles Verdet : « Voici le temps des assassins »


Rimbaud est au programme, comme l’indique le titre. Et Verlaine. Leurs vers constellent d’ailleurs le livre. Ne vous y trompez pas, il ne s’agit pourtant pas d’un recueil de poésie mais bel et bien d’un polar !

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Jean Giono : « Que ma joie demeure »


Roman ou poème ? Les deux sans doute. « Que ma joie demeure » raconte une quête, s’appuie sur des personnages, multiplie les scènes fortes et les descriptions, peint une utopie par le menu des travaux et des paysages intérieurs. Mais ce roman, fait d’une pâte épaisse, d’une écriture riche et toute de sensualité, est d’un lyrisme tel qu’il amène parfois aux confins du surnaturel, bien que Giono s’appuie sur une connaissance fine de la nature, des bêtes, de la condition paysanne et donc, aussi, sur un certain réalisme.

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Michèle Teysseyre : «  Loin de Venise. Vivaldi, Rosalba, Casanova »


Michèle Teysseyre, romancière, peintre et cinéaste toulousaine, est une amoureuse de Venise à laquelle elle a consacré plusieurs livres, mais aussi de Rome et, de façon plus générale, de l’Antiquité. Son écriture est d’une grande élégance. Son dernier roman, « Loin de Venise » dépeint trois de ses fervents admirateurs qui y ont connu la gloire, alors qu’ils en sont exilés, au crépuscule de leur existence : Vivaldi, Rosalba Carriera et Casanova.

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Louis Guilloux : « Le sang noir »


« Le sang noir » est considéré comme un des romans les plus marquants du XXe siècle, à la fois politique et métaphysique, salué par Gide, Malraux, Camus, Semprún… L’histoire tragique et grotesque du professeur Cripure.
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Jean-Claude Martin : « Que n’ai-je »


Jean-Claude Martin se souvient qu’enfant, il aimait regarder s’enfuir les choses par la vitre arrière d’une automobile. Cette « mauvaise manière de voyager » est restée enfouie en lui, même si, avoue-t-il, « aujourd’hui j’ai appris à conduire et à faire semblant de regarder devant moi. »

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Marie-Claire Bancquart : « Qui vient de loin »


Revenant « de loin » et d’une chambre d’hôpital, Marie-Claire Bancquart raconte simplement sa « relevée », sa façon de se réapproprier la vie, cette « énergie brève et chaude », dans ce beau recueil où elle sait « louer hautement ce qui est fragile ».

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Bruno Doucey : « Ceux qui se taisent »


Le « poète éditeur des poètes » prête aussi sa voix à « ceux qui se taisent » pour témoigner de l’oppression qu’ils subissent ici et ailleurs…

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Yves Rouquette : « Le Goût des jours »



Il y a un an (le 4 janvier) mourait Yves Rouquette, qui fut enterré le 7 à Camarès, son village du sud Aveyron, le jour même du massacre de Charlie Hebdo. Un an après son décès, un choix des chroniques qu’il donnait chaque dimanche à La Dépêche du Midi est publié par Mare Nostrum sous le titre vraiment approprié « Le Goût des jours » . Des textes souvent en relation avec l’actualité, mais puisant dans ses souvenirs d’enfance pour mieux s’incarner. Des petits bijoux qu’il peaufinait, on l’imagine, avec jubilation, tant le plaisir de manier la langue y est patent.
Lire ici



En quelques mots


L’année 1915 se déroule pour Guillaume Apollinaire sur deux fronts, celui de la guerre où l’artilleur devient fantassin et celui de l’amour entre deux femmes, Lou qu’il va quitter, et Madeleine, qui devient sa nouvelle inspiratrice. C’est ce que raconte Jacques Ibanès dans un récit bien documenté, « L’Année d’Apollinaire. 1915, l’amour, la guerre » . Lire ici


Illustré en couverture comme ses « Instants bretons » par Mona Stockhausen, ce recueil, « Pour te nommer » , est publié comme quatre ou cinq autres de Jacques Ibanès, poète, prosateur, compositeur et chanteur, par les Amis de la Poésie de Bergerac, dans leur collection le Poémier de plein vent. Lire.


Ils s’y sont mis à quatre mains – et il fallait bien ça pour s’attaquer à la Création et à ses mystères ! Marilyse Leroux et Alain Kewes sont donc remontés à deux plumes et à petits coups de textes loufoques qu’ils signent en alternance, jusqu’aux origines du monde, rebaptisées « Le bigre bang  ». Pour nous raconter les tâtonnements du créateur, ceux de ses créatures, Adam et Eve se découvrant et s’essayant à la parole. Les jeux de (bons) mots, inventions langagières diverses, calembours, avalanches d’allusions coquines ou littéraires, etc. vont bon train (d’enfer) dans ce kaléidoscope effréné où Dieu et le Verbe rivalisent de fantaisie et de facéties au gré des imaginations débridées des deux chroniqueurs. (Marilyse Leroux et Alain Kewes « Le bigre bang. Les mystères de la Création ». Les Tilleuls du Square/Gros Testes éd. 102 pages. 10 euros.)


Comme son nom l’indique, « Aphorismes et périls » de Michel Thion est un recueil de poèmes courts, aphoristiques le plus souvent. La surprise des formulations ramassées fait des clins d’œil et frappe par sa justesse. Ainsi : « Aux grands mots / les petits / poèmes » nous parle d’acuité critique et d’humour, tandis que « Un banquier / c’est quelqu’un / qui vous prend votre argent / et en échange / il vous prend votre argent » nous fait dire que c’est bien vu. Mélancolique parfois : « A l’école / il pleut / à l’intérieur des élèves ». Poétique le plus souvent : « Un grain de sel / dans une goutte d’eau / et c’est la mer ». (La Rumeur libre. 78 pages. 15 euros).


Georges Cathalo (son portrait ) a toujours cru à la poésie qui s’inscrit dans le quotidien des hommes et puise dans le fil des jours ordinaires son inspiration. Elle lui dicte des poèmes courts, ensuite réunis en des plaquettes qu’il nomme « quotidiennes ». Il y eut des « Quotidiennes du proche et du lointain », des « Quotidiennes pour résister », des « Quotidiennes pour oublier », des « Quotidiennes pour dire  » et d’autres encore. Dernières en date, toujours aux éditions La Porte, des « Quotidiennes pour lire ». Et c’est bien sûr le rapport aux mots, aux livres, à la lecture et à l’écriture - « refuge obscur et lumineux » - qui s’y dit et s’y déploie. Même si « remuer les cendres ne relance pas le feu  », c’est bien un passage du feu qui s’opère avec la poésie et ses mots qui « parlent pour nous », conservent « dans leur sillage l’ombre tenace des disparus  » et nous rappellent que « lire n’est jamais sans danger ».
Lire ici


L’élégante collection de plaquettes de La Porte (Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin. 02000 Laon. 21 euros pour 6 numéros) accueille « Extraits du large » de Bernard Perroy. Une poésie simple et lumineuse qui se propose de « se laisser guider par les mots / plus que par la pensée / mais au plus près du souffle qui nous porte ». On est là sous l’éclairage du cœur « et sa note profonde », flirtant avec le large qu’on porte en soi et ce « mystérieux et primordial trésor / de notre fragilité ». On est heureux de se réchauffer à « ce petit feu qui nous habite » et que Bernard Perroy partage comme bon pain.


Béatrice Libert (dont j’avais aimé les « Lettres à l’intemporel » ) fait paraître au Taillis Pré « L’aura du blanc » (préface de Pierre Somville, encres de Motoko Tachikawa. 100 pages. 10 euros). Une poésie subtile et délicate à laquelle le dernier poème pourrait s’appliquer : « Atteindre sans toucher / Étreindre sans tenir / Être dans l’instant / Le chant de l’éternité ». Des poèmes brefs, proches du haïku parfois, des distiques juxtaposés créent une vibration de connotations, une « aura » où résonnent les mille évocations d’une polyphonie. Si « on passe sa vie à remuer des clefs / qui n’ouvrent aucune porte », Béatrice Libert, elle, nous en offre beaucoup dans sa persistance à « marcher pour dire / oui au réel ». Le blanc (toutes les couleurs confondues) et ce « vide où tout s’accomplit » recèlent de belles richesses : « La voie est au voyage / ce que la voix est à l’amour / Un appel de tout le corps ».


C’est avec le soucis de donner à lire des poètes francophones aux amateurs espagnols que Jeanne Marie publie son anthologie bilingue « Quince poetas franceses contemporáneos » (Libros del Aire éd.). Elle y a réuni quinze auteurs qu’elle aime et qu’elle a traduit en espagnol : de Pierre Seghers à Bruno Doucey (deux éditeurs-poètes) en passant par Alain Borne, Hélène Cadou, Serge Brindeau, Jean-Pierre Rosnay, Max Alhau, Jean Métellus, Vénus Khoury-Ghata, Nicole Laurent-Catrice, Gabrielle Althen, Francine Caron, Brigitte Gyr, Jean-Luc Maxence, et Salah Al Hamdani.
Elle couvre ainsi une période large d’un bon demi-siècle selon une forme de vagabondage subjectif associant les voix d’hier (Borne, Brindeau), à celles de disparus de fraîche date (Cadou, Métellus), et à celles plus actuelles. Cette promenade amoureuse est celle d’une traductrice qui défend une poésie du sensible, qui a assimilé les avancées surréalistes et demeure ouverte au monde. Une utile passerelle par-delà les Pyrénées. ((223 pages. ISBN : 8494275534 ISBN-13)


L’Arsenal de Tarbes, créé en 1871, fut le premier établissement industriel haut-pyrénéen. Il a connu une succession de plans sociaux à la fin du XXe siècle et l’on ne comptait plus que 850 salariés en 2002 sur le site du GIAT Industries. Encore quelques années et quelques combats, et ce fut la fermeture d’un établissement mythique de la ville, dont il occupait le centre. La démolition des premiers bâtiments et du mur d’enceinte devait émouvoir profondément les Tarbais.
Ili Endewelt a réalisé des photos d’artiste de ce lieu et l’association La Malle d’Aurore a sollicité vingt poètes pour écrire en résonance avec ces images et ces traces de la mémoire industrielle et ouvrière de l’Arsenal. L’ensemble fait aujourd’hui l’objet d’une publication, « Arsenal – traces », un recueil collectif réunissant donc ces vingt photos et des poèmes (de G. Allix, M. Baglin, E. Barbier, I. Borda, S. Brest, M. Carque, M. Cosem, B. Engels-Roux, D. Kay, T Le Saëc, R. Martinez, M. al-Masri, G. Noiret, F. Pornon, T. Renard, B. Ruiz, J. Saint-Jean, S. Torri, R. Trusses) inspiré par une partie de bâtiment, une trace au sol ou sur les murs, des verrières, tout un imaginaire aussi.
Un récital avec projections et lectures se déroulera le jeudi 19 mai au Haras de Tarbes à 18h15 dans le cadre du 38e Mai du livre. (60 pages. 10 euros. La Malle d’Aurore. René Trusses. 3 rue Molière 65 390 Andrest. rene.trusses@wanadoo.fr )


Pour Jacques Viallebesset, « vivre est une longue et lente initiation ». Les poèmes réunis dans « Ce qui est épars » sont d’amour et de deuil, souvent habités si j’ose dire par l’absence. « Nul ne se connait totalement tant qu’il n’a pas souffert », avoue ce poète qui convoque bien des figures de la spiritualité, tel le Don Quichotte fraternel d’un de ses poèmes. On y est à la fois dans une vision cosmique et dans l’histoire avec l’évocation de la condition des femmes asservies, par exemple (« quand adviendra-t-il le temps de nos sœurs ? »). Adepte de l’ésotérisme (il est éditeur spécialisé), Jacques Viallebesset multiplie les références en ce domaine, dont beaucoup m’échappent, mais peu importe. Ce que je retiens de cet amoureux de Cadou et de Giono, c’est son ambition humaine de « rendre visible l’infini des possibles » et cette tension sous-jacente qui lui fait affirmer « seuls les fruits du bonheur transcendent la mort » et définir ainsi son dessein : « J’écris pour insuffler la vie aux jours vides ». (Le Nouvel Athanor, 2016, 66 pages, 15 €)


C’est un bien joli petit livre que nous propose l’Atelier de Groutel (25, Groutel. 72610 Champfleur), sous la signature d’Eliane Biedermann, et portant le titre d’ « Eclats des chemins » . Ce portfolio composé au plomb (imprimé en typographie par Jacques Renou, à 55 exemplaires numérotés) et illustré de linogravures couleurs de Pascale Etchecopar réunit 55 haïkus d’une poésie simple, épurée, pour dire l’émotion fugace que procurent la nature, les saisons, les paysages éphémères et les beautés de rencontre sur les chemins buissonniers qui ne manquent pas de remuer - aussi - les paysages intérieurs : "Rose trémière / seule parmi les hortensias / ma mère toujours présente". (18 euros + port). A propos de l’auteur, lire les articles de Lucien Wasselin Lire & Georges Cathalo Lire


« Au fond, les choux et les poèmes, ça se cultive un peu pareil », avance Louis Dubost, le poète et nouvelliste, et ex-éditeur à l’enseigne du Dé Bleu. Il sait donc de quoi il parle, notre jardinier, avec sa « Bestiolerie potagère  » qu’il fait paraître aux éditions Les Carnets du dessert de Lune ! Et c’est avec humour et une belle faconde qu’il nous livre ces petits textes sur les insectes et autres bestioles qui peuplent les potagers, les fertilisent ou parfois les dévastent, du précieux vers de terre au doryphore en passant, bien sûr, par les escargots dont il est un fervent admirateur. Les curiosités scientifiques s’allient aux anecdotes et glissent parfois vers les paraboles ou les analogies audacieuses pour notre plus grand plaisir, que Lucien Wasselin décortique ici.



Alexandra Ibanès : « Le soleil est nouveau chaque jour »



Beau titre emprunté à Héraclite pour suggérer le bonheur renouvelé quotidiennement. Alexandra Ibanès l’avait célébré dans son journal d’ « Un été à l’Iris de Suse » (voir ). Cette fois, c’est à travers des proses brèves mêlées de fragments de poèmes qu’elle raconte comment elle est « tombée en amour » comme on dit au Québec. L’amoureuse est évidemment lyrique et colore tout ce qu’elle évoque – absence, retrouvailles, voyages, films vus (elle est fan d’Agnès Varda), musiques écoutées, tableaux admirés, écrivains lus – des reflets chatoyants de sa passion. Un bel exemple, le « Baiser Cadou » qui mêle toutes les saisons et tous les échos et toutes les saveurs. « Un baiser Cadou n’est pas un baiser comme les autres, c’est le baiser royal de l’imaginaire venant d’un règne végétal. L’ingérence du poète de Rochefort donne à la sensualité de cette caresse un goût de figue, la douceur du muscat et l’or du tournesol. »

(Editions le Serpolet. 19 rue Fragonard. 33200. Bordeaux. 78 pages. 12 euros)


Possibles n°7 : Eric Brogniet.



J’ai signalé à plusieurs reprises ici la renaissance de la revue de Pierre Perrin, Possibles, sous la forme d’une revue numérique mensuelle. Elle vient de mettre en ligne son numéro 7. Chaque livraison consacre son fronton à un poète invité ; il y eut ainsi Béatrice Douvre (n°1), Christophe Dauphin (2), Jean Pérol (3), Jean-François Mathé (4), Michel Baglin (5) (voir ), Annie Salager (6) et, cette fois, Eric Brogniet, avec bien sûr un choix de poèmes et une présentation d’Henri Meschonnic.
Dans chaque numéro également, une page découverte (cette fois Eve de Laudec) et une reprise d’un article paru dans les anciens numéros de Possibles (« papier »), cette fois un entretien avec Yves Martin où il évoque sa découverte de la poésie. On y lira également le beau poème « maternité » de Renée Brock. La livraison se clôt sur des notes de lecture de Pierre Perrin. L’exigence de celui-ci, la qualité de ses choix et des interventions et des présentations, la tenue des textes et des critiques placent d’ores et déjà la nouvelle série de Possibles dans le haut du panier des revues en ligne.
Voir lessommaires ici.
Poète belge, né en 1956, Eric Brogniet est considéré comme un poète majeur de sa génération. Il écrit une poésie qui se confronte à l’histoire « faite de très petites fêlures dont les bords Vont en s’élargissant dans le silence et la mort  » et évoque « l’irréductible humanité / Que nous aurons tant bafouée /Par nos reniements, nos peurs / Quand tout manque et que l’avenir se dérobe ».



Revue du Tarn n°239 : Gaston Puel ici et maintenant.


Gaston Puel nous a quittés en 2013. La Revue du Tarn, à laquelle il était très attaché pour y avoir souvent collaboré, lui rend hommage en ce numéro 239 (automne 2015) préparé par Georges Cathalo et Bernard Louvet avec l’aide de Josette Ségura.
Émaillé de poèmes, il propose de nombreux témoignages, portraits, études et un entretien, sans oublier des lettres d’André Breton datant de la période surréaliste de l’auteur de « L’âme errante », « Ce chant entre deux astres » et de maints autres recueils.
Cette mosaïque de témoignages et d’articles illustrés de documents photographiques réunit de nombreux poètes, peintres, critiques et amis du poète qui vivait près de Lavaur et fut également éditeur : René Piniès, Jean-Marie Petit, Eric Dazzan, Pierre Dhainaut, François Magne, Jean Le Gac, Jean-Louis Clarac, Gérard Truilhié, Michel Carrade, Brubo Foglia, Christian Hubin, entre autres…

(Revue du Tarn. 14 euros. Archives départementales, 1 av. de la Verrerie. 81013 Albi cedex 9. Fsit.asso@gmail.com ))

Poésie/Gallimard a 50 ans


La prestigieuse collection Poésie/Gallimard fête cette année ses 50 ans et marque cet anniversaire par une belle série de publications. Avec James Sacré et ses « Figures qui bougent un peu  », Abdellatif Laäbi et « L’arbre à poèmes », Zéno Bianu et « Infiniment proche », Jacques Darras et « L’indiscipline de l’eau ». Sans oublier Anise Koltz avec son anthologie personnelle, « Somnambule du jour ». Lire ici l’article consacré à cette dernière.



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